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ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

ques : « Voilà trois de les fidèles soldats de Bridge- Water... 0

Cp disant, If jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en cllel sur les di'uK robustes lords.

Un roulement de tambours, auxquels se joignirent ques fanfares de buccins et le bruit aigre des siflli'ls des maîtres d'équipage, annonc^rent que les marins ei les troupes d'infanterie de la frégate s'assemblaient; bientôt ils mont^rent en grande tenue sur le pont, et se rangèrent h leur [lûslc, officiers en t^'te.

— Pourquoi cette prise d'armes? — demanda Morlimcr h monsieur de Chemeraut.

— Pour rendre liommage au duc et le recevoir sur le pont avec les honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout h l'heure passer les troupes en revue.

Le oapilaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilhommes :

— Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.

— Eh bien? — fut-il dit tout d'une voix.

— Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'està-dire dans cimi minutes.

Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva toutes les poitrines.

— Tiens, maintenant, Dlck, je me sens faible, — dit Mortimer.

— Diable ! fais altenlion, Percy, — dit Rolhsay, — ne va pas tomber, tu es une de mes jambes.

— Moi, — dit Dudley, — j'ai comme le vertige...

— Écoulez, Uick ; écoute, jocelyn, — dit Mortimer, — ces dignes compagnons n'ont jamais vu notre duc : soyons généreux, laissons-les passer les premiers, nous l'aperce- \Tons d'abord de loin ; ra nous donnera le temps de nous faire k sa vue... Est-ce dit?

— Oui, oui, — répétèrent Diok et Jocelyn.

Onze heures sonnèrent. Le pont de la frégate offrit un soectacle vérilahlement grand et beau, pendant quelques momens. Les soldats et les marins en armes couvraient les passarans du navire. Les officiers, tè(e nue, précédant le groupe des gentilshommes, dcscendireni lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement destiné au duc de Monmoulh. Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Uudiey, soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille voftlée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et l'air maie de ses deux soutiens.

Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent un moment sur le pont.

— Écoulons... écoutons, dit Uudiéy, peut-être enlendrons-nous la voix de Jacques...

En etTet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives et attendrissantes protestations. Enfin l'escalier fut libre. Modérant à |)eine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où Croustillac donnait audience à ses ])artisans. Pendant quelques momens, les trois lords restèrent stupéfaits devant le tableau qu'ils eurent sous les yeux. Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe, Croustillac, velu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait fièrement deliout h côté de monsieur do Chemeraut ; celui-ci, dans l'orgueil du succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes anglais. Un peu en arrière do monsieur do Chemeraut étaient le capitaine de la frégate et soh étatmajor.

Les partisans de Monmouth, pittoresquemenl groupés, entouraient le Gascon. L'aventurier, bien qu'un peu pûle, payait toujours d'audace; ne se voyant pas reconnu, il re- [irenail peu h peu son assurance hahiluelle, et se disait :

— Le Mortimer se sera vanté de me connaître intime-

ment pour se donner des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours, mordioux I cela durera ce que ça pourra.

La force de l'illusion est telle, que, pal-mi les gentilshommes qui se pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de famille assez décidé avec Charles H ; d'autres, une ressemblance frappante avec ses portraits.

— Milords et messieurs, — dit Croustillac en montrant Chemeraut, — monsieur, en m'apportant vos vœux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous.

— Milord-duc, c'est entre nous à la mort! — crièrent les plus exaltés.

— J'y compte, milords ; quant à moi, ma devise sera : a Tout pour l'Angleterre et... »

— C'est trop d'impudence ! sang et massacre I — s'écria lord Mortimer d'une voix tonnante en interrompant le chevalier et en se précipitant vers lui l'œil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait lord Jocelyn.

L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur le^ spectateurs et sur les acteurs de cette scène.

Les gentilshommes anglais se retournèrent Vivement vers Slortimer.

Chemeraut et les officiers se regardèrent avec élontlement, ne comprenant rien encore aux paroles du lord.

— Mordioux ! nous y voici, — pensa Croustillac, — rien qu'à voir cette brute avinée, je sens le Mortimer d'une lieUe.

Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé etitre eux et le Gascon en se reculant ; il se planla devant lui, les bras croisés, l'oéil étincelant, le regardant face à face, et il s'écria d'une voix tremblante de rage :

— Ah ! tu es Jacques de MOnmoUth... toi I... c'est à moi... Jlortimer... que tu dis cela?

Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sangfroid. Il répondit à Mortimer, avec un accent de reproche mélancolique :

— L'exil et l'adversité rri'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami ne me reconnaît plus ? — Puis, se tournant à demi vers monsieur de Chemeraut, le chevalier ajouta tout bas : — Vous le voyez, je vous l'avais dit : l'émotion a été trop violente... sa pau\Te tête est encore déménagée. Hélas ! ce malheureux-là me méconnaît.

Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que monsieur de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture; il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet. Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent h Mortimer et aux autres gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les injures les plus furieuses.

— Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth !

— L'infâme imposteur!

— Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui!

— C'est un émissaire de Guillaume !

— Un tel gueux, Jacques, notre duc !

— Quelle audace !

— Oser faire un tel mensonge 1

— C'est à lui arracher la langue I

— Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le duc !

— Cela crie vengeance 1

— Puisqu'il prend son nom, il doit savoir oîi il est.

— Oui, il nous répondra de notre duc.

— Nous le jetterons à la mer s'il ne nous rend pas Jacques.

— Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.

— Se jouer ainsi de ce qu'il y a do plus sacré I

— Comment aussi monsieur de Chemeraut a-t-rll donné dans un piège si grossier?

— Ce misérable m'a indignement trompé, messieurs J

LE MORNE-AU-DIÂBLE

— eria monsieur dp, Chemeraut en tâchant en vain de se faire entendre. — Il payera cher son audace, messieurs,

— Alors, expliquez-vous, monsieur.

— Faites d'abord enchaîner ce traître.

— I! m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre que moi y eût été pris !

— On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se sacrifient à la bonne cause.

— Monsieur de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable fourbe.

— Mais, milords, l'envoyé anglais a été trompé comme moi.

— C'est impossible, vous êtes son complice.

— Milords, vous m'insultez !

— Un homme de votre expérience, monsieur, ne se laisse pas berner à ce point !

— Il faut nous venger.

— Oui, vengeance!... vengeance!

Ces accusations, ces reproches partirent et se croisèrent si rapidement, causèrent un tel tumulte, qu'il fut impossible à monsieur de Chemeraut de se faire écouter au milieu de tant de cris furieux. L'attitude des gentilshommes anglais devint même si menaçante envers lui, leurs récriminations si violentes, qu'il se rangea près des officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épée. Croustillac, seul entre les deux groupes, était en butte aux invectives, aux attaques, aux malédictions des deux partis.

Intrépide, audacieux, les bras croisés, le nez au vent, l'œil hardi, l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un flegme impassible, en se disant intérieurement :

— Voici que ça se gèite énormément; ils peuvent me jeter par la fenêtre, c'est-à-dire en plein Océan ; le saut est périlleux, quoique je nage comme un triton, mais je ne puis plus rien... ça devait arriver tôt ou tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie pas aux gens dans le seul but d'être couronné de fleurs et caressé par des nymphes silvestres.

Quoiqu'à son comble, le tumulte fut pourtant dominé par la voix tonnante de Mortimer, qui s'écria :

— Monsieur do Chemeraut, faites d'abord pendre cepiisérable, vous nous devez cette satisfaction.

— Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, — répétèrent les gentilshommes anglais, — nous nous expliquerons après.

— Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant I

— s'écria Croustillac.

— Il parle... il ose parler 1 — cria-t-on,

— Eh 1 qui donc, mordioux ! parlera en ma faveur, si ce n'est moi, — reprit le Gascon; — serait-ce vous, par hasard, mon gentilhomme?

— Messieurs I — s'écria monsieur de Chemeraut, — lord Mortimer a raison en proposant de faire justice de cet imposteur abominable.

j — Il a tort, je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort !

— s'écria Croustillac... — c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire...

— Te tairas-tu, malheureux ! — s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant les deux mains du Gascon.

— Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort 1 vous payerez cher cet outrage ! — s'écria Croustillac avec eolère.

— Ton épée, misérable fourbe I — dit monsieur de Chemeraut, pendant que vingt bras levés menaçaient l'aventurier.

— Au fait, un lion ne peut rien contre cent loups, — dit majestueusement le Gascon en rendant sa rapière.

— Maintenant, messieurs, — reprit monsieur de Chemeraut, — je continue. Oui, l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce drôle.

— Il a tort ! tant que je pourrai élever la voix je protesterai qu'il a tortl c'est une idée cornue et biscornue... e'est UB raisonnement de cheval. Le bel argument qu'une

potence I — cria Croustillac en se débattant entre deu:: gentilshommes qui le tenaient au collet.

— Mais, avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la trame indigne qu'il a ourdie... il -faut qu'il nous dévoile les circonstances mystérieuses à l'aide desquelles il a effrontément surpris ma bonne foi.

— A quoi bon t morte la bête, mort le venin, — dit rudement Mortimer.

— Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un boule-dogue qui saute au col d'un taureau, — cria Croustillac.

— Patience, patience !... c'est une cravate de bon chanvre qui l'empêchera de prêcher tout à l'heure, — répondit Mortimer.

— Croyez-moi, milords, — dit monsieur de Chemeraut, — un conseil va se former... on interrogera ce fourbe ; s'il ne répond pas, nous aurons bien les moyens de l'y contraindre ; il y a plus d'une sorte de tortures.

— Ah ! comme ça je suis de votre avis, — dit Mortimer, — je consens à ce qu'il ne soit pas pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera deux choses au lieu d'une.

— Vous êtes généreux, milord, — dit le Gascon.

En songeant à la fureur dont devait être possédé monsieur de Chemeraut, qui voyait complètement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si habilement conduite, on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses résolutions envers Croustillac.

Les esprits étaient si montés, le désappointement avait été si irritant, si douloureux même, pour la plupart des partisans de Monmoulh, que ces gentilshommes, assez humains d'ailleurs, se laissèrent aller, dans cette occasion, à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que le malheureux Croustillac ne fût pas même cité devant une espèce de conseil de guerre, dont la réunion donnait au moins une apparence de légalité à la violence dont il était victime.

Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent immédiatement, sous la présidence du capitaine de frégate. Monsieur de Chemeraut se mit à droite, le chevalier se tint debout à gauche. La séance commença.

Monsieur de Chemeraut dit d'une voix brève et encore tremblante de colère :

— J'accuse l'homme ici présent d'avoir faussement et méchamment pris les noms et titres de Sa Grâce le duc de Monmouth, et d'avoir ainsi, par son odieuse imposture, renversé les desseins du roi mon maître, et ce, dans de telles circonstances, (jue le crime de cet homme doit être considéré comme un attentat à la sûreté de l'État. En conséquence, je demande que l'accusé ici présent soit déclaré coupable de haute*ahison et puni de mort,

— Mordioux I monsieur, vous concluez vite et bien ; voici qui est net et bref, — dit Croustillac, dont le courage naturel s'élevait à la hauteur des circonstances,

— Oui, oui, cet imposteur mérite la mort; mais, avant, il faut qu'il parle, et qu'on le mette tout de suite à la question, — reprirent les lords.

Le capitaine de frégate qui présidait le conseil n'était pas, comme monsieur de Chemeraut, sous l'influence d'un ressentiment personnel ; il dit aux Anglais :

— Milords, nous n'avons pas encore h voter une peine ; il faut auparavant interroger l'accusé, écouter sa défense, s'il peut se défendre ; après quoi, nous aviserons à la peine qui devra lui être infligée. N'oublions pas que nous sommes juges et qu'il n'est pas encore reconnu coupable.

Ces paroles froides et sages plurent moins aux lords que l'emportement de monsieur de Chemeraut ; néanmoins, ne pouvant élever aucune objection, ils se turent.

— Accusé, — dit le capitaine au chevalier, — quels sont vos noms?

— Polyphème, chevalier de Croustillac.

— Un Gascon 1 — dit monsieur de Chemeraut entre ses dents ; — j'aurais dû m'en douter à son impudence. Avoir été le jouet d'un tel misérable 1

— Votre profession ? — continua le capitaine.

ŒUVRES CHOISIES D'EUGÈNE SUE

Pour le moment, celle d'accusé devant un tribunal

que vous présidez dignement, capitaine, car vous no voulez pas, avec raison, que l'on pende les gens sans les entendre.

— Vous êtes accusé d'avoir sciemment et méchamment trompé monsieur do Chemeraut, chargé d'une mission d'État pour le service du roi notre maître.

— C'est monsieur de Chemeraut qui s'est trompé luimême : il m'a appelé monseigneur, et j'ai répondu innocemment à ce nom.

— Innûcemmt^nl ! — s'écria monsieur de Chemeraut en fureur ; — comment ! misérable, tu n'as pas abusé de ma confiance par les plus atroces mensonges? tu ne m'as pas surpris les secrets les plus importans par ton impudente trahison ?

— Vous avez parlé, j'ai écouté... Je dois même déclarer, pour ma justification, que vous m'avez paru singulièrement bavard... Si c'est un crime de vous avoir entendu, vous avez rendu ce crime énorme...

Le capitaine fit signe à monsieur de Chemeraut de contenir son indignation ; il dit au Gascon :

— Voulez-vous révéler ce que vous savez relativement à Jacques, duc de Monmouth ? voulez-vous nous apprendre par suite de quels événemens vous avez pris ses noms et ses titres?

Crouslillac voyait sa position devenir trf's inquiétante; il eut envie de tout révéler : il pouvait s'adresser aux partisans dévoués du prince, s'assurer de leur appui en leur annonçant que le duc avait été sauvé grâce à lui. Mais un scrupule honorable le retint ; ce secret n'était pas le sien, il ne lui appartenait pas de trahir les mystères qui avaient caché et protégé l'existence du prince, et qui pouvaient la protéger encore.

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