CHAPITRE XIV* LE BOUDOIR D'ISMAIL
Brian de Lancester, en affirmant à Susannah qae le juif I». maïl n'était poini .son père, n'avait aucune preuve matérielle à l'appui de son assertion. Cette parole, qu'il avait prononcée avec tant de conviction et de chaleur, n'était que l'élan d'un cœur loyal et haut placé, refusant de croire à ce comble de l'infamie: un père soufllant l'esprit du mal dans l'âme de son enfant.
S'il y avsit autre chose sons cette parole, c'était un vague soupçon excité par quelques pariiîs du récit de la belle fille, mais ce soupçon lui-même n'avait point d'assises, et, en définitive, sauf l'invra'semblable monstruosité de la conduite d'Ismaïl, rien ne disait que Susannah ne fût point sa fille.
Elle le comprit sans doute, car elle ne releva point ce cri éciiappé au cœur de Brian, et attendit un mol, une preuve qui put soutenir cette affirmation si soudaine. •
— Il est des choses, milady, reprit Lancester répondant à la secrète pensée de Susannah,— il esi des choses qu'on sent et qu'on ne peut point démontrer. — Je sens, — je sais, madame, — que ce médaillon venait de votre mère, je sais que cet homme ne peut être votre père... vous dire comment je lésais m'est impossible...
Susannah porta le médaillon à ses lèvres et le baisa longuement.
— Je veux vous coire, milord, dit-elle, pour ce qui est de la mystérieuse origine de ce médaillon... Il me sera désormais doublement cher, puisqu'il me parlera de (ont ce que j'aime... de ma mère et de vous... de ma mère, dont vous me révélet l'amour, de ma mère, que vous me rendez peur ainsi dire, et que vous me montrez derrière un voile que je n'avais pas su entièrement soulever... Oh! merci pour elle et merci pour moi, milurd... Voici que vous venez de m'apprendra que je ne vous aime pas assez encore!...
Elle leva sur Brian ses beaux yeux pleins de tendresse et de gratitude infinies.
— Quant à Ismaïl, reprit-elle encore ; vous vou» troœpei,
PAUL FEVA.L.
milorcl, il éiait mon père... Mais c'était un homme qui, autant quejVn puis juger par mes souvenirs, combinés avec le peu d'expérience aciiuise pendant ces derniers jours, avait des idées et des principes bien différens de ceux des autres hommes... il ne croyait à rien ; il se raillait de tout et savait affubler d'un nom méprisant ou moqueur chacune des vertus admises par le monde... La chose la plus ridicule à ses yeux eût été justement la plus sainte aux vôtres, et, quand il se vantait orgueilltusement d'être juif, c'est (ju'il allribuait à tous ceux qui suivent la loi de Moïse des sentimens pareils aux siens... Peut-être était-ce uneia'omiiie... et cependant, lorsque j'ai vu, rassemblés, parfois, les frères d'Ismaïl, à Damas, à Paris, ù Londres, j'ai pu me convaincre qu'Ismaïl n'était ni le plus avide ni le plus mécréant parmi eux.
Car j'ai vu bien des choses, niilord, dans ces assemblées où mon père rassemblait ses compagnons autour au pain et rfu vi7t — J'ai vu bien des choses que je ne saurais point raconter, soii parce qu'elles sont sorties de ma mémoire, soit parce qu'il me man(|uait, lorsque je les ai vues, ce qu'il fallait pour les comprendre ou m'y intéresser.
Mais j'ai vu aussi que ceux qu'Ismaïl appelait ses frères étaient le rebut de la nation juive. — Il y a dans Israël des hommes justes et bons. Je n'ai point connu ceux-là, parce qu'ils n'eussent pas voulu sans doute franchir le seuil déshonoré de la maison de Goodman's-Field.
A la su'te de l'entretien que je vous ai rapporté tout-àl'héure, Ismaïl me quiita, mais auparavant il me répéta que, le lendemain, commencerait pour moi une vie nouvelle.
Quelques minutes après, j'entendis dans le corridor des pleurs et des cris. C'était la voix de Tempérance qui expiait ainsi le crime de m'avoir remis le médaillon. Puis un silence se fit.— Depuis lors, je n'ai jamais revu Tempéiance, et j'ai souvent frissonné à la pensée que peut être...
Mais mon père l'avait chassée seulement, je veux le croire; pourquoi aurait-il tué cette malheureuse et inoûénsive créature?
Lancester ne put retenir un mouvement de répulsion énergique à l'idée de ce meurtre posi-ible commis sur la personne d'une femme, — si bas tombée d'ailleurs que fût une femme. Il avait beau se dire que dans tout ce récit il s'agissait d'un criminel qui avait payé sa dette à la justice humaine, son cœur se révoltait violemment à chaque instant, non-seulement à la pensée de tant de bassesse froide et réfléchie, mais encore en songeant que Susannah, la femme qu'il respectait à l'égal d'un ange, avait subi cette immonde tyrannie, — et en songeant aussi que lui-même autrefois avait pénétré bien souvent dans l'antre du juif, qu'il s'était assis sur son canapé, qu'il avait louché sa main peut-être, après quelqu'un de ces marchés usuraires où il escomptait ses Jcnières ressources.
Susannah,elle, n'éprouvait à rappeler ces brutales scènes qu'un sentiment de tristesse calme et morne, qui rendait à sa noble^liysionomie quelque chose de ce lourd voile d'apathie dont nous avons parlé au commencement de ce récit. — Il nous faudrait des mots nouveaux pour peindre d'un trait la silualion nouvelle ou tout au moins étrange de cette âme qui, restée pure, était néanmoins comme blasée sur le mal, — tant le crime et le vice s'étaient montres à elle effrontés, cyniques, raisonnes, depuis les jours de son enfance jusqu'à ce moment où elle respirait enlin un autre air que celui de la honte. ^
Dieu avait mis en Susannah un cœur robuste et une exquise sensibilité. Mais la sensibilité, pour être affectée, exige en- quelque sorte l'imprévu, l'inconnu : le diirurgier, qui jleure devant une stèiie de drame pout trancher s ins sourciller les chairs d'un malade ou suivre avec le fer les traces ■d'une balle au travers d'une poitrine amie. Susannah ne se représentait Ismaîl q'io dune certaine façon; elle l'avait vu imiiiua'ile et froid dans sa técébreuse carrière; elle ne le pouvjj'.Noirautremi ht et ncpouviMi certes non plus s'émouvoir de se le rappeler ainsi. La douieur seule, une douleur d'habitude et sans élancemcns était possible pour elle.
— M; voie; arrivée, milord, à une autre période de mon
histoire, reprit-elle. Ma vie changea tout-à-coup, sans transition aucune.
Le lendemain, ce fut une femme étrangère, qui vint présider à mon lever. Ma sauvagerie me sollicitait a ne point lui adresser la parole; — mais, d'un autre côté, je voulais m'informer de Tempérance, et ce désir, augmenté par une vague inquiétude sur le sort de la pauvre lille, fut plus fort que ma timidité.
J'interrogeai la nouvelle venue, qui se prit à sourire et prononça quelques mots en une langue étrangère FU' ne savait point l'anglais.
Elle commença aussitôt ma toilette. Les habits dont elle me revêtit n'étaient point mes habits de la veille. C'était une belle robe neuve, dont la ceinture de soi- emprisonnait étroitement ma taille, libre jusque-là de tout lien. Elle pi-igna et frisa mes cheveux qui, pour la première lois, tombèrent en symétriques anneaux le long d»' mes joues.
Quand je me regardai dans la glace, milord, en sortant des mains de cette nouvelle camériste , je poussai un cri de joie. Pour la première fois le sentiment de ma beauté surgit en moi. Je ne me reconnaissais pas. Je rougissais, je souriais, j'étais heureuse et fii re, et honteuse. J'aurais vuulu tout ù la fois me montrer aux regards et voiler mon visage. — J'étais femme déjà, puisque j'éprouvais ce double et contradictoire sentiment de la femme : le désir de briller, le besoin de mettre un rempart enire soi et les regards de la foule.
Ce jour-là, dès le matin, je fus intioiiuile dan<î une salle du premier étage de la maison de Goodmau's-Field, que je ne connaissais pas. C'était un grand et magiiilique appartement, tapissé de velours rouge et tout entouré de tableaux rares. Il y avait un beau piano, une liarpe, des livres richement ornés sur le tapis des tables, et des albums ouverts sur le piano, sur les guéridons, partout.
Les tableaux étaient des sujets mythologiques, traité» dans un sentiment de volupté abandonnée ; les albums... Milard, il y a huit jours que j'ai appris à rougir, et je ne puis vous dire ce qu'il y avait dans les albums.
Tout cela frappa mes yeux et produisit sur moi une première impression tout agréable. J'admirai les belles nymphes, courbées au milieu de paysages splendides ou montrant les contours divins de leur corps à travers l'eau cristalline des fontaines consacrées. Les albums étaient richement reliés; j'adniirai leur dorure, mais ce qu'ils contenaient n'excita rien en moi, pas même la curiosité.
Je ne puis croire, milord, malgré tout ce qu'Isuiaïl a tenté contre mon esprit et mon cœur, je ne puis croire que ces tristes recueils eussent été places là exprès pour moi. Ismaïl était trop adroit pour cela.— Mais ce saloH lui tenait lieu de boudoir; c'était la place naturelle de ces albums.
Le lendemain, du reste, ils avaient disparu.
Dieu m'a protégée en tout ceci, milord, et je lui rends grâces du fond ducœir. Tant qu'il n'y eut rien entre Ismaïl et moi, tant que mon âme resta sans défense aucune coniie ses suggestions perfides, je fus couverte par mon âge; — puis, au moment oU ses cnsc.gnemcns eussent pu agireflicacemeiit sur mes sens sinon sur mon cœur, vous êies venu, milord, vous qui, sans le savoir, avez été ma prolect.en, mon bouclier contre le mal, mon ange gardit-.i !
Lancesicr joignit ses mains par un geste involontaire, et son niàle regard s'éleva, reconnaissant, vers le liel.
— Et moi aussi, je remercie Dieu, mailame I prononça-t-il avec une religieuse gravité; — je remercie Dieu de m'avoir fait r.iveugle instiumcni de votre talut.et. île vous avoir conservée pure, Susannah, dans l'autre même du vice et du crime.
Il prit sa m-.in qu'il toucha respectueusement de ses lèvres, et poursuivit :
— Me pardonnerez vo. s, madame? Depuis une heure que vous |>ai lez, j'ai i)lus souff^ri que onrant uiie semaine de martyre .. J'avais peur... peur t(>ujours de voir le vice attaquer,— inconnu qu'il vous était.— non pas voire âme, mais •vossens...J'âvaispiurae le voir entier en \ous par surprise, à la faveur des enseignemens de cet homme qui se disait TOlre père, — car il n'était pas votre père, milady I... Mais
vos dernières paroles ont déchargé mon cœur d'un poids écrasant... El je dis encore merci à Dieu, merci ù genoux et du fond de l'âme, pour vous avoir ganlé votre robe d'innocence au milieu de ces affreux dangers... Ob ! Dieu est bon, madame, et je le servirai désormais I
— ISous le servirons, niilord, nous prierons... et que je prierai ardemment, moi, en demandant au ciel qu'il vous fasse heureux I...
Je demeurai un instant seule dans le salon, et, s'il faut le dire, durant les quelques minutes que j'y passai, je me regardai bien des fois dans la glace. Ma robe neuve me tournait la tête, et j'aurais volontiers sauté de joie si je n'avais éprouvé un sentiment d'anxiété timide à la pensée des étrangers qui, sans doute, allaient être introduits auprès de moi.
— Bravo I miss Suky, à la bonne heure I s'écria mon père qui me surprit au moment où j'essayais de me voir tout entière au moyen des réflexions combinées de deux glaces ; — k la bonne heure, ma tille I admirez-vous... Dans p>'u, Dieu merci, j'espère qu'il y aura bien des lords pour vous regarder et vous admirer.
La honte d'avoir été surprise ainsi, honte naturelle, je pense, milord, et qui nous vient à nous autres femmes indépendamment de toute leçon, amena le rouge à mon front.
— Pourquoi rougir, Suky ? reprit mon père; à coup sûr ces couleurs vous rendent encore plus beJle, mais ce que TOUS faites là est bien, et il n'en faut point rougir... Le premier, le plus grand, le seul mérite d'une femme, c'est sa beauté ; pourquoi lui serait-il défendu d'en tirer orgueil ?
Un personnage à mine obsé(iuieuse, qui était entré derrière Ismaîl et se tenait auprès de la porte,se prit à sourire d'un air approbateur.
— Vous avez raison, mon bon monsieur Spencor, dit-il en s'inclinant respectueusement, — et mademoiselle Susannah a raison aussi.
Cet tiomme était un juif français, qui devait m'apprendra à parler sa langue et à danser suivant la mode de Pans.— En même temps, je devais apprendre l'italien el l'allemand, sous des professeurs juifs de ces divers pays qui, réunis, m'enseigneraient en même temps la musique.
Cela fut ainsi, milord. Dans mes journées désormais entièrement remplies, il n'y eut plus de place pour l'ennui ou pour la rêverie : à peine en resta-til une toute petite peur la réflexion.
Bien que je n'eusse point les mobiles étrangers qui, d'ordinaire, poussent les jeunes filles au travail, j'étudiai avec une bien grande ardeur. Tout ce qu'on me montrait était pour moi si complètement nouveau, que tout m'intéressait au degré suprême.
Est-il besoin de vous le dire, milord P lorsque mon maître m'enseigna d'abord la lecture, base de toutes leçons, les premières lettres que j'appris furent ces lettres gravées au fond de ma mémoire et que mon père avait effacées du médaillon.
Je faillis me tromper, car la présence d'esprit d'Ismaïl avait été grande. Henry, pour qui ne sait pas lire, ressemble beaucoup i Mary, et c'était ce nom de Henry que mon père avait jeté comme au hasard en réponst à mes questions. Mais Dieu m'a donné une mémoire précise, et, en ce temps, elle gardait d'autant pl»s minutieusement les moindres souvenirs confiés qu'elle avait moins d'occasions de s'exercer.
Quand je sus épeler ce met de Mary, je me crus savante ; — et je l'étais, milord, puisque, d'après votre raison comme d'après mes instinctifs et secrets espoirs, le nom dont je . venais de conquérir la connaissance est celui de ma mère... I J'appris cependant tout ce qu'on voulut m'enseigner avec une rapidité dont mes maîtres s'étonnaient el dont s'applaudissait mon père. Une seule branche de mon éducation ne Harcbait point suivant ses désirs : c'était Justement celle dOBt il s'était chargé. .
Mon père, en eflet, continuait en ce temps à s'entretenir fort souvent avec moi ; mais l'enseignement de mes maîtres con'vTedisait fatalement le sien, malgré mes maîtres euxmimes. 11 n'est point ds livre, milord, si mauvais qu'en se
le puisse représenter, qui ne contienne quelques maximes empruntées à la vraie morale. Or, mes professeurs étaient bien forcés de se servir de livres pour m'apprendre les langues.
Çà et là, je trouvais donc la vérité ou des lambeaux de vérité. Ce n'était pas assez pour me faire bonne systématiquement ; c'était assez pour me mettre en défiance contre les paradoxes inouïs de mon père.
Ou eût dit, milord, qu'il avait pris la triste tâche de retourner mon pauvre cœur pour en extraire tout sentiment noble ou vertueux. Je lui pardonne, hélas ! mais, maintenant que je mesure l'effrayante perversité de son ouvre, je tremble en songeant qu'il eût pu réussir dans son dessein de ravage insensé.
Il é.igeait devant moi le mensonge en vertu, le mensong» et l'hypocrisie ; il racontait avec enthousiasme des traits dt fraude audacieuse...
Mais Dieu me garde de m'appesantir sur ces repoussans détails, et qu'il me suffise de vous dire que tous les vices qui déshonorent notre pauvre nature étaient élevés par lui sur un perfide piédestal et offerts à mon admiration chaque jour!...
Quel pouvait être son but?...
— Son but! s'écria Brian de Lancoster, qui, pâle et les dents serrées, comprimait à grand effort sa puissante indignation ; — son but, madame!... Oh I je ne saurais vous le dire, car ceci dépasse tout ce que j'entendis jamais de haïssable et d'odieux... Il est mort !... La justice des hommes et la justice de Dieu sans doute aussi ont passé sur sa tête... La loihumaine l'a tué ; la vengeance divine le tient à présent dans sa main terrible... Mais, quelles que soient, les tortures de ce double supplice, elles sont trop douces pour son détestable crime...
— Je prie Dieu qu'il ait pitié de lui, tous les soirs, depuis huit jours, milord, répondit Susannah avec un sourire de céleste miséricorde; — je lui ai pardonné; je ne vois plus en lui que mon père, et si je vous dis toutes ces choses qui Taceusent, Brian, c'est que je ne me crois point le droit de vous rien cacher...
Comme je vous l'ai déjà dit, ses leçons faisaient sur moi peu d'effet. Je ne haïssais point le vice, parce que j'igi!orais la venu, mais j'accueillais froidement sa parole, et les images séduisantes qu'il me traçait parfois avec une éloquence pleine d'entraînement n'impressionnaient en rien mon esprit ni mon cœur.
Il s'en étonnait, et cherchant la cause de cette inerte résistanceailleurs qu'en moi, enfant sans défense ei sans volonté de rt pousser le poison offert et incennu, il s'en prenait à mes Biaitres qu'il croyait infidèles à ses inslruclioiis; il les chassait et les remplaçait par d'autres plus dévoués... Il avait tort. Mes maîtres s'acquittaient de leur mission en conscience. Ils élaicnt juifs, et les gens de cette nflion que fréquentait mon père, milord, étaient de ceux qui font leur prix d'abord, reçoivent, puis exécutent aveugléiiteiit. L'or leur fermait les yeux et faisait taire leur conscience. Ils eussent désobéi seulement si on eût omis de les iiayor.
Tels étaient 1rs juifs qui servaient mon père, milord. Il n'est point de nation hélas I et point de religion qui n'ait ainsi son misérable côté : — que de chrétiens m'ont traitée cruellement lorsque j'errais, mourante, dans l'inhuspitalièra solitude de Londres!...
Quoi qu'il en soit, Isma'il avait beau changer les gens qui m'entouraient, je restais toujours la même, ardente à tout enseignement nouveau, et rétive à ses leçons.— Les quelques lambeaux de généreuses pensées que j'avais surpris dans les livres frivoles ou perniiieux qu'on mettait entre mes mains, me faisaient soupçonner un autre monde en dehors du cercle vicié où se passait ma vie. Je ne savais pas, mais je doutais, et il faut croire que le doute sufTit, milord, ([uand il est étayé par quelque hau^s instincts tombes de la main de Dieu, pour soutenir durant un temps la lutte contre le mal. Ou Be remporte pas ta vi(.loire, mais ou n'est pas vaincu.
iê
PAUL FEVA.L.
tant que l'âgr n'est pas venu où la passion peut mettre son poids dans la balance.
Çuand cet âge vint pour moi, milord, Dieu vous envoya •ur mon chemin...
Au bout d'un an je savais le français et les autres langues. Je commençais à clianler en m'acconipagnant du piano ou de la harpe ; je dansais comme on danse sur les théâtres. JVtais (elle enfin que mon père pouvait me désirer sous ces divers rap|)orts.
Un scir, après mes leçons, H vint vers moi.
— Miss Suky, me dit-il, celte nuit je donne le pain et le vin à mes frères ; vous leur devez amour et respect, car ce sohides liomnves selon mou cœur, adroits, audacieux et habiles à tromper la sotie et méchante entieance qu'on nomme le monde... Je vais vous iiroiluirf devant eux.. Faites-vous bien belle, miss Suky, alin que tous mes frères m'appellent un heureux père.
Cétait un ordre, je n'eus rien à répondre.
Au moment où je me dirigeais vers ma chambre, quiélait toujours la même, ù côté du parloir donnant sur le jardin, il me rappela.
— Ne seriez-vous pas bien aise de revoir Roboam ? me demanda-t-il.
Il y avait un an que je n'avais vu le pauvre muet qu'on avait éloigné de moi en même temps que Tempérance; j'avais si peu de souvenirs, milord, que chacun d'eux m'était cher. Je témoignai de la joieà la pensée de revoir Roboam.
— Venez donc, me dit mon père en me prenant par la main.
Il me fit passer par la porte opjiosée de son boudoir, et, au lieu d'entrer dans la salie à manger qui faisait sufte, il ouvrit une petite porte latérale percée dans l'entre-deux. — Je ne soupçonnais nullement l'existence de cette porte. — Nous traversâmes un corridor très étroit, éclairé par une lampe, et au bout d'une dizaine de pas, nous nous trouvâmes au pied d'un escalier raide comme une échelle, dont la cage se terminait par une lanterne.
— Montez, Suky, moiitez, reprit Ismaïl. C'est là-haut que demeure Roljcam.
Je montai, sans aucun sentiment de frayeur, et n'éprouvant au;re chose qu'une curiosité assez vive.
Arrivée au second étage, — qui devait être le troisième de la maison, puisque ce iiiysti rieux escalier commençait au premier, mon père frappa doucement à une porte basse, qui s'ouvrit presque aussitôt. Avar.l d'entrer, il me regarda en souriant, mais celte fois sous sa raillerie il y avait de la frayeur.
— viissSuky,me dit-il d'jn air fanfaron et àla fois amer, — voici mon cabinet de travail... .le vais vous <iire un secret, ma fille: le lendemain du jour où un homme |)énétrerai' jusqu'ici, votre père, Ismaïl Spencer, serait pendu, miss Subannah.
— Qu'est-ce que c'est, monsieur, qu'être pendu ? lui demandaije. '
.'^011 sourire le trahit et une contraction nerveuse agita sa michoire.
— C'est une jolie chose, répondit-il ; je vous promets de TOUS iaire voir cela quebjue leur...