PENDANT QU'ON CHANTE
Le capitaine Paddy attira Snail dans I'hd de ces enfonce-
mens obscurs qui abondent sur toute la longueur de celte petite ruelle fangeuse, sombre et encaissée que les voleurs et \e> filles de mauvaise vie ont baptisée Before-Lane.
Avant d'ouvrir la bouche, il prit soin d'éclairer minutieusement ses alentours. Il ne vit personue; il commença :
— Mon cher enfant, dii-il d une voix grave et dogmatique, — bien qu'on puisse affirmer que, chez >ous, la perversité a devancé l'âge, et bien que vous ayez l'âme noire comme le trou le plus noir de celte ruelle maudite, vous n'avez jamais rempli jus(|u'ici aucuse mission importante... miauler n'est pa- un métier, que diable! ajouta Paddy que son éloquence eiitraiiiaii vers ses formules accoutiimées; — tu ne peux pas, igiiob.e seau p. mon cher petit, —de par Dieu! — miauler toute ta vie II faui se faire une position, un sort, ou le diable ni'emjiorie !... Les caisses d'épargne (sayinj 's banks] ne sont pas (ailes exclusivement pour les chiens... Je dirais donc, — que le tonnerre m'écrase!.. Hem !.. hem!.. Je disais, vil espoir de BotanyRay, mon pauvre cher garçon... je suis sur que je disais... — de par I enfer ! je disais... Que disais-ie, Siiail. au bout du compte?
— Je ne sais pas, capitaine, répondit Snail;
— Tu ne sais pas, Snail! lu ne sais pas... ni moi non plus... mais je m'en souviendrai une autre fois... Veux- lu gagner dix gninées?
— Ça m'est égal, capitaine.
— Cdmm'-nt. ver de terre ! comment, mon fils !... jeté pane de ilix îinioées. . c'est de quoi boire bien des pots de giu, cliarmanl juiil coqui-n ; c'est de quoi, sale repiile, |iayer bien des oiii es «le tabac à ta jolie Madge, — qui est assurément la plus rt poussante créature !... mais ne parlons jias décela.
Depuis une seconde, Snail avait tourné la téie ù demi el n'écouiaii plus. Sans cela il eût sans doute liés sévèrement rele\é I inconvenante siriie du capiiaine à l'endroit de Madge, la belle porteuse à la mer.
Snail n'écoulait jdus parce qu'il était fort occupé à suivre les niouvemeiis d'une masse noire et presque indistincte qui rampait le long des maisons, du côté de The Pipe and l'ot. Celle masse avançait leiilemeiit , mais par un mouvenient coi.tiim, veib renfonceniini où avait lieu l'importante entrevue de Snail el du i apilaine Padily.
— Eh biin! limaçon d'enfer! repritce dernier, — qu'en dis-tu?
— C'est Bob I murmura Snail ; — est-il curieux, an moins, ce diable de Bob!
— L'enfaiii est ivre ou fou, pensa P.iddy; — Snail, mon (ils, que viens-iu me parler de ce hideux mendiant de Bob Laiitem, notre bon compagnon?...
— Le voilà, répondit Snail
^ 0''»? demanda Paddy eu IrcssaiJlanf
Snail montra (lu doigl la masse noire, qui continuait de s'avancer leniement.
— C'est Bob, relal murmura le tapuaine; on peut dire que le ther (larvon, la nuit comme le jour. ri-sscmblH a un las de boue !.. Quant à toi, peiite peste, Snail, clitir Irébor, je ne connais pas ton pareil .. Du diable, si j'av.ils vu ci-la, moi qui ai des yeux passables pouiiani... Parlons bas... et laisse approcher ce cber ami : je lui dois (|ucli|ue i tiose ; n'aie p..s l'air de faire alteniion... Nous disions donc que tu as bonne envie, petit Snail, de i;a{;ner dix tîuiiiées.
— J'aimerais mieux gagn t quinze gum^es, capitaine.
— Quinze guinées soit, jeune sangsue! je ne marchanderai pas... Ta besogne esi simple et aisée. Tu vas aller chez un fripier où (U achèteras un habli coinpi-tde gentleman. Tu fourreras dans ce costume tes maigns os ; lu entreras au theâire et lu t'asseoiras au loyer... Esi-ce dit?
— C'est dit... Bob n'est plus qu'à trente pas.
Le capitaine s'enfonça davantage dans l'angle oii il se cachait.
— Laisse-le approcher, mon enfant... Au foyer, tu attendras... tu attendras jnsi|u'à ce qu'un gentleman vienne te toni lier la main comme cela.
Il lui loucha le dessous des doigts d'une certaine façon.
— Mais, dit Snail, comment ce gentleman me reconnaîtra-t-il ?
— Est-ce que j'ai onblié cela I s'écria Paddy ; —je me fais vieux ou le diable m'emporte' graine de penilii, mon cher fils!.. Tu mettras à la boutonnière un b' ut de ruban jaune.
— C'est bien... Bob n'est plus qu'à vingt pas.
— Laisse-le approcher, mon fils... Ce genib'man te dira ce qu'il faut faire et lu lui obéiras. Tiens, voilà cinq guinées pour ton costume d'homme comme il faut,el cinq guiiiées, diab lique d'enfant, |ieur te donner du cœur. Tu auras le reste après.
— Bien, capiiaine... Bob n'est plus qu'à dix pas.
— Ah I il n'est plus qu'à dix pas, grommela Paddy -, — le cher garçon!...
El, changeant de ton tout-à-coup, il ajouta de manière à tire eutendu u'uu bout de Before-Lane à l'autre :
— C'est la vériié, Snail, de par Dieu ! j-une siélérat... Ce «ont les plus fins qu'on trompe le plus volontiers... Vois, par exemple, cet abject peiidard de Bob, notre b(jn camarade, que nous estimons tous comme il le mérite, de par Satan !..• Eh bien! Snail, mon fils, dangereuse teifine, Bob est trompé, indii;nemenl trompé par celte Tempérance dont il est fou, le pauvre diable!
Bob s'était arrêté court. Snail riait sous cape. Le capitaine serra vigoureusement la pomme de sa canne.
— Je veux <|ue Dieu me damne, reprit-il, si ce n'est pas dommage I Bob est une vivante ignominie, un monieau d'ordures ambulant ; mais, — de par l'enfer! — c'esi un honorable cO'iipère, après tout... Ri quand on pense que sa lemme l'abandonne pour ce grand drôle de Tom Turnbul!....
— TuriiDull ! ri la Hob avec rage.
—On a par é ! s écria Paddy qui s'élança hors de son trou; — on a parlé, mort ! et sang ! — et ilariinaiion I .. Qui a , parlé?... Un homme ici 1... un homme aux écoules !
Le capitaine prit sa canne é deux main^ et frappa sur Bob à tour de bras. Celui-ri s'enfuit en hurlant.
Snail se lei-iait les eûtes.
— Cela lui apprendra à me voler mes foulards ! murmura Paddy triomphant.
Mais sa vengeance avait été plus loin qu'il ne le pensait. Bob ne seniaii pas les coups de canne, c'eiait au cœur qu'il était blessé.
Avaut de rentrer à rhe Pipe and Pot, il s'appuya, chancelant, a la muraille et serra convulsivemeDl sa poiirine à deux mains.
— Tempérance I dk il ; — ab !... Tempérance !... et Turnbull I
Il ferma fs poings et fit un geste de menace passionnée. —Ah I Tun.buli I... rfpèia- -il.
Quand il reutia au pubUc-house, ce fut auprès de Mich qu'il alla s'asseoir.
Le capitaine Paddy, content du succès de sa comédie, quitta Snail et revint au théâtre d« ^'jvent Garden.
Il oublia, - de par le diable ! — d'ai heier des oranges à misiress Burnett, qui ne lui pardonna jamais ce lapsus de galanterie.
Snail s'en alla chez un fripier acheter son babil de gentleman.
Au moment où nous rentrons aans la salle sur les pas du bon capitaine, la repiéseniation allait son train. Le second acte du t'reychulz. chante bien ou mal par la troupe tudesque, s'dthevait sans encombre. Ceci, à vrai dire, était la moindre chose. Nous autres, Londonnen, nous donnerions bai liar s que nous sommes, le plus bel opéra du monde pour la mulié d'un ba lel. Nous n'avouBiis pas cela tous les jours, mais la vcrite Unit par trouver une tissure et jaillit tôt ou lard au dehors.
On attendait donc le ballet. 'Weber était le prétexte de la réunion; les fines jambes de la signora Briotta en étaient le véiiiable but.
Pen 'aiit qu'on attendait, les visites se continuaient; chaque loge oc(ni|iée par des dames s'ouvrait de minute en minute et don. ail asi-le à quelque gentleman qui venait présenter ses respects.
La cenitesse de Derby reçHt ainsi successivement Lantures- Luces, i|ui se lit un devoir d'affirmer à Susannali qu'elle avait un ravissant éventail, ceci, très sérieusement comme il eut soin de le dire; le cavalier Angelo Bembo, sir Paulus \Vaterfield , le docteur Muller, le major Borougham et bien d'autres. Susannah se comporta comme si son enfance se fût passée dans ces pensions lashioiiables où les filles des lords apprennent à se bien tenir. Elle parla peu parce qu'elle était triste, mais elle parla bieu, et lady Ophelia put remarquer en tout ce qu'elle disait une sorte de partum poétique, étrange et séduisant à la fois — Peut-être était-ce le charme delà laiTgue française dent se servait babiluelleoieat 6usannah et qu'elle parlait en véritable Parisienne.
"Vers le milieu de l'acte, Briau de Lancester quitta la loge de lady Canipnril. Le cœur de Susannah battit bien foit. Elle attendit, comptant chacun des pas que pouvait faire Brian dans le corridor circulaire. Elle le sentait venir.
L'att' nte dura une miaule. Au bout de ce temps, un léger bruit se fit à la porte de la loge.
— Le voici! dit la voix mystérieuse à l'oreille de Susannah; — soyez heureuse, mais soyez prudente L..
La porte s'ouvrit. Brian de Lancester entra.
Il salua respei tueusemeni lady Uphelia et se fit présenter à madame la princesse de Longueville.
Tandis qu'il s'entretenait avec la comtesse, Susannah le contemplait avidement, non point eu dessous et à la dérobée, comme ont coutume de faire les jeune.-, filles, mais la iel« haute et sans prendre souci de cacher la puissante attraclioa qui la portait vers lui.
Brian s'en aperçut peut être, mais il faisait comme s'il ne s'en fût point aperçu.
— Vous n'étiez pas hier au bal de Trevor-House, dit la comtesse.
— Non, madame, lépondit Bri .n ; maigre l'a'trait d'un grand bal donné en dehors de la saison, j'ai dû 4a;|U4ir à mes occupations et vendre toute ia soirée des briquets phospborlques à la porte de milord mon frère.
Ceci fut dit d'un ton fort simiile et avec un grand sérieux. La comtesse ne put s'einpêchi-r de sourire.
— Pauvre comte I dit-elle ; vous tUes impitoyable pourhti, monsieur!... Mais vous n'avez pas vendu des briquets toute la nuit, je pense?
— ^on, madame; jusiju'à onze heures seulement... A onze heures, il est arrivé un petit in. ideni que je me ferai un jilaisir de conter ;'i \ otre Seigneurie... J'étais tranii ni Hemrat assis sur la première marche de l'escalier dé rh.!,iel, criant mes allumettes a pleine voix, lorscfue l'iniendaiit de mou frère, — un misérable qui se nomme Paterson, milady, — ma fait, du haut du perron, somniatinn de déguerpir... Je lui ai naturelleineat demandé s'il voulait ffi'aubei«r un bri
PAUL FEVAL.
quet de deux pences... Pour tsute réponse, le maraud a lancé sur moi un groom qui m'a gratilié d'une douzaine de coups (le faune.
— Isn vérité, monsieur ! s'écria la comtesse. Susaiiiiali rougit.
— Comme j'ai l'iienneur de l'atBrmer à Votre Seigneurie, reprit monsieur de Lancesler, — de bons cujps de canoë, sur ma parole!
— Et qu'atez-vous fait?
— Je ne suis pas riche, railady, malheureusement... J'ai tiré mon portefeuille, et je n'ai pu douRer à ce groom qu'une misérable banknote de einq livres.
— Cinq livres pour des coups de canne, monsieur!
— Je le» eusse payés cent !;uitiées, madame, volontiers et de bon cœur, si mes moyens me l'avaient permis... Oii ! voyez-vous, milor<l mon frère a dû passer uni' pitoyable nuit !.. J'avais là quelques bons amis qui m'ont servi de témoins, et j'ai porté plainte devant le magistrat... Il y aura plaidoirie, scandale, milady!... un frère frappé par le valet de son frère !... Je veux que mon avocat fasse pleurer l'auilitoire à cliaudes larmes... Il y a de qusi, n'est ce pas?... Mais veuillez me dire, de grâce, milady, si vous u'avez point aperçu le comte de White-Manor dans la salle.
—Certes, si je l'avais vu, je Be vous le dirais pas, monsieur, répi'ndit la comtesse; — j'ai vraimtni pitié du pauvre lord.
— Merci, madame! répliqua Brian avec une légère emphase-, — c'est quelque chose, lorsiiu'on est le (ilus faible, que d'éloigner de soi la pitié du monde pour la reavoyer, accahiaute et moqueuse, à son adversaire I
Brian de Lancesler se leva en prononçant ces derniers mots ; son œil brillait ; il y avait dans toute .sa personne une énergie sérieuse qui faisait grandement contraste avec l'af-parence frivole de ses paroles.
Susannah avait compris peu de chose à tout cet entretien. Prenant à la lettre tout ce qu'avait dit Brian, elle Croyait deviner qu'ifl était malheureux. Son cœur bouillait (findignation à la pensée de l'outrage subi par l'homme qu'elle plaçait tant au-dessus des autres hommes. Klle eût voulu le consoler st mettre son amour comme un baume sur cette blessure qu'elle voyait saigner à l'âme de Lancesler.
La visiie de ce dernier semblait terminée, et Susannah eut peur, car il allait se retirer comme il était venu, sans qu'elle fût pour lui,p'le qui l'aimait tant, rien de plus qu'auparavant.
Et quand le reverrait-elle?
La porte de la loge s'ouvrit. Un visiteur entra. Brian, qui avait salué la comtesse «t lait un pas vers la porte, se ravisa sou ain et vint sans façon s'asseoir auprès de Susannah.
La comtesse causait maintenant avec le nouveau venu.
Ce pouvait être un véritable tête-à-téte.
Brian fut quelques secondes avant de parler. Il couvrit Susannah d'un regard étrange, fixe, continu. La pauvre tille tremblait sous ce regard qui ployait sa vigoureuse nature, et la ilomplait et la fai-ait esclave. Ln monde de pt-iisées confuses se pressait dans son cerveau, et son cœur baliait sounlemenl iians sa poiiriD:% comme s'il se lût gonflé toul-àeouD jusqu'à manquer d'espace et d'air.
— Ve^p êtes bien belle, madame, dit enfin Brian d'une voix grave et triste. — J'aurais mieux fait de ue p'jinl vous voir...
H s'arrêta et prk la main de Susannah, qui ne la retira point.
— Je ne crains pas le ridicule, moi, poursuivii-il ; si l'on m'a trompé pour me railler ensuite,' peu m'importe... Il me suOira de votre paidon que j'implore d'avance... On m'a dit
ne vous m'aimiez, maJame.
— C'est vrai, réijontlit Su.iannah.
Brian de Lances>er demeura comme étourdi à cette réponse inalieiidu^. Ses yi-ux se baisser ni iiivolonlaiiemci.l. Lorsqu'il les releva, deux larmes roulaient lenteiueiii sur la joue pàllede la belle UHe.
Brian de Ijinorster était un Anglais dans toute la force du iiiot. L'émotion et lui ne se connaissaiini ijiieie. A lause ée cela jutlement, lorsque l'émotian trouvait, par impo&si-
1 hte, le chemin de son cœur, elle le prenait d'assaut pour ainsi dire. Il fut ému, ému puissamment, et le manteau de Iroideiir où il s'enveloppait d'babitu<te se Aécbira comme par enchaatemenl.
— • Vous m'aimez I répéta-t-il d'une voix altérée; — bêlas I madame, méconnaissez vous?... savez-vous ma folle vie?... Moi, je t>e voas aime pas, madame ; je ne veux pas vous aimer... ce serait cruauté, perfidie, pitié I...
Susannah le regarda et un sourire éclaira sa paupière où se^ larmes achevaient de se séclier.
— Vous m'aimerez, dit-elle; eh ! vous m'aimerez!... je le sens; je le sais .. votre voix me le dit malgré vos paroles.
Brian ne répondit pas tout de suite; il se complut un instant dans la contemplation de cette admirable cre. ture qu'il pouvait laire sienne d'uu mot; il but i longs traits la passion qui jaillii>sait des veux demi-cios de Susanii;>U ; il fut vaincu.
— Oui, je vous aimerai, dit-il enfin d'une voix basse et profonde ; —je vous donnerai de moi tûulcequ>- je i uis donner, madame... Bien des personnes sages me croient tou, et moi-même, parfois, je ne sais trop que penser... AiteoMcz !l!
Brian pronorça ce mot d'un ton sec. Son œil, qui naguère s'attachait, passionné, sur le beau visage de Susannah, lança vers le fond de la salle un éclair plein d'amertume et deioière.
Il venait d'apercevoir dans uae loge de face la figure som- HOleiile et ennuyée de son frère le comte de Wliile-Manor.
— Madame, reprit-il en faisant effari pour reprendre son masque de froideur, — si vous m'aimez encore dans dix minuies, je vous aimerai, moi, toute ma vie.
Il se leva et sortit précipiiaument, laissant Susannah stupéfaite.
Lady Ophelia, la charmante femme, n'eut garde de remarquer cet incident, et donna son attention entière au finale du deuxième acte que l'on chantait en ce moment.
Monsieur de Lancester, cependant, descendit quatfe k quatre les escaliers, et ne s'arrêta que dans la rue.
— Juhnny ! cria-t-il.
Le cab qui l'avait amené stationnait à peu de distance. Un homme en descendit.
— Ma boite et ma veste, Jobnnyl reprit Brian, qui se dépouilla prestement de son élégant frac noir, en s avançant vers le cab.
Jo^niiy retira de la voiture une veste de garron de taverne et un tablier b'anc comme en portent les gens de service des foyers de théâtre. Biian de Lancester revêiit la veste, ceignit le tablier, prit sous son bras une boite plate et carrée que lui tendait JoliHiiy et leuiouia, loujouts courant, les degrés de Coveui-Gardeu.