‹ Musée littéraireChapitre 41 sur 170 · OS · texte numérisé non relu

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de prime-abord et de cette romanesque façon que les poètes prennent la p«ine d'expliquer en beaucoup de vcrs.quoiqu'eile soit la chose du monde la plus naturelle et la plus commune. Au bout de buit jours elles étaient sœurs.

Lady Ophelia, moins jeune et plus experte des choses du monde, jouait le rôle de la sœur ainée, ce doux, ce patient mentor qui remplacerait une mère si une mère pouvait être remplacée. Susannah, plus ignorante, mais plus forte, et douée peut-être d'une intelligence supérieure, était l'élève eo attendant qu'elle devint la maîtresse.

C'était une chose étrange et charmante que les entretiens de ces deux jeunes femmes, où l'une découvrait en elle à chaque mot quelque sentiment inconnu ou non révélé ; oU l'autre, pour qui la vie n'avait plus de secrets, s'étonnait, attendrie, en suivant au fond d'un cœur neuf et ardent le travail de l'initiation aux choses de la vie.

Car Susannah, comme notre mère Eve, arrivait à l'âge de la femme avec l'ignorance complète de l'enfant. Depuis huit jours seulement elle goûtait le fruit de la science du bien et du mal. Jusque-là, tout enseignement moral, de même que tout moyen de s'instruire par la comparaison ou l'observation, lui avait manqué. Elle était réellement sauvage au railieu de notre civilisation exagérée, et sa jeunesse, pour ne s'être point passée en un cachot, comme celle de Gaspard Hauser, avait été pourtant pareillement séquestrée. On avait mis, perfidement et dans un but, un voile épais au devant de ses yeux. On lui avait caché soigneusement tout ce qu'une femme doit savoir. *

Et, depuis qu'avait cessé le pervers e^on cj celte tyrannie,—depuis que son père avait été pendu, — Susannah, jetée brusquement dans le dénùment le plus absolu, au milieu de Londres (|ui n'a de pitié pour aucun dénûmeiit, Susannah s'était endormie, comme nous l'avons vu, en un apathique et fatal désespoir. La pauvre fille n'avait eu, pour lutter contre la misère, ni la religion ^ui console, ni l'honneur humain qui parfois soutient. Elle ignorait jusqu'au mot de religion, puisque son père, juif de nom et mécréant de fait, comme sont beaucoup de chrétiens, l'avait tenue rigoureusement éloignée de tout ce qui élève et forme le cœur.

On lui avait appris à chanter, à danser et à se parer.

Dès ses premières années, on avait attaché sur ses yeux un bandeau, afin que, devenue femme, elle pût tomber, sans savoir, dans la honte et cnt.'er de plain-picd dans l'infamie.

Elle était, la pauvre fille, victime d'un patient et horrible travail. Bien des femmes que le monde idolâtre et respecte, bien des saintes de salon, bien des anges de boudoir fussent devenues démons à pareille école. Mais Susannah n'était pas bonne seulement à faire un mondain fétiche. C'était une simple eu grande nature, en (|iii le vice pouvait s'asseoir par trahison, sans jamais entamer riime,et seulement comme ces usurpateurs d'un jour qui s'asseoient sur un trône et n'ont pas le temps d'en ternir le royal et légitime éclat.

Sueannab était pure, bien qu'elle pût regarder sans dégoût la bonté qu'elle ne connaissait pas. Susannah était pure, bien que huit jours seulement la séparassent du temps où elle ignorait la pudeur.

T 'amour lui avait été une sauvegarde, l'amour et aussi peùi-être, à son insu, ce flambeau divin que Dieu met au fond de toute âme : la conscience. — Mais la conscience le plus souvent n'est que l'austère écho de vertus apprises et d'une morale enseignée. Or, Susannah ne savait rien. • Donc, malgré notre défiance de l'amour qui, en thè.se générale, est un assez mauvais conseiller, nous sommes forcés d'appliquer en sa faveur la fameuse règle du droit romain : — Suum cuique. Ce fut lui qui retint Susannah sur le bord •du précipice. La religion, l'honneur humain nu"me eussent fait mieux peut-être ; l'amour fit assez, ce qui est beaucoup.

A notre sens, on est bien sévère envers l'amour. Il perdit Troie, c'est vrai, mais il y a si longtemps I II a fallu tout le génie d'Homère pour qu'on se souviennedecette vieille histoire.

Ce fut avec transport que Susannah but à celte coupe de science présentée par une main amie. Elle écoaU,elle devina, eUe déchira d'un doigt avide le rideau qui flottait devant •00 regard.

I Elle lut avec une merveilleuse sagacité au fond du malheur

I de lady Ophelia, et lui donna de son cœur tout ce qui n'était pas à Brian.

! Mais, en même temps qu'elle jouissait avec passion de l'horizon nouveau qu'on ouvrait devant son regard charmé, elle apprenait à craindre et â rougir, et à douter.

La pudeur avait surgi au dedans d'elle tout d'abord et avait mis sur son noble front une séduction de plus. — Puis elle avait entrevu ces barrières que la société inflexible jette

i sur la route fleurie du bonheur ; — puis l'exemple de lady Ophelia, si belle, si bonne, lui enseignait les périls qui entourent la femme : l'inconstance, les regrets, l'abandon.

Elle était seule, comme nous l'avons dit, dans le petit salon qui lui servait de boudoir. Sa toilette avait suivi en quelque sorte un changement analogue à celui de son être. Elle ne ressemblait point encore tout-à-fait à œlle que nos

' ladies partagent fralernellemcnt avec leurs femmes de chambre, mais file n'afl'ectail plus déjà cette bizarrerie audacieuse et presque théâtrale qui fait ressortir la beauté, mais en diminue le charme. Ses riches cheveux noirs roulaient leurs molles spirales le long de sa joue, retenus seulement par derrière au moyen d'un peigne d'écaiHe. Une robe de soie noire, fermée, emprisonnait les contours exquis de son sein et ne laissait place autour du cou qu'à une étroite fraise de dentelles.

Celte mise simple, à laquelle Susannah donnait une ra-

I vissante élégance, lui rendait en retour la jeunesse que cachait le luxe de ses autres parures. C'était bien maintenant

! une jeune tille. Quelque chose de doux, de tendre, de rêveur,

' courait autour de son front penché.

Vous l'eussiez mieux aimée ainsi.

j Mais elle était si belle ! On l'aimait mieux toujours chaque fois qu'elle se montrait sous une face autre que la veille, parce que tout en elle était noble, gracieux, parfait et ^in d'un irrésistible attrait.

Le livre qu'elle tenait demi-fermé dans sa main était un volume de Goldsmith, et son doigt tendu marquait la page Où mistress Primrose ' pleure sur la fuite de sa fille.

j Susannah ne savait pas encore assez poer comprendre en son entier la sereine poésie qu'exhale cet inimitable récit. Ces calmes amours la touchaient, mais non point jusqu'à l'émotion, et les malheurs qui l'avaient accablée naguère étaient trop au-dessus de reux de la famille du ministre pour qu'elle se pût ardemment intéresser à la fin de bail de l'honnête Primrose ou à ses embarras de ménage.

Mais la douleur de cette mère qui pleure sa fille, cette douleur si vraie, si profonde, si simplement et à ha fois si habilement rendue par Goldsmith, la surprit au cœur. Des larmes lui vinrent dans les yeux. Elle ferma le livrt\

Ce ne fut pas tout. Une fois la rêverie commencée, qui

sait où s'arrêtpra sa course? — Depuis longtemps Susannah

ne songeait plus au livre,et pourtant ses yeux ne se séchaient

point.

C'est que, pour la première fois, elle venait de compren-

, dre et d'envier le bonheur de celles qui ont une mère. Avec

I la vivacité d'intuition qui lui était propre, elle venait de

* mesurer d'un coup d'œil tout ce qu'il y a de suaves jouissances, de joies infinies et de pures félicités dans l'amour d'une mère.

I Jusque-là c'avait été psur elle un mot, un mot s'alliant à des pensées d'amertume et de mépris. Sa mère, à elle, avait déserté son berceau ; elle s'était enfuie loin des sourires de son enfant, et n'avait point souci sans doute de ses regrets ou de SON amour.

Celait ainsi du moins que la dépeignait le juif qui était le père de Susannah.

Elle n'avait songé jamais à révocjuer en doute cette asseï» lion, — mais maintenant, la pente nouvelle de ses idées la poussait impérieusement vers le pardon et la tendresse.

Oh ! qu'elle eût aimé sa mère, et que ce mot résonnait doucement à sou oreille I Elle l'excusait, puis elle se repea-

1 • Th« Yitar of Wuktfield [Le Ministre de n'akefieid. )

tait de l'avoir excusée et demandait pardon à son souvenir de i'avoir crue coupable. Elle la voyait heureuse et souriait à sa joie ; elle la voyait souffrir et rêvait, comme on rêve le bonheur, le privilège de partager ses larmes.

Puis encore elle fronçait le sourcil et mellait su tête entre ses mains. Trop de fois son père avait accusé cette femme pour qu'il fût permis de conserver une illusion. Le souvenir et le regret lui-même manquaient à la pauvre Susannah...

Rien dans son passé, rien que ténèbres, abandon, solitude I

Longtemps sa médiution roula entre la bonne et la mauvaise pensée comme le galet des grèves entre le flux et le reflux. Tantôt elle chérissait nn fantôme, l'entourant de filiales care«sês et d'idolâtres respects, tantôt elle repoussait la menteuse chimère et se raidissait, triste et fière, dans son abandon.

Les heures passèrent. — Susannah se reposa une dernière fois dans la consolante pensée de sa mère éloipée de son berceau par le hasard ou le malheur ; puis son esprit, trop longtemps détourné de sa direction constante, revint tout-àcoup vers Brian de Lancester.

Brian tardait bien ce jour-lù. D'ordinaire, la belle fille n'avait pas besoin de désirer sa présence, et jamais il ne s'était fait attendre si longtemps.

Le brillant ecceniric man, en effet, s'endormait aux pieds de la princesse de Longueville. Il l'aimait d'autant mieux et plus fort que son cœur, à l'épreuve, s'était cru trop robuste pour être vaincu. Sa lutte passionnée contre son frère ou plutôt contre le droit d'aînesse faisait trêve. La vue de Susannah présente et le souvenir de Susanuah absente emplissaient sa vie.

Il y a souvent des trésors de jeunesse et de fougue dans ces âmes dont l'envdoppe de glace ne s'est point fondue aux ■des amours de l'adolescence et qui ont passé, indifférentes, parmi les communes ardeurs de ce qu'on nomme les belles années. Il n'y a, pour savoir aimer follement et sans réserve, que ceux qui aiment tard, après avoir longtemps dédaigné. Brian devait revefiir sans doute à l'idée qui dominait son existence, mais cette idée était maintenant moins forte que son amour ; il l'eût reniée peut-être pour un soulire...

Il aimait en chevalier errant, en page, en esclave.

C'est toujours ainsi. Plus on est fort, plus on est violemment renversé. Une demi-défaite accuse un vice du cœur ou la faiblesse. Don Juan peut aimer à moitié, parce qu'il a jeté sa vie en prodigue autour de lui, mais, à part don Juan, il n'y a, pour ce faire, que des moitiés d'hommes, d'épais marchands, des avocats braillards ou de ces lords fourbus qui ont emprunté des millions pour acheter la goutte.

Susannah aurait pu le courber, pendant un temps du moins, sous l'une de ces tyrannies féminines dont nulle autre tyrannie ne peut approcher, mais Susannah n'avait garde. Elle aimait autant et plus que Brian. Elle aimait tant, que la tendresse de ce dernier, dépassant tout-àcoup ses plus délirans espoirs, l'attristait et l'effrayait.

Elle se demandait, elle, la parfaite créature, exquise de corps et d'âme, elle se demandait : — Que suis-je pour être aimée ainsi !

Ce n'était point modestie exagérée, puisque Susannah, fille de la nature, n'avait jioiut appris à se rabaisser par devoir. Celait admiration immense, culte, pour ainsi dire, et persuasion que le monde ne contenait rien qui fût digne du cœur de Brian.

En outre, elle sentait maintenant, et chaque jour avec plus de vivacité, ce qu'il y avait de malheur sous les brillans dehors de sa position nouvelle. A mesure qu'elle s'initiait aux choses du monde, elle comprenait le vide et les dangers de cette existence à part qui lui était imposi'e. Elle se savait prisonnière, achetée, esclave. Elle devinait autour d'elle un mystérieux espionnage, cl tremblait en songeant qu'à toute heure un homme pouvait venir et parler en mailrc. tVMe se souvenait, la pauvre fille, de la scène jouée au chevet de PtTceval, et, bien (lu'ellc fit effort pour étouffer la voix «•* &a conscienee à ce sujet, un vague murmure s'élevait sou-

vent au dedans d'elle qui lui disait qu'elle était venue eu aide à une téuébreuse intrigue, et que ce baiser mis au front d'un mourant avait fait couler bien des larmes...

Alors sa fière nature, soudainement révoltée, lui conseillait de jeter bas cette occulte tyrannie et de la foaler aux pieds. — Mais elle aimait tant I Ces hommes, si puissans, qui avaient amené Brian de Lancester à ses genoux, ne sauraient-ils pas la briser après l'avoir élevée I Et d'abord qu'était-elle sans eux, sinon toujours la malheureuse enfianl n'ayant d'autre ressource que la mort?

Mourir t maintenant qu'elle avait goûté au bonheur I...

Elle n'osait pas. — Bien souvent, lorsque Brian était près d'elle, sa bouche s'ouvrait en même temps que son cœur : elle était sur le point de tout révéler à cet homme qui avait le droit de tout savoir. Mais Ne lui avait-on pas dit que le danger n'était pas sur elle seule, et que le glaive mystérieux de l'association menaçait aussi la tête de Lancester ?

Elle se taisait, certaine que, quelque part autour d'elle, il y avait une oreille ouverte pour entendre. Cette obsession tuait sa joie, empoisonnait ces instans que la présence de Lancester emplissait de tant de bonheur ;— mais elle ne pouvait point se plaindre, et cachait, elle si hautaine et si franche, sa peine sous un sourire.

Sa souffrance ne devait point s'arrêter là. Lancester lui demanda sa main. Elle fut heureuse d'abord, bien heureuse, car elle ne vit dans le mariage qu'une union indissoluble et n'ayant pour terme que la mert. Que pouvait-elle rêver de plis beau?— Mais chaque jour, nous l'avons dit., amenait son enseignement. Elle interrogea ; elle sut que le monde avait posé autour de cette union, qui lui semblait si belle et si simple, des règles qu'il ne faut point transgresser, et le frisson lui vint au cœur en pensant à ce qu'elle était réellement sous son titre de princesse. Elle eut peur encore pour Brian : elle ne pouvait avoir peur que pour lui.

Lui, revenait plus pressant chaque jour, et la pauvre Susannah ne savait comment se défendre. Elle était la princesse de Longueville. Qui jamais eût pu croire queson refus était délicatesse ?

Brian dit un jour :

— Tous ne voulez pas descendre jusqu'à moi.

Ces paroles lui brisèrent le cœur, mais elle se tuf encore.

Aujourd'hui, elle songeait à toutes ces choses en attendant Brian qui ne venait pas. Elle était bien triste. Le livre qu'elle lisait naguère s'était échappé de sa main. Ses douces larmes s'étaient séchées, et ses sourcils froncés tranchaient sur la pâleur de son front.

— Peut-être ne veut-il plus venir! murmura-t-elle.

Ses beaux yeux se levèrent au ciel, tandis que ses mains se joignaient avec force.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! reprit-elle ; — j'apprendrai à YOus servir... Je sais vous prier déjà... ayez pitié de nousl...

La prière porte en soi espérance et consolation. Le front de Susannah reprit sa noble sérénité ; il ne resta plus sur, son regard qu'un voile léger de mélancolie.

Elle se leva et promena ses doigts sur le clavier d'un piano magnifique que la duchesse douairière de Gévres avait fait placer dans son boudoir.

Les accords se snccédèrent d'abord capricieusement et comme au hasard. Puis, parmi ieur harmonieuse confusion, une mélodie s'éleva, pure, suave, religieuse.

Puis encore la voix de Susannah, suave aussi et plus pure que les notes limpides de l'instrument, maria son timbre merveilleux à l'harmonie. La chambre s'emplit d'un ravissant concert.

Elle disait un de ces chants de Paleslrina, si plein de piété mystique et d'ardente prière, que nous ne savons ni faire, ni chanter, ni peut-être sentir, nous autres fils de la Tamise, assourdis par les br«ui!lards et assourdis davantage par les grotesques psalmodies de nos Temples. En chantant, elle oubliait sa tristesse, et, se laissant aller à la poésie de sa nature, elle donnait son âme entière à son chant. La mélodie coulait charmante de ses lèvres ; on eût cru entendre quelques-uns de ces magnifiques interprètes de l'art méridional, qui, profanes, se sanctiHent au coDt»ct de l'iospiratloi) H

LES MYSTÈRES DE LONDRES-

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Jettent J» flots harmonieux l'oraison et le recueillement sous les grandes voûtes des églises catholiques.

Son front rayonnait. Son regard, noyé dans une extase inspirée, semblait voir la madone à (|Hi s'adressaient sa prii^rc rt son chant. Elle était belle comme ces saintes dont les peintres romains ont jpté jadis sur la toile les irails sublimes, belle comme un rêve de Raphaël, belle comme une vision de Dante.

Depuis une minute environ la porte s'était ouverte et Brian de Lancester avait paru sur le seuil, les cheveux épars, le visage couvert de sueur et les vêlemens en désordre. A. la vue de Susannah, dont lc« traits lui étaient renvoyés par une placd suspendue vis-à-vis d'elle au lambris, Lancester laissa échapper un geste d'admiration muette- Puis il s'avança sur la pointe du pied et mit ses deux mains sur le dossier du fauteuil de Susannah.

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