‹ Musée littéraireChapitre 47 sur 170 · LE MÉDAILLON · texte numérisé non relu

LE MÉDAILLON

Il me fut impossible, continua Susannah, délirer rien autre chose de Tempérance, qui s'enfuit,, me dit-elle, pour aller chercher la demi pinte de gin que lui avait donnée la fée.

Elle me laissa le médaillon qu'elle avait suspendu à mon cou. Je le tournai en lous sens ei admirai la délicatesse de son travail. A la place où se trouve maintenant ce gratlage confus, —Susannah tenait le médaillon a la main en parlant ainsi, — on voyait une petite c-iampe, des armoiries, je pense, gra^éf'S avec une extrême délicatesse. Au-dessous de l'écusson, un mot avait élé ajouté au poinçon, un seul mot, gravé d'une main tremblante. ..

Je ne savais pas lire encore, Brian, je ne pus déchiffrer ce mot, mais chacune des l' tires qui le composaient burina sa forme au fond de ma mémoire, et plus lard je pus les épeler en mon souvenir.

Le mot écrit au-dessous de l'écusson était un nom, et ce nom, autant qu'une impression de ce genre peut arriver à la cerliiude, était Mary.

— Mary! répéta lirian comme s'il eût fouillé sa mémoire, rn instant, il sembla poursuivre sa muette recherche;

puis il ajrniia brusquement :

— Mais il y a tant de Mary !...

— El puis, je me trompe peut-être, reprit Susannah ; car ce nom ou ce mot n'est resté que bien peu de temps sous mes yeux.

lirian, cependant, réfléchissait : use idée venait de germer vaguement en son esprit. Il se pencha sur le médaillon qu'il examina minutieusement, comme s'il eiU voulu soulever l'épais réseau formé par les lignes ténues que le gratlage avait mises sur l'estampe primitive. — Mais qui jamais a pu voir d'-ux lois de suite la même ligure dans les nuages ? Dans la confusion, dans renchevêtrement de nîiile lignes jetées l'une sur l'autre au hasard, l'esprit aperçoit tout et n'aperçoit rien. — Brian chenlia en vain lés deux aigles (ju'il avait reconnus aux deux côtés de l'écusson. Ces supports lui semblaient être des griffons, maintenant. La couronne de comte, seule, restait visible au-dessus des armoiries.

— El c'est votre père qui a détruit cette gravure, milady ? demanda-t-il.

— J'allais vous le dire, répondit Susannah. Pendant toute la soirée je m'occupai à contempler mon médaillon. Je ne .sais pourquoi je le i hérissais déjà bien plus que tous mes

.iulres ioyaux. J'établissais entre ce présent, fait par une main inconnue, et la vision dont je vous .ai parlé, une involontaire et mystérieuse liaison. Ce devait être la même personne...

— Vous pensâtes k votre mère, Snsannah? La belle tille baissa la léte.

— Milord, dit-elle, je pensai à une femme douce et bonne qui m'aimait. Je ne pensai pas à ma mère, puisque je croyais que ma mère me détestait... Ne m'avait-flle pas abandonniel.,. Non, Brian, je dois vous le dire, l'idée de mère n'é-

veillait en moi que de douloureux sentimens... Mon père m'avait dit tant de fois...

— Votre père, madame, interrompit hrian avec amertumeet compassion, — voulait mutiler voire cœur et y effacer l'amour filial comme il a effacé les signes et le mot g'-avés slir ce médaillon. Il est mort et 11 n'a pu réussir... Que Dieu lu» pardonne I

— Oh ! oui, milord, que Dieu lui pardonne si tel fut sou projetl... car, parmi les cruels souvenirs qui forment tout mon passé, le plus amer et le plus cruel est celui-ci : J'ai souvent maudit ma mère...

J'étais encore à regarder mon cher médaillon, lorsque Lsmaïl vint me faire sa visite du soir. J'essayai de le cacbcr dans mon sein; mais il aperçut ce mouvement et me saisit le bras.

— Oh! ohl s'écria-t-il, miss Suky, savons-nous déjà la roule de notre sein, celle cachette dont on n'use guère à votre âge d'habitude? Monlrei moi cela, mon enfant... Ce ne peut être encore un billet doux, je pense I

— Ne me le prenez pas, monsieur, m'écriai-je •, je vous en prie, ne me le prenez pas.

— Nous y tenons donc bien, miss Suky?... Voyons! Je vous le rendrai ; mais il faut me le montrer tout de suite.

Il me dii cela de ce ton d'impérieuse raillerie auquel, pour mon malheur, j'ai su bien rarement résister.

Vous vous souvenez d'Ismaïl, milord?... Mais il ne vous ordonnait rien à vous, et, vis-à-vis des étrangers, ses traits gardaient toujours l'obséquieuse expression de l'escompteur Israélite.

D9ns l'intérieur de sa maison, c'était un homme terrible. Il me semble voir encore son pâle visage dont la partie inférieure était cachée par une barbe épaisse, noire, soyeuse, et si belle qu'on l'eût prise pour une frange de satin. Cette barbe n'était séparée des cheveux que par les pommettes de ses joues et son front étroit, dont ses sourcils de jais couvrsient encore la meilleure partie. — Tempérance disait qu'il était beau. C'était en tout cas une effrayante beauté que la sienne, milord...

Et sa voix !... comme elle éclatait sourde, moqueuse, menaçante.— J'ai entendu depuis une voix semblable, Brian, une voix (iui,la premièrefois que je l'entendis à mon oreille, me figea le sang dans les veines et me donna froid jusqu'à la moelle des os. C'était la voix d un homme...

Susannah baissa le ton et s'approcha de Brian.

— C'était la voix de l'homme qui est maintenant mon maître, milord, acheva-t-elle.

L'attention de Brian redoubla. Susannah reprit :

— Je n'çn suis pas encore à vous parler de lui. Je veux vous dire seulement une chose étrange. Cet homme, qui s'est fait connaître à moi sous le nom de Tyrrel,etque lady Ophelia nomme sir Edmund Makensie...

— Sir Edmund Makensie ! s'écria Lancester ; — ce serait.. •

— Vous le connaissez, milord ?

— A coup sûr, je le connais, madame... Qu'alliez-vous ine dire sur sir Edmund Makensie?

— J'allais vous dire, milord... mais vous serez à même de juger si je suis ou non dans l'erreur, puisque vous le connaissez,— j'allais vous dire que sa voix a fait une fois sur moi un effet extraordinaire. Je l'avais entendu parler déjà avant cette circonstance, je l'ai entendu depuis, et il me semble que sa voix est maintenant déguisée, — tandis que cette fois, milord, celte seule fois, il parla naturellement, avec colère, avee passion, — et sa voix devint celle d'Ismaïl.

Brian sourit d'un air de doute.

— Je me suis trompée, n'est-ce pas? reprit Susannah, — Cela est possible, milord. Ma situation elle-même, ce jourlà, devait puissamment contribuer à mon erreur, car je me retrouvais,- comme autrefois dans la maison deGoodman's- Field,— sous la lyrannique volonté d'un homme qui me disait : Fais cela!... et j'étais obligée d'agir malgré mon coeur et malgré ma conscience... Oh I ce fut un douloureux moment I ajouta la Mit fille dont une amère pensée sembla traverser l'esprit. — Il y avait là un mourant qui dormait, el

PAUL FÉVAL

Ton me dit de le baiser au front... Je le baisai, milord, pane qu'on me menaçait de vous perdre... Dieu veuille qu'il n'en soit point n^suité de mal !...

Brian la regarda aveo in(|uiétude.

— Vos paroles deviiiinent ^<our moi des énigmes, Susannah, diiil. — Au nom du ciel, expliquez-vous I

— Bientôt, milord, bientôt... Avant d'arriver à ce triste épisode, il y a d'autres épisodes bien tristes à vous raconter... Je vous parlais deTyrrel parce que sa voix...Et main- Dant que j'y peHse, mon cœur se serre encore... Ohl c'était sa voix... c'était sa voix I

Susannab, en prononçant ces derniers mots, mit ses mains devant ses yeux comme pour repousser une effrayante Tision.

— Madame, dit doucement Lancester, assez de malheurs réels ont pesé et pèsent encore sur votre vie, si courte pourtant, sans aller vouf créer des fant('imes... Quoi de commun entre le débonnaire visage de sir Edmund et la figure énergiquement méchante du juif Isma'il ?... Cette insignifiance des traits de sir Edmund, l'aveugle, peut n'ëire qu'un masque, puisque vous le dites mêlé à ces ténébreuses intrigues qui vous entourent; mais ce masque, Ismaïl eût en vain tenté de le mettre sur sa mobile physionomie. Tout en eux est différent, contraire même... D'ailleurs, madame, faut-il vous rappeler qu'Ismaïl est mort?

— Mort sur l'échafaud, mon Dieu ! murmura Su&annah; — je lésais... je l'ai vu... j'ai vu |i«ndre mon père,milordl

Elle s'arrêta, tremblante, suffoquée, et fut quelques secondes avant de reprendre la parole.

Brian, pendant ce temps, songeait à ce sir Edmund dont il avait jusqu'alors déploré le malheur et qui se trouvait être, suivant Susannab, la tète d'une criminelle et mystérieuse entreprise. Il ne savait pas encore quels étaient le but et les moyens de cette entreprise, mais il rêvait déjà aux mesures à prendre pour arracher le mas(]ue de cet homme, qui faisait abus de son infirmité et trompait d'autant plus facilement le monde, qu'on le plaignait davantage et que la compassion fermait la porte aux soupçons.

Ceci était fort dangereux pour sir Eilniund Makcnsie, car la posiiion occupée dans le monde par Brian de Lancester le rendait l'un des plus dangereux ennemis qu'on pût avoir à combattre.

Et encore ce pauvre sir Edmund ne savait rien du péri! qui le menaçait.

Eu vérité, cette petite Française, que nous la nommions Maudiin, la duchesse -douairière de Gêvres ou la contessa Cania -ouzène, cousine germaine par alliance de la Sainieté de Notre Père en Rome, était radicalement inexcusable de s'être ainsi endormie au bon moment ! Si encore elle n'eût dormi que d'un œil commi» font souvent, au dire des naluralistis, les chattes d'un certain âge, mais non ! elle dormait de tout son cœur, poursuivant avec acharnement les aventures detlubiuson Crusoé. Klle plantait du maïs, elle aiguisait de vieux clous pour en fabriquerde petits couteaux, elle crfusail descanots dans des troncs d'arbres, elle apprenait toutes les langues de l'Europe à une multitude de perroquets ;— bref, elle était fort occupée.

— Je vous disais, milurd, reprit Susmnah qui secoua brusquement le poids loii d (jne 1 horreur de l'image récemment évoquée avait mis sur son esprit, — je vous disais que mon père m'ordonna péremptoirement de lui reme tre l'objet caché dans mon sein. Je dus lui obéir, (|uelle que fût ma répugnance à me dessaisir de ce médaillon.

Il le prit, et aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur le mot écrit au poinçon et sur les armoiries, une exclamation de colère lui échappa.

— Misérable Tem|)i'r.ince ! murmural-il ; — on ne peut décidément se fier à elle... Qui vous a donné ce bijou, miss Suly?

Je ne répondis point.

— Il est fort joli, ma fille, reprit il ;— voulez-vous m'en Iftire cailcau ?

— Non , oh ! non, monsieurl m'écriai-je, laissez-le moi I je Ttis lupplie de me le laisser '

— Je vous le laisserai, Suky, si vous êtes une bonne fille, — c'est-à dire si vous m'avouez que c'est Tempérance qui vous a donné ce bijou.

Dieu a mis en nous l'horreur instinctive du mensonge, milord, car, moi dont rit;norance était complète à ce sujet comme sur tous les autres, ce premier mensonge eut grand'peine à tomber rie mes lèvres. — Mais je savais que mon père frapperait Tempérance, et j'avais pitié d'elle.

— Non, monsieur, répondis-je avec embarras, ce n'est pai Tempérance.

— Serait-ce donc Roboam ? s'écria-t-il en pâlissant.

— Ohl non, monsieur.

Cette fois la réponse partait du cœur. Ismaïl me regarda en de.^sous.

— Cela sait déjà mentir ! murmura t il avec «n narquois sourire; — l'éducation ne sera ni longue ni difficile à faire, je voudrais le parier... Cela suffit, miss Suky, ajouta-t-il tout haut. Je sais ce que je voulais savoir, et je vous rendrai votre bijou.

Il s'assit auprès ds moi, tournant et retournant le médaillon entre ses doigts comme s'il eût voulu l'ouvrir. — Moi, je n'avais pas même soupçonné qu'il pût être creux.

Au bout de quelques minutes, durant lesque'les il m'entretint de choses frivolos, son doigt pressa par hasard le ressort du secnt et le médaillon s'ouvrit.

Je poussai un cri de surprise.

— Ab ! ah ! Suky, dit-il, vous ne vous attendiez pas à cela.

— Qu'y a-t-il dedans, monsieur? demandai -je curieusement.

— Il y a de l'eau de Portugal, miss Susannab, —et quelques poils de chatte.

En prononçant ces mots qu'il accompagna d'un rire sec et forcé, il s'approcha de la grille où que'ques morceaux de bouille achevaient de se consumer, et y jeta un objet qu'il avait pris dans le médaillon.

Cet objet pétilla en touchant le coke, s'enflamma aussitôt et rendit un flocon de fumée épaisse. —Ce devait être une mèche de cheveux.

— Ab! monsieur, m'écriai-je, vous m'aviez promis de me rendre...

— Chut! miss Suky, interrompit il; — nous autres fils d'Abraham, nous tenons toutes nos promesses, entendezvous, et, pour ma part, plutôt que de manquer à ma parole, j'ai fait cinq fois déjà ban(iuerou e... Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une banqueroute, miss Suky ; je vous apprendrai cela quelque jour... et bien d'autres choses encore, pour peu que vous et moi ayons du loisir.

Il avait pris dans le médaillon'un tout petit papier d'une extrême finesse qui accompagnait les cheveux. Il mit sou lorgnon à l'œil et lut :

« A Susannab quand elle saura lire. »

— Bon 1 s'écria-t-il, voilà une naïveté ravissante 1... Naturellement, Suky, vous ne vous seriez point avisés de lire avant d'avoir appris votre alphabet.

— Mais j'apprendrai, monsieur, interrompis-je; ce papier est à moi, rendez-!e moi.

— '\"ous ap;inndrez, Suky, voilà ce qui est vrai •, vous apnrendnz dès demain à lire, à chanier, à danser... vous apprendrez tout ce qu'une belle lille doit apprendre pour captiver le cœur d'un homme... Quant au papier, c'est autre chose... Ne vous en inquiétez pas, et laissez-moi déchiffrer ce griffonna e.

Il commença en effet la lecture du billet enfermé dans le médaillon.

Le papier était très petit, milord : pourtant il contenait sans doute bien des choses, car mon [ère l'ut longiimps à le lice. Xout en le lisant, il murmurait d'araères paroles et haussait les épaules avec dérision.

— Que c'est bien cela! s'ccria-t il enfin ; — il y a li. pardieu! dans ce misérable cliifion de qu«i laire fondre en larmes tout un bataillon de vieilles femmes!... Si la persiuine qui vous écrit ces fadai.'ies était nche, Suky. je crois que nouspourrions nous arranger ensemble, car rien ne lui coûterait.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

— Oijollf est cette p-rsoiine, monsieur? demandai-je d'une voix supiiliante, — et que me veut-elle?

— Elif vous veut, miss Suliv -, voilà tout. Quant à son nom, !e voilà érrit en toutes lettres —Il nie montrait le mot gravé «ous l'écusson. — Quel dommage que vous n'ayez pas pris TOtre première leçon de lecture, n"esl-ce pas ?

— Que! est ce nom? demandai-je encore.

— C'est le nom...

Il hésita et reprit :

— C'est le nom d'un beau jeune homme qui se meurt d'amour pour vous, Suky... On le nomme Henry.

Je ne cfm|iris riin à celle réponse, comme bien vous le pensez, milord. — Pour savoir, à onze ans et demi, ce que c'est que l'amour, il faut avoir écoulé aux portes des salons ou traversé souvent les antichambres.

— Et c'était Ismaïl cjui vous parlait ainsi, madame ! dit Lancesler dont les sourcils s'étaient froncés ; — votre père !...

— Je pense que c'était bien mal, milord, puisque ces mots semblent provoquer votre indignation ; — mais Ismaïl alla plus loin... Ce soir, pour la première fois, il prononça devant moi des paroles t|ui glissèrent d'abord, incomprises, sur le bouclier de mon ignorance, mais qui, souvent répétées et patiemment expliquées, finirent par pénétrer dans mon intelligence... Il y a huit jours, je vous aurais répété sans réunir tout ce que me disait Ismaïl, parce que jecroyais que ces leçons étaient celles que chaque père donne à ses filles... Depuis huit jours, la hiniicre s'est faite en moi :je sais que, devant Dieu comme devant le monde, ces enseignemens sont infâmes et qu'ils atteignent, dans la bouche d'un père, les dernières limites de l'odieux.

— Quoi I madame , s'écria Brian , — faut-il donc que je suppose?...

— Laissez, milord, dit Susannah dont un sourire noble et pur éclaiia la tristesse; — ne m'interrogez pas... Je ne comprendrais point vos questions peut-être... Je vous dirai tout, quoi qu'il m'en coiite, et je vous dirai dès à présent que, pour toutes ces choses qui concernent l'amour, je ne sais rien dans ma vie dont je puisse vouloir faire mystère à qui que ce soit au monde.

Brian de Lancester se sentit rougir et avoir honte, tant il y avait loin de cette ferme et digne candeur à la question qu'il avait été sur le point de formuler.

— Ismaïl avait toujours à la main le médaillon, reprit cependant Susannah. Il semblait liésiler à me le rendre. Touti-coup il tira de .sa poche un outil [lareil à celui dont se servait Roboam pour sculpter ses petits morct-aux de bois, et vint brusquement se rasseoir auprès de moi.

Puis, à l'aide de son outil, il commença le grattage de l'écusson.

— Que faites-vous, monsieur? lui dis-je.

— Vous le voyez bien, Suky... Miis laissons cela, je vous prie, et partons de choses sérieuses... J'ai un long discours à vous faire, voyez-vous, et j'aime à travailler en prêchant... Ecoutez-moi bien : — Vous êtes une charmante enfant, Susannah, et, si vous tenez ce que vous promettez, dans deux ou trois ans, — quatre ans au plus tard, — vous serez la plus belle tille de Londres... Cela vous fait il plaisir?

— Eh I monsieur, répondisje en sanglotant, vous effacez le nom de la prescnne qui m'aime... A quoi me servira t-il d'apprendre à lire ?

— Vous tenez donc bit» à savoir ce nom, Susannah?... Si vous êtes sage, je vous le dirai plus ttrd... El d'ailleurs, ma fille, dans quelque temps, vous compterez par douzaine les gens qui vous aimeront... Sur ma foi , vous serez une heureuse créature, Suky... Je vous donnerai, moi, des parures à écraser les plus brillantes ladies... Vous serez l'astre qui éclairera Londres, vous serez la lionne... Autour de TOUS se pressera une foule compacte de sonj-irans... Tous vous demanderont votre cœur.... M'écoutez-vous, Suky?

Je suivais d'un œii triste l'œuvre de destruction à laquelle U se livrait tout en parlant.

— Vous m'écoulez; c'est bien ! reprit-il. — Je vous disais

qu'on vous demanderait un regard à droite, à gauche, de toutes parts, entin, ma fille; la vie des femmes est ainsi faite, la vil' des jolies femmes, au moins... Or, Suky, beaucoup se perdent par trop d'orgueil, beaucoup par étourderie... L'orgi]i il, que les sols et les hypocrites nomment la pudeur, vous coTiseillera de passer, froide et hautaine, parmi l'enrens brillé en votre honneur; — l'étourderie, que vous entendre» nommer dans le monde... quand vous irez dans le monde... la voix du cœur, vous dira d'aimer quelque jeune gentleman à la voix douce, au tendre sourire... Prenez garde, Susannah !.. oh I prenez garde, ma fille !.. Le devoir d'une femme... Mais voici votre bijou que je vous rends, suivant ma promesse.

Il me rendit, en effet, le médaillon vide et dans l'état où vous le voyez.

Puis il reprit d'une voix presque solennelle:

— Le devoir d'une femme est d'aimer, Susannah, d'aimer et de se donner sans réserve et sans combat... Vous comprendrez cela plus lard... Mais son devoir est aussi de choisir... et la meilleure règle pour se guider dans son choix, ma lille, c'est de ne repousser personne, — excepté ces miséiables aventuriers qui n'ont en ce monde que leur figure et leur habit ; —c'est d'aller de l'un à l'autre... pourvu que l'un et que l'autre soient riches et soient généreux... A demain, Suky I

Brian demeurait comme pétrifié.

— Infamie ! infamie !... murmura-t-il enfin.

Il se leva et fil quelques tours dans la chambre. — Lonqu'il revint vers Susannah, son front s'était rasséréné.

— Madame, lui dit il d'un ton de conviction profonde, cet homme,— ce monstre I — n'était point votre pèrel.,.

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