‹ Musée littéraireChapitre 30 sur 170 · DRAME · texte numérisé non relu

DRAME

Lord James Trevor et sa fille firent une partfe de la ronte en silence. Mary, dans un accès de passion vraie, avait rompu d'un seul effort le réseau de sophismes igui s'interposait, comme un voile ténébreux, entre elle et son amour. El le avait repris les rênes dr sa conscience; son esclavage nioial avait brusquement pris tin. Elle était elle même; el e pensait avec sa propre intelligence, elle sentait avec son pruprecœur.

Aussi, n'y avait-il plus de douie en elle, plus d'incertitude. Une seule image régnait despotiqiienieni aii fond de sa pensée. Pas un souvenir [;our Rio-Satito, cet hommes! beau, si séduisant, si supérieur aux autres hommes, ce demi dieu qu'on lui avait si lontitemps désigné du rioik;i en disant : Admirez ! adore?.!. . Rien pnur lui ! tout à Franc k, toui au pauvre blessé qui n'avait point d'avocat, qui n'avait que des eiriiemis!

Mary renaissait donc de as faiblesse mortelle. Tous les généreux instincts de la temme smgissaieni tu elle A la fois. Elle était fMte en ce momen', el louragense, et 'apablr «le vaincre en bataille rangée cette tyrannie dumcsiique qu'elle venait de seco^r«n quelque sorte par siir[.nse.

Un doux eldéJifjit incarnai teignait la p;ilt nrde sa joue. Son œil brillait d'un téméraire eclai. ,>a gra :ei.se laille, redres.sée, avait quelque chose it intrépide n^fn.s 53 pose. Tout son être eiitiii, si Iréle dans son arisincraliqne beauté, semb..4it se raidir pour la guerre pn>chaine, et mmaiter de loin h main oppressive sousiaquelle s'était courbée si longtemps M débile voionte.

LE SIECLE. — VI

Mary se complaisait dans eette ferce inaccoutumée et remerciait Dieu.

Cela dura un quart d'heure. Au bout de ce temps, on nuage passa s'ir le front de Mary Elle pi^it tout-à-coup la main de son pèreel le regarda en face avec prière.

— Milord, dit-elle, mes souvenirs sont bien confus, et les cruelles paroles de laily Campbell, ma tante, me reviennent seulement comme ces choses qu'on entendit dans le pénible travail d'un rêve .. Mais vous ..je crois me rappeler... lorsqu'on a accusé Fraisck d'avoii une niaiitesse, ii'avez-vous pas dit: Je le sais?

Lord Trevor essaya d-. sourir*.

— Oh' répondez-moi, milord, mon bon père! dit Mary d'une voix snpplianie-, -je ne me trompe point, n'est-ce pas?

— Enfaniillagcs que tout cela! grommela brusquement lord Trevi.r.

— Non! oh! non, mon père... Je l'aime tant!... je l'aime iantque s il m'avait oubliée pour une autre femme, je ne saurais point lui pardonner, milord. .

Mary prononça ces mots d' *e voix ferme, et son œil sec et brùlaiii iiiieriogea de nouveau la physionomie de son père

Celui-ci essaya encore de scnrire, puis il fronça le sourcil, puis entin I! se donna au diable à demi-voix, lui d'abord et Frank ensuite, ilu meilleur de son cœur

Mary lâcha sa m;iin et appuya sa lê'.e contre la paroi piquée de I équipage. — En face des blessures qui venaient de ce côté, elle retrouvait toute son an(:i''niie faiblesse.

L'équipage tourna l'angle de Regenl's-Street.

La voiture aux armes de Dunois stationnait tonjours devant Dudley House, et la petite duchesse de Gêvres était toujours A la portière

— Allons, ma belle 1 al'ons!s'écria-t-elle dès qu'elle aperçut réquipiige de Trevor; — c'est le moment.

Elle ouvrit elle-même la portière et poussa Susannah, qui ne prenait point là peine de cacher sa répugnance.

— Montez l'escalier, montez vite! reprit impérieusement la petite Française :— frappez!... Une fois dedans, on vous dira ce qu'il faut faire.

Snsannah monta les degrés. — La duchesse de Gêvres fit un si - ne au cocher, i|ui louri'a bride et lança ses chevaux au galop dans la direction de Tottenham Coiirt-Road.

L'éiiuipage de lord Trevor s'arrêtait au même instant devant Dndiev-House.

Mary n'avait pas perdu le plus m'nce détail de la scène que nous venons de raconter. Elle pressa fortement le bras . de son père, qui, lui, n'avait rien vu, si ce n'est une voiture partani au galop de deux tort beaux chevaux.

— Milor.1, dit-elle d'une voix altérée, celte femme!...

— Quelle f. inmc?

Mary étendit sa main vers Susannah, qui, à ce moment même. fan( hissait le seiiil de DudJey-House.

— Diable!... murmura lord James, — ceite femme, ditesvous, miss Mary ?... Sur mon honneur, je ne la connais pas !

— le la connais, moi ! prononça sourdement miss Mary, dont la pâleur èiait revenue.

Tout son corps tremblait par fiévreuses s.ecousses. Elle avaii peine a respirer.

Lord Tievor n'eta't pas seulement à se repentir de l'avoir anieni-e Depuis le commenremeni de la route, il se reprochait amèremeui son imprudence, mais le mal était sans remède.

— Du courage, par<4ieu I dit-il enfin en cachant son émotion sous une hnjsi|uerie affectée.

Puis il ajouta en a parte:

— Ah ! cOc|uiii de Franck I coquin de Franck I

— J'ai du courage, répondit Mary aveceflort; — mais qu'allé dons-noiis, milord?... Nous sommes venus pour »oir Franck Perceval, el voici sa maison.

Lord Trevor se consulta durant une minute.

— M.i fii'e, reprii-il au bout de ce temps d'un ton affeo :iieiix. mais terme, et qui n'admettait point de réplique, — j'ii a^i précipitamment. \ ous ne cle^riez point ê^re ici... Da moins ne pousserai-je pas l'imprudence jusqu'à exposer 4a-

PAUL FEVAL.

Tsntaiteuiie fllle deTrevor... Vous resterez ici, miss Mar>-... Je verrai, moi, le Très Honorable Franck Perceva\.

— Je ne vous ai jamais désobéi, mon père, répliqua Mary, dniii la ileiresse auitmentaiià chaque instant ; — je me sou- Diris à votre volonié .. Mais, au nom de Dieul exaucez ma jirière; promettei-moi de me dire... .le suis forie, allez I tinn père! .. Promeiiez-moi de me dire si celle femme I...

Elle s'arrêta el mit sa main sur sou cœur qui défaillait.

— tii celle femme, pours"ivit-elle, a le droit ûe se mettre entre m<ii et Franck Perceval.

— Je vous le promets, répondit lord Trevor après aïOir hésiié.

— Sur l'honneur de votre nom, mon père I

— Sur l'honneur de mon num...

Il y aval! environ une demi-heure que le malbeureux aveugle, sir tdmunil Makeiisii , e an au ( lievet de Franck Percerai. Siepben Mat: ^ab, qui avaii passe toute la nuit précé- (li-n e et 1.1 majeure partie de la journée auprès de son ami, piiillia df la présence de rexcelleni sir Edmund el de l'offre obligeante qu'il ht d'atiendreJe retour du jeune médecin, pour aller donner de ses nouvelles dans Cornhill.

Il n'avait pas vu '« mère depuis le soir précèdent, non plus que Cla y, dohl la pensée avaU abrégé sa longue veille de la iiiiii passée. Du moment que sir Edmund était là. point difituieludes, car le bon aveU(;le était connu de Franck depuis longtemps, et de la mère de Franck, — comme de toui le monde, en somme, yui ne connaissait, à Londres, qui D'ainraii le lion sir Edmund Makensie?

Franck l'avait bien un peu rudoyé l'avant-veille au bal de Trevor-Honse, mais Stepnen ignorait le fait, et d'ailleurs le pauvre a\eui;le n'avait point de raniune.

Franck avait eu une nuit de lièvre. Il dormait maintenant.

Le vieux lack vaquait à quelques soins dans la pièce du rez-d'-cbaussée.

Cr lu< lui qui ouvrit la porte à Susannah.

— Le Très Honorable Fran.k Perceval? dit-elle.

— C'est ici, milady, répondit Ja.k; — mais on ne peut le loir.

— Il est malade, reprit Susannah, répétant à contre-cœur la leçon <|u"oii Iwi avaii apprise ; — je le sais. C'est pour cela que je viens Stephcn MacINab a pense qu'il et^it iiiiprudeul de laisser S(jn ami seul a\ei; un homme privé de U vue.

— Ce bon monsieur SU'plieo ! murmura le vieux Jack,— il pen-e a tout... Ah I par le grand ccuson de Perceval ! — que vojs pourrez voir si vous ei;ir. z dans le cabinet de Son Honneur, madame, — V'ilâ un véritable ami. . Son Uoaiirur don; mais excès de précauii •n ne nuii pas... S'il m'élait permis rie faire une supposition, je dirais à ma. lame iju'el'e est piobahlemenl l'une des coumui-s de monsieur Slppheii... Une des misses M. c-Farlane.. L'n bon vieux noni le laird écossais, ma foil... Ah ' je connais tout cela, moi !...

Monirz, m.<ddme, Il iez,ei c|ue iJieu vous benissu comme

ioul ce i|ui porte iniérêl à Perceval !

Susannah s'empressa de proliter delà permission.

— Comme loni cela (;raii il ! miirni' ra le vieux valet ; — j'ai vu cela courir sur !•- gazon de Giecuwob... c'était luul comme le genou... uin- jolie mss, ma parole!. ..Ce don éire la petite Anna, je pt-nse... U moins que ce ne .soit la petite... comment se noiiime-i-elle'!' Je me fais diablemcni vieux!... Ah I la petite Clary... Je demaiideiai a muiisiccr Slepheu si c'esi la petite Clary ou la pelilc Ahhj.

En entrant (tant laihambre du maïade, Susannah se trouva face a lacf avec Tvrrel l'av. u;;le. C'etaii la première fois qu'elle voyait Son visage ecianè par la lumii re dujour.Meanmoins, e!lr ne pui le méconnailre iin seul insiant.

Tyrrel atiac.na sur eile srs grands yeux éteints et mofties.

»- (Jui fsi la''dii-il -1 v..ix lias>e.

— Oile i|ue vous atieide/, i'e|.ondil SiisaJinah.

îyrrel s'aviiiça «er-rile -i ilien^lia >a m In qu'il trouva.

— Ma fî le, rccrii-il en coiiipniiiani sa voix, mais en proroDc.iiit ctia>|>iK mot avec eii>|ihaNe ; — vous savez ce qu'on aiiend (tev'Mis .. — ^'allez pas hésiter au muaient d'agir, Car vous seriez pepluel...

— Touiours des menaces! inlerrompit Susannah.

— On peut vous menacer, ma fille, maintenant que vous êtes heureuse, dit l'aveugle en souriant debonnairement. — Ah ! je vous le répète : nous sommes loin de la Tamise... el le Très Honorable Brian nous est un précieux gage de votre obéissance... A propos : nous reparlerons du Très Honorable Brian ma fille. Vous avez été, aujourd'hui, bien près de vous irali.f,el par conséi|ueni >iicn près de le perdre

— Quoi !... s'écria Susannah ; — vous savez ?...

— Je sais tout... Prenez garde II.. Mais vous serez prudente à l'avenir, sinon pour vous, du moins pour lui... Ecoulez!

On entendit le marteau de la porte extérieure. Tyrrel entraîna Susannah vers le lit, et la Ht se pencher au chevet du malade.

— Un homme va entrer, dit-il, un vieillard. Au moment où il mettra le pied sur le seuil, vous ferez ce qui vous a ét^ ordonné... Point de questions! ajouta-i il impérieusement ; — vous avezsigrté un pacte, il faut l'accomplir.

Lorn Trevor montait l'escalier en répondant de loin au vieux Jack.

— Blessé grièvement, pauvre garçon 1 disait-il ; — après tout, je me trompe peut-être. Ce n'est pas le moment pour lai d'être en bonne fortune.

Il mit le pied sur le seuil et aperçut Susannah qui lui tournait le flanc. Il s'arrêta.

— Allons ! murmura Tyrrel.

Susannah pâlit et ne bougea pas.

— Allons, au nom du diable! femme.... C'est sur Lancester que l'ou se vengera I

Une larme de rage et de douleur jaillit, brûlante, de la paupière de Susannah.

Eu même temps, elle se pencha et mit un baiser sur le froni de Frank Perceval.

Lord Trevor laissa échapper une douloureuse exclamation.

— Qui est liV demanda 1 aveugle.

Au lieu de répondre, lord Trever descendit brusquement les marches de l'escalier.

— Vous pouvez vous retirer, murmura Tyrrel à l'oreille de Susannah. — Merci.

Lord James Trevor, en passant près du vieux Jaik, lui jeta quelques dures paroles et remonta dans son équipage qui partit aussitôt.

Susannah, honteuse, navrée, et sentant vaguement qu'elle venait de jouer entre des mains perfides le rôle d'un instrum nt funeste, s'esquiva sans répondre au vieux Jack qui lui demandait si, décidément, elle é>ait miss Anna ou miss Clary Mac.-Farlane.

Frank, cependant, s'était réveillé en sursaut au moment où la bouche de Susannah lourhait son front. — Il avait vu, comme en un rêve, la severe figure de lord Trevor sur le seuil et le ravissant visage de la belle fille qui se penchait à sonthevel.

Il avait refrrmé les yeux en poussant une vague plainte.

Au bout de quelques secondes, il rouvrit les yeux et ne vit plus que le bon sir Edmund Makensie, tranquillement assis à son chevet. ;

— Je viens d avoir une vision étrange, murmura-til ; — j'ai vu lord Trevor... et aussi une femme... J'ai fait plus que la voir... je sens encore à mon front le coniact de sa t)Ouche glacée... Ce n'était pas Mary ! i

— Mon cher sir Frank, dil le pauvre Edmund en soupirait bien fort; — je ne puis vous dire si vous avez rêvé oui ou non... J'ai entendu marcher dans la chambre, mais, vous savez, mes yeux... j

— Sonnez Ja( k, monsieur ! interrompit Frank ;— vousavei tniemlu marcher, tliiesvous?...

Jack parut aussitôt que la sonnette eut retenti.

— Qui est venu? demanda Frank avec agitation.

— Ne le savez vous pas, Votie Honneur?... Je me disais bien qu'il rallaii qiie vous n'eussiiïz nas reconnu lordlrevor pour l'avoir ainsi mécontenté.

— Lord Tr vor ! répéta Frank.

— Il vient de sortir. Votre Honneur, en jurant par Dieo el le diable qu'il ne vous reverra jamais.

LES MYSTERES DE LONDRES

— Ah ! dit Frank ijui se leva sur son séant.

— Il n'y a pas jusqu'à la peiiie iniss que vous aurez mécontenlf'e aussi... l.ne jolie demoiselle, pourtant!... Elle vieiil de s'enfuir comme une...

— Mais quelle jeune flUe?... quelle demoiselle?... de qftoi me panes-tu ? s'éi:ria Frank dont la tèle se perdait.

— La (•oui'ine de monsieur Siephen, pardieu 1 miss Anna •- ou miss Clary — Mae Farlane.

— Ah !.. (lit encore Frank avec soulagement celle fois.

— Tenez ! voilà justement monsieur Stepheirqui va nous Jire...

Stephen entrait en effet ; il venait de (luitter ses deux cousines. — Ce iiH pouvait flre ni Clnry ni Anna.

— Mon Dieu! mun Dieu! murmura Franck. — J'ai donc bien vu!... lord Trevor... le père de Mary!... était là... Cne femme se penchait sur mon front... il l'a vue... ci il a dit...

Frank n'acheva pas. 11 retomba lourdement à la renverse et perdit connaissance.

— Mais quelle est donc cf tte femme... ou ce démon ? mur. mura le vieux Jack qui commençait à oompretidre; — sir Edinund... il est aveugle, pardieu! il n'a rien vu 1

Siephen, lui aussi, comprenait. Tout en donnant, avec son sang-froid habituel, tous les soins né(tessairrs à l>ank, il réfléchissait. Mais sa tête se perdait dans un dédale d liypottièses romanesques, seules admissibles en cette circonstance extraordinaire, et auxquelles son esprit positif ne pouvait i|ue diflit ilement s'arréier.

Quelle était cette femme? Qui l'avait apostée?... Etait-ce le second acte de la tragédie dont le docteur Moore et sois aide Rowley avaient joué les premières scènes ?...

Vingt fois Stepben, oubliant la cécité du pauvre sir Edmund Makensie, se tourna vivement vers lui pour interroger, pour savoir, — mais le regard morne du malheureux aveuj;le arrêtait Jes paroles sur ses lèvres.

— Sir Edmund, dit-il enfin, Frank va reprendre ses sens, et j'ai besoin d'avoir avec lui un entretien secret., veuillez excuser...

— Je me retire, monsieur Mac Nab, répondit l'aveugle. — J'étais venu pour rendre un service, ajouta-t-il avec une tristesse si vraie que Stephen se sentit ému, —mais aujourd'hui comme bien souvent, monsieur, ma présence a été plus nuisible c|u'utile... Que Dieu vous préserve dulléaudontje suis accabis, monsieur Mac Nab.

Stephen lui serra silencieusement la main. Sir Edmund sortit accompagné par le vieux Jack, qui guida jusqu'au seuil de la rue ses pas chancelans et fit appeler une voiture de place.

Lorsque Frank reprit ses sens, il se trouva entre Stephen et lady 0|>belia, comtesse de Derby, qui semblait vouloir se retirer, mais que Siephen retenait de son mieux. Frank ne se rappela pas tout d'abord ce qui s'était passé.

— Mon ami, lui dit Stephen en interrogeant son pouls, vous êtes bien faible encore pour supporter les émulions qu'on vous prépare et que, comme médecin, je devrais écarter Mais vous êtes menacé dans le bonheur de votre vie; l'ami doit remplacer ici l'hemnie de l'art... Ecoulez-moi. Vous venez d'être Irappé cruellement...

— Je me souviens, dit Frank d'une voix plaintive ; — oh ! n'est-ce donc pas un rêve ?

— Non, répliqua Stephen avec fermeté. — Ce que vous avez vu est réel. Il y a maintenant une barrière estre vous et miss Mary Trevor...

— Son père... ma dernière espérance! murmura Perceval.

— Courage ami! .. si je vous parle ainsi dairs Tétai oii vous êtes, ne devinez-vous pas que j'ai un remède à votre mal ?... Rassemblez vos forces... voici une autre espérance à la place de celle qni vient de vous être enlevée... Madame la comtesse de Derby est ici, fidèle au rendez-vous... elle va parler...

— Non, monsieur ; non! s'écria lady Ophelia qui se sentit faible en face du moment suprême ; — non... Ce secret n'est pas le mien... Je vous en supplie... permettez que je me relire...

Siephen lui adressa un regard de reproche.

— Non, monsieur! répéta la comtesse ;— c'est impossitiiej

— Eiesvuus donc venue, madame, dit amèremeiit le jeiina médecin, — seulement pour conieinpler son agonie I

La comtesse, ((ui s'était retirée derrière le lit de Frank,' revint se mettre à son chevet. — Le rei roche avait produit son effet.

— Je veux parler au Très Honorable Frank Perceval ei non pas à vous, monsieur, dit elleà Stephen après un silence et avec hauteur ; - je vous prie de vous éloigner...

Stephen approcha des lèvres de Frank une cuillère pleine de cordial, salua la comtesse d'un air de respectueuse gratitade Cl quitta la chauibie aussitôt.

La comtesse de Derby hésit;i long'em-.isâ prendre la paiolfc après que Stephen lut parti. Lorsqu'elle ouvrit la bouche enlin, ce fut pnur ractinii-r en phrases entrecoupées et d'une voix intelligii)le à peine une histoire où le nom de Bio-Saute fut bien souvent prononcé.

Frank écoutait, la bouch^béanle, l'œil grand ouvert. Il revivai' a toice d'attei reiida.t de la force.

h^beai , et l'in

térêt puissaBt du récit lui

— Et c'est cet homme qui épouserait Mary ! s'écria-til lorsque la comtesse se tut.

Celle-ci lui prit la main. Elle avait les yeux pleins de larmes.

— C'est un homme que ni vous ni moi ne pouvons juger monsieur, dit- die à voix basse... Ce que vous venez d'en! tendre vous rend fort contre lui... N'en abusez pas... Souvenez-vous que j'ai votre serment... et que je l'aime !

Laconitei.se proin.'iiça cts derniers mots avec effort ; une épaisse rou^i'ur couvrait son front, et Frank sentait trembler convulsj-ement sa main.

Avant qu'il eût p» répondre, elle se leva et sortit précipitamment.

— Siei hen ! Stephen ! cria Frank que. la fièvre en ce moment soutenait et rendait valide; —de l'encre! du papier!... Appelez Jaik, Stephen... Oh ! tout n'est pas perdu 1... Elle est bii'H malheureuse, Stephen, cette pauvre femme!... Voyons! ce qu'il faut pour é' rire. Je vais jouer ma dernière ilian(e,et quelque < ^ose me dit que cet homme ne me vaincra pas aujourd'hui comme hier I...

Jack montra sa tète chenue ù la porte et mit bientôt apràs sur le lit de son maître encre, plumes et papier.

— Ecrirai-je sons votre (i.ciée, Franck? demanda Stephen.

— Non, non, ami! répondit celui-ci avec (haleur; — je vous dis (|ue c'est ma dernière chance, mou dernier espoir...

— Son df riiier espoir ! répéta le vieux Jack,doni l'hunnête visage exprimait une douloureuse curiosité.

— Je veux tenter le son par moi-même I poursuivit Frank en s'éch. uffant de plus en plus ; — si j'echuue... ah ! si j'échoue, Stephen, je suis bien près de la mort... Je n'aurai qu'à me laisser choir pour n'avoir plus la fatigue de me relever.

Stephen ne répondit point.

Le vieux Jack secoua sa tête grise et leva au ciel ses rc gards humides.

Franlt, cependant, faisait courir sa plume sur le papier avec une fiévreuse rapidité. Quand il eut achevé, il tendit sa lettre à Jack.

— Pour lord Trevor, dit-il ; — ne reviens ici que lorsqui tu la lui auras remise loi-même... entends-tu?

— J'entends, Votre Honneur.

— Fallùt-il pénétrer au milien de son salon, forcer U porte!...

— Je ne reviendrai que quand lord Trevor aura la lettre de Votre Honneur, interrompu le vieux Jack avec simplicité. Voire Honneiira ordonné, c'est toul ce qu'il faut.

Lord James Trevor était remonté, furieux, dans son équipage.

Il avait d'abord obstinément refusé de répondre aux questions de sa lille ; mais Mary l'avait enfin sommé de tenir sa parole de gentilhomme, et le vieillard avait parlé.

— Je l'ai vu ! dii-il avec emportement; — vu de mes yeux, eo vérité !... Fraok vous a oubliée, ma tiilel

PADL FÈVAL.

Mary s'atiendail à ce coup depuis quelques mitiuies, et pouruiit ce coup la brisa. Elle s aBaissa cumre la paroi de la voilure, et ne prononça plus une parole.

Son père essaya àf la tirer de celte morne insensibilité qui lui faisait peur. Mais loul fut inuiile. Mary demeurait immobile et raide, ne pleurant point, paraissant à peine souffrir.

De temps à autre seulement, sa gorge se soulevait, et un soupir rapide se dégageait de l'oppression qui pesait sur sa poiiriiie.

Elle prit le bras de son père en descendant de voiture et entra avec lui au salou. — Dans le salon éuient lady Camp jjell et le marquis rie RioSaiilo.

Ce dernier s^lua Mary d'un air de résignation digne et dou!ûureu>e ; il s'inclina froidement devam lord Trevor.

Lady Campbell interrogea di- l'œil le Iront soucieux de son frère, puis le visage pétrilié de Mjry. Ri;e devina.

— Milord dit lord James i) Uio-Sanio d'un li>ii brusque et chagrin,— j'ai refusé ce malin de vous doniirr ma lille parce que je l'avais promise i uirauire. Cet autre, que j'aurais mieux aimé pour gendre que vous, milord, m'a leudu ma promesse... de sorte que...

Lord James Trevor hési'.a.

— Que vous disais-)e, cher marquis? s'érria lady Campbell ; milord n,ou fière e.st un vieux soldai duni les coinplimeiis ont parfois une tonne un peu éirznge, mais, en détinitive, vous voyez bien qu'il vous accorde...

— Permettez, madame I je ne me prononce pas... miss Trevor est libre... qu'elle choisisse uu époux,et que Dieu la fasse heureuse !

Mary en entrant était al'ée s'asseoir à côté de sa tante.

— lib bien I ma chère enfant ? dit lelle-ci.

Mary la regarda sans comprendre d'abord, puis, tout-àcoup, elle eut partout le corps un douloureux tressaillement et fondit en larmes.

— Toutes les jeunes tilles sont ainsi faites, murmura lady Campbell en souriant. — On dirait que l'approche du bonheur les rend folles.

— Que je l'aimais ! dit miss Trevor parmi ses larmes. — Ah! madame, madame, ajouta-i elle en mettant son Iront brûlant sur la main de sa lante, — persuadez-uioi, diies-moi encore i|ueje ne l'aime plus 1

Lady Campbell était visiblement embarrassée. Rio-Santo avait le i œur serré.

— Mary, dit-il à voix basse en se pen«hani jusqu'à son oreille, — il est donc vrai !... vous ue m'aime/, pas I

Miss Trevor leva sur lui ses yeux chargés de larmes et lui tendit sa main, que Riù-Saiito porta passiouuemeui à ses lèvres.

— Il n'y a plus de passé pour moi, dit-elle avec une sorte «Je violence ; — je veux vous aimtr, milord... n'aimer que vous... Je le veux !

— Enfin ! sou|)ira lady Campbell qui ne cr»Jt pouvoir moins faire que de déposer un baiser sur le front de sa nicce. Lord Trevor lendit sa niam au marquis, en disant :

— Ma lille a pailé, mi ord : vous avez ma parole.

Mary a«ait épuisé bien vite l'énergie passagère de ce moment de lië\re. Sa pâleur eiail revenue; tia débile urganisalion, cédant enfin à tant de chocs oiver , dif.iillail. Lde n'était pas toiii-à-Iait évanouie, mais ses yeux d< mi clos et ses oreilles, autour de^que|les passait un sourd linlemen!, n'envoyaient plus à son cerveau que de vagues et inueriaines seusaiions.

On en'endit en ce moment un tumulte dans la pièce voisine. C'était comme le bruit d'une dispute, ei il seinljiait que les valiis de lord Tie\or voiilussiiit di ftbdre la purie.1 un intrus qui p.-étendait passer de vive force.

— Donnez voUe lettre, disait un grooai ; je la remettrai i milord. ,

— Je la rei.r.élirai moi-même, par saint Duns'iaDl répondait une voix e^soulIlèe.

Enlin la porte s'ouvrit tout-4-coup, elle vieux Jack, baigné de sueur «t les habits en desordre, se précipita d.ns 'apparlemeni. ^.uivi de deux grooms emporté» par leur clan.

Lord Trevor le reconiiui tout de suite et détourna la tête.

— Une leiire pour Votre Seigneurie, dit le vieuxJack, — de la part de Son Honneur.

Lord Trevor repoussa la lettre.

— Prenez-la, miiord, prenez-la! s'écria Jack; — prenez la au nom de Dieu!... Mon mnltre se meurt !...

— Relirez vous, dit sévèrement Trevor ; — je ne connais plus Fnink Perceval;

Rio-Sanio avait pâli légèrement à la vue du vieux valet ;l ce mot, ilretrouva toute sa spréniié.

— Par pitié, milord!... voului dire encore le fidèle Jack. Lord Trevor prit la lettre et la déchira sans la lire.

Jai.k recula comme si on l'eût frappé lui-même au visage. Ses yeux liriilèrent ; sa taille courbée se redressa.

Puis il baissa tristement le front, et jeta au vieux lord un regard de plaintif reproche.

— C'était sa dernière espérance!... murmura-t-il lentement et avec une indescriptible dduleur; — mon pauvre Frank n'a donc plus qu'a mourir 1...

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