‹ Musée littéraireChapitre 49 sur 170 · LE CABINET DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE CABINET DE TRAVAIL

Ces mots, qui devaient avoir plus tard, pour lui et pour moi une portée si terrib!r,poiirsulvit Susannah,neme firent alors aucune iffpressiun. Où auraivjp" pris lidésdés ch.'ilimens de la jusiico humaine, tsui qui avais ^rand'pcinc t

m'empêcher de croire que le crime mérite une récompense ici-bas?

La pièce que mon père appelait son cabinet de travail était un vaste laboratoire où les objets les plus dissemblables se trouvaient jetés pêle-mêle. A gauche en entrant, sur une grande table, je vis, rangés avec un certain ordre, un grand nombre de costumes divers. Il y avait des habits militaires de différons pays, des robes persanes, des burnous arabes, un uniforme complet depoliceman, des habits de cour et des houppelandes de toile écrue comme en portent les gens du port.

A côté de la table, sur une toilette, étaient rangés des pots de pommade de nuances graduées, des fioles, des barbes postiches, et, sur une tête à perruque, s'éta^eaient les soyeux anneaux d'une magnifique chevelure bloiide, qu'on eût dit avoir été arrachée tout d'une pièce à la tête d'un homme, tant elle était mervjilleusement imitée.

Plus loin, dans un casier.il y avait une multitude d'outils grands et petits que j'ai su depuis être des instrumens de serrurerie.

Immédiatement après le casier venaient des armes. Cetalent des poignards de formes et dimensions diverses, des pistolets, et de ces courts fléaux de plomb dont la blessure est, dit-on, presque toujours mortelle

Je passais parmi tout cela, milord, comme un enfant au milieu des raretés d'une exhibition (musée) publique. Je regardais curieusement, mais sans émotion aucune,ces choses dont la moindre avait sa destination propre, adaptée à un genre particulier de crime.

Oh ! je sais maintenant à quoi tout cela sert, tout, milord. Et ne vous étonnez pas de ma science : j'ai assisté au procès d'Ismaïl Spencer. J'ai vu apporter l'une après l'antre dans l'enceinte du tribunal toutes les pièces du cabinet de trnvail de mon père. Le juge se chargeait d'expliquer la destination de chaque instrument. — Chacun d'eux a contribué pour un peu à fiire pendre mon père.

— Comment trouvez-vous cela, miss Suky? me demanda Ismaïl.

— Oh ! mons'ieur, m'icriai-je, voili un couteau tout pareil à celui du mendiant qui a égorgé ma pauvre Corah.

— Douze heiires après sa mort !... ajouta mon père en ricanant. J'ai entendu parler de cela... Ce diable de Bob n'est pasjaif... mais il ira loin.

Il y avait encore bien d'autres choses dans le cabinet secret de mon père, mais j'arrive tout de suite à l'objet de notre visite.

Tout au bout du cabinet, h droite de l'entrée, il y avait une case en p'anches îs peu près semblable à celle qu'on voit dans les public-houses. Cette case formait un petit bureau où se tenait le nsuet Roboam.

Qu'il était changé, milord, depuis un an ! Ses joues hâves et creuses se couvraient d'une barbe inculte et snuillée; sa chevelure avait crû jusqu'à couvrir ses épaules. Il avait l'air d'un vieillard, .'^auvage, maladif,épuisé.— Les captifs doivent être ainsi aprèr. un dcmi-si(''cle de prison.

Il leva sur moi son œil morne et ne me reconnut point d'abord. Aussi, se remit-il aussitôt ù la besogne que je vous expliquerai tout-à-l'heure.

— El bien ! Roboam, lui dit mon père, tu ne reconnais pas miss Suky?

Le muet releva son regard d'un air étonné, — puis il poussa un gro;;nemcnt joycMX, et un doux Suurire passa fugitivement parmi ses traits ravagés.

Il me fit un signe de tête amical et en même temps respectueux.

—Bon Roboam, lui dis-je, pourquoi ne voustoit-on plus?

Il regarda mon père d'un air craintif qui disait éloquemment l'immense poids de servitude dont ce dernier l'accablait. — Ce regard fut double, comme tout regard d'esclave. Ty démêlai une soumission forcée, et, sous cette soumissifm, d.' la haine. j^

Parquet pouvoir Ismaïl avait-il pu sé(|uestrer cet homme, "' réduire son aversion au silence et se faire obéir ? — Je ne l'ai Jamais su, miiord, mais on dit oue des hommes forts et

LES MYSTERES DE LONDRESi

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courageux ont su dompter souvent des lions et des tigres, jouer avec eux et leur imposer même les caprices de leur volonté.

Voiri quel était l'office de Roboam, dans ce laboratoire d'où il n'était point sorti une seule fois depuis un an.

Tout autour de lui, sur la table i|ui emplissait presque entièrement sa case, il y avait de petits papiers taillés en long, estampés diversement et couverts d'écritures. Çâ et là, on voyait des outils de graveur, des encres de nuances diflérentes et de ces petits morceaux de bois dur sculptés dont je vous ai parlé déjà.

Roboam contrefaisait pour mon père les effets des principales maisons de commerce de Londres.

Ou plutôt il tâchait de les contrefaire, car la pauvre créature n'avait pu produire encore jusque-là d'imitation assez parfaite au gré d'isniaïl, et Dieu sait combien de rudes et cruelles corrections avaiejit suivi chacune de ces tentatives imparfaites.

Ce n'était pas chdse aisée pourtant, et il était permis d'écbouer dans ce criminel et diffirile labeur. Il fallait imiter plus de cent signatures, contrefaire autant de sceaux, copier autant d'estampilles ; il fallait saisir et reproduire minutieusement ces mille nuances que les gens de coaam'rcc reconnaissent, à ce qu'il paraît, d'un coup d'oeil et qui constituent des différences entre les papiers de telle ou telle grande maison, des signes auxquels il n'est point permis à un homme d'argent de se méprendre

El Roboam tâchait, le malheureux. — Du matin au soir 11 travaillait, retouchant ses matrices, corrigeant ses cachets, et habituant sa main à contourner hardiment et d'un trait les capricieux méandres d'un paraphe commercial.

Après chaque tentative, mon père venait inspecter le résultat; et mon père était un inspecteur sans pitié, milord. Son œil clairvoyant découvrait les plus imperceptibles défauts. Or, comme il s'agissait de jouer sa tête, aucun défaut, si petit qu'il fût, ne pouvait être excusé.

Alors Roboam, découragé, s'endormait dans un désespoir de brute domptée. Il brisait ses outils et se couchait tout de son long dans la poussière du laboratoire. Mon père prenait un biten et frappait II frappait jusqu'à ce que Roboam vaincu par la douleur se levât et recommençât.

Voilà pourquoi Roboam était si pâle, et pourquoi son visage était devenu celui d'un vieillard.

Certes, le pauvre muet avait été pour moi un gardien rigide, mais de même que pour Tempérance il ne me restait de lui qu'un bon souvenir. Comparées aux maîtres qu'on m'avait donnés depuis un an, ces deux malheureuses créatures avaient tout l'avantage. L'un et l'autre m'avaient témoigné parfois de la sympathie, sinon de l'affection. — Je TOUS l'ai dit, milord, je les aimais.

Je lui tendis ma main qu'il saisit et porta à ses lèvres. — Puis il me montra d'un geste passionné la fenêtre ou plutôt l'air libre qui était derrière la fenêtre, et il fit mine de respirer longuement...

Pauvre Roboam I

Tout était servitude et captivité dans la maison de mon père. Le pauvre muet qui avait été mon geôlier portait des chaînes à sen tour. Ismaïl garrottait ainsi tous ceux dont il avait besoin. «

Au geste de Roboam, si expressif et si plein de détresse, I ce geste qui mendiait si énergiquementun peu de liberté, ses yeux se remplirent de larmes. — Israail haussa les épaules et se prit à rire.

— Sur ma foi, miss Suky, dit-il, vous joueriez très passablement le rMe d'une jeune fllle perséciiiée, vertueuse et compatissante, au théâtre royal de Hay-Market. Ceci n'est point uB compliment, miss Suky, et nous verrons peut-être il vous lancer dans la carrière dramatique... Mais nous ne sommes pas montés si haut pour nous attendrir seulement, et si cette brute de Roboam veut à toute force respirer de Pair frais, il n'a qu'à faire un petit trou à la muraille... iVoyons, Roboam, parlons sérieusement : avez-vous avancé ta besogne aujourd'hui 7 c Roboam plongea sa main dans une caisse cachée derrière

sa table et la retira toute pleine de billets qu'il tendit à mon père.

Celui-ci s'assit, prit son lorgnon et commença l'examen.

Cela faisait grand'piiié,milord,de voir le pau»re Roboam suivre d'un regard anxieux chacun des mouvemens de mon père. Son œil tâchait de lire sur l'impassible physionomie d'Ismaîl. — Il tremblait par inslans. le malheureux ; d'autres fois, il fronçait ses épais sourcils comme si une idée de lutte eiit traversé son esprit Mais les muscles de sa face se détendaient bi.eiit6i; son regard perdait jusqu'à l'inquiétude qui l'animait naguère II ne restait sur son visage devenu inerte que l'expression d'un découragement sans bornes.

Et paurlant il y avait quelque chose chez ce Roboam, milord. Son éaergie, vaincue mainienant, avait dû être grande autrefois, et il avait fallu sans doute bien des coups de massue frappés sur celte robuste tête pour la courber ainsi sous, le joug.

Mofi père, cependant, prenait les effets de commerce un â un, les palpait, les lor^rnail, les reiournait et semblait vouloir compter chaque grain du papier.

— Du diable si ce coquin sans langue n'est pas bon à quelque chose ! dit-il enfin ; — voici la signature de Dawes, Peebles and sons, de Ludg»te-HIII, imitée de main de maître... Tu auras une pinte de sherry ce soir, Roboam I... C'est bien.. C'est ma foi très bien!

Roboam reçut ces compii:nens sans sourciller. Un seul sentiment était encore en lui: la crainte ..

Je me trompe, milord. Il y avait autre chose en Roboam. Il haïssait et il espérait se venger.

Mon père mit de côté une demi-douzaine de billets, et rendit le reste à Roboam.

— Voilà qui va mieux, lord Silence, lui dit-il ; — beaucoup mieux. Tu arriveras à faire bien toul-à-fail, Roboam, et alors tu pourras te vanter d'être le muet le plus riche et le plus heureux qui soil au monde... Conlinue... il n'y a rien à dire sur Dawes, Peebles and sons, rien en vérité!... rien non plus sur Fauntlee de Thames- Street, rien sur Davys, Blount et Davys, les banquiers du roi, — dont le dieu d'Abraham protège la très gracieuse majesté!... Les autres laissent quelque chose à désirer... peu de chose, Roboam ! .. Quelques mois de travail encore, et tu seras le maître de la Cité de Londres.

Il serra dans sa poche les cinq ou six effets de commerce qu'il avait mis à part, et se dirigea vers la porte.

— Adieu, Roboam, dis-je au pauvre muet; je reviendrai vous voir.

Il posa la main sur son coeur. — Mon père m'appela.

Roboam allongea la tête hors de sa case pour nous suivre jusqu'à la porte d'un regard jaloux. IXous allions au dehors, nous, et le pauvre muet restait cloué dans sa prison ! — Hélas! milord, moi aussi j'étais prisonnière! Et pourtant je sortis le cœur navré.

— Voyez vous, Suky, me dit mon père, de même que l'homme est fait pour dominer les animaux privés d'intelligence, de même, parmi les hommes, les esprits vigoureux doivent régner sur les esprits faibles ou obtus, de telle façon que les premiers soieut les maîtres absolus des derniers... Vous avez pitié de Roboam, je le vois, et je vous blâme... D'abord, Suky, croyez-moi, la ccmpas^ion est un pauvre seniime-nt; son moindre défaut est son inutilité... Ensuite, je suis le maître, il est l'esclave. Qu'importe qu'il meure à la tâche, s'il vous plaît I— Mais en voilà bien assez là-dessus... Ne parlezà personne de mon cabinet de travail, ma tille. Ces petiis papiers que vous m'avez vu manier valent de l'or, beaucoup d'or ; mais quand un homme de police les touche ou les voit, ils se changent en poison mortel... Or, si vous parliez de mon cabinet secret, Suky, les hommes de police viendraient et me tueraient...

Nous avions descendu l'escalier, et nous nous trouvions auprès de la porte dérobée qui communiquait avec le salon. J'entendis un bruit de voix de l'autre côté de la por'e, et Je me cachai, timide, derrière Ismaïl. — C'étaient déjà les invités de mon père qui s'entretenaient en l'attendant. Il me fit

PAUL FÉVAL

passer par le boudoir et m'ordonna d'aller faire toilette. Quand je rentrai, parée par les soins habiles de la femme de chambre française qu'Ismaïl avait attachée à mon service, un murmure s'éleva parmi les invités. Ils étaient douze et assis déjà autour de la table, couverte de mets recherchés. J'ai rarement vn, milord, une réunion de visages dont l'apparence fût plus respectable. Mon père était le plusjeune d'eux tous; les autres avaient des barbes blanches ou grisonnantes,

— de ces belles barbes qui tombent si majestueusement sur la poitrine des sages de l'Orient.

Je me sentis saisie de respect à la vue de cette imposante assemblée.

— Asseyez-vous, Susannah, me dit mon père avec douceur;

— mangez et buvez en compagnie de mes frères qui vous aiment.

En vérité, milord, ma frayeur passa. Les voix que j'entendais étaient graves et douces La plus rigoureuse décence .•égnait dans le maintien de tous, et l'entretien ne roulait |oiiil sur tes sujets tant affectionnés par Ismaïl et qui m'é- .'aientvaguemtnl antipathiques. Ils causaient de commerce, d'argent, et parfois aussi des mœurs et coutumes de pays étrangers qu'ils avaient parcourus.

Des valets que je n'avais jamais vus chez mon père servaient à table et versaient le vin, dont les convives, sans exception, me parurent user avec une discrétion extrême.

Mais quand les viandes eurent disparu pour faire place au dessert, les valets couvrirent la table de flacons, et, sur nn geste d'Ismaïl, disparurent en fermant les portes.

Alors la scène changea.

Que'ques-unes de ces barbes vénérables qui m'avaient inspiré tant de respect tombèrent et laissèrent à nu des visages de jeunes hommes. En même temps, toutes les physionomies changèrent comme si un masque, collé sur chacune d'elles, eût été tout-à-coup arraché.

Un murmure de bien-être parcourut la ligne des convives. Ismaïl déboucha des flacons; les verres furent emplis jusqu'aux bords. — On but : les voix s'élevèrent, mais sans atteindre encore le diapason de l'orgie.

— Eh bien ! dit Ismaïl, comment trouvez- vous miss Susannah, mes compères?

— Jolie, dit l'un.

— Charmante, ajouta un second.

— Admirable! enchérit un troisième, — surtout quand elle rougit comme à présent... Vous en ferez ce que vous voudrez, Ismaïl.

— Ceci n'est pas douteux, répondit mon père.

— Et qu'en comptez-vous faire? demanda le marchand

Eliézer.

— Il faut distinguer, répliqua mon père; j'en compte faire beaucoup de choses, dont la moitié environ est mon secret. Le reste, je puis vous le dire.

— Nous écoutons, dirent les convives.

Les flacons circulèrent à la ronde, Ismari reprit :

— Ne pensez- vous pas, mes compères, que Susannah pourrait passer par tous pays pour la fille d'un lord?

— Pour la fille d'un prince I s'écria un jeune juif nommé Reuben, en frappant la table de son verre vide.

Les autres approuvèrent d'un signe de tête.

— Eh Lien! mes compères, continua Ismaïl, sous peu j'aurai besoin de me faire lord, et Susannah, ma fille, sera l'une des pièces de mon déguisement... Ne laites pas i^. grns yeux, ami Eliézer. On peut parler ainsi devant Susannah, qui est une fille bien élevée.

Chacun alors me caressa du regard, et le revendeur Samnc! murmura quel(|ue( hoss qui ressemblait à un appel aux bénédictions (lu Dieu de Jacob.

— Voilà p^ur un point, continua Ismaïl en me touchant paternellement la j'^ne du revers de sa main ; — niai.s Susannah n'en demeurera pas là... J'ai besoin d'une sirène, savez-vous, mes compères, pour ramener les joueurs à mon tnp'elde Lcicesler-Sqiiare...

— Ça ne va pas bien? demanda Eliézer.

— Gava très mal... Un mécréant a monté un enfer * dan» Coventry-Street, à cent pas du mien... Les joueurs vont chei le mécréant, parce qu'ils y trouvent des femmes et de la musique...Chezmoi ou ne gagne pas assez souvent, voyez-vous, mes compères.

Un éclat de rire général accueillit ces dernières paroles.

— Cela fait deux usages auxquels me servira Susannah, poursuivit encore mon père... Il en est an troisième que je n'ai pas besoin de veus expliquer au long... Dieu merci, nos membres de la chambre haute aiment à se distraire de tempi à autre, et je n'ai pas de préjugés...

Autre éclat de rire plus bruyant.

Des gouttelettes de sueur perlaient entre les sourcils froncés de Lancester.

— Milord, reprit Susannah, tous ces hommes me regardaient avec envie, comme ils eussent regardé une pièce d'é» tûffe fine, dont on peut tirer un bon prix. — Mon père jouissait de la jalousie générale et faisait parade de son trésor.

— Vous voyez, mes compères, continua-t-il en souriant, que Susannah n'est point pour moi une affaire de luxe. Et pourtant, je ne vous ai pas tout dit. Le principal usage auquel je la destine doit rester un secret ; mais, croyez-moi, ce qu'on ne dit pas est toujours le meilleur, et il y a peut-être cinquante raille livres sterling sous ce mystère.

Les convives ouvrirent de grands yeux. Ismaïl tira négligemment de sa poche le portefeuille où il avait serré les billets contrefaits par Roboam.

— Mais buvons I s'écria-t-il, et parlons d'autre chese... Eliézer, mon frère, voulez-vous m'escompter un effet deDav^es, Peebbles and sons?

— L'argent est rare, dit Eliézer dont le front souriant devint tout-à-coup sérieux. — De combien est cet effet, mea frère Ismaïl ?

— De quatre cent vingt-cinq livres et neuf shellings, Eliézer... Je vous laisserai volontiers les neuf shellings pour l'escompte.

— En vérité ! murmura le vieux juif; neuf shellings et neuf livres avec pour l'escompte, mon compère... Je vous offre cela, parce que c'est vous... La commission, vous le savez, est de deux pour cent, ce qui fait huit livres dix shellings deux pences et demi.

— Soit ! dit gaiment Ismaïl,— je vous aime, même lorsque vous m'écon liez vif, frère Eliézer... Voici l'effet en question, endossé par Mac-Duff etStaunton d'York.

11 passa l'effet à Eliézer, qui mit sur son nez mince et pointu une paire de lunettes en pinces.

Les autres convives, à qui mon père avait fait un signe d'intelligence, buvaient, souriaient et regardaient Eliézer en dessous.

Celui-ci faisait subir au billet un minutieux examen.

Au bout de deux ou trois minutes, il ôla ses lunettes, et tendit le papier à mon père.

— Réflexions faites, frère Ismaïl, je n'ai pas d'argent, ditil d'un ton délibéré.

Mon père fronça les sourcils. Upe violente contrariété se peignit sur sou visage. — Les rieurs passèrent du côté d'Éliézer.

— Vous étiez disposé tout à l'heure... commença-t-il.

— J'ai changé d'avis, interrompit sèchement Eliézer.

— Pourquoi ?

— Parce que le billet est faux, mon compère.

Ismaïl frappa violemment son poing contv^ la table. Les veines de son front se gonflèrent et deux rides se creusèrent au-dessus des coins de sa moustache.

— C'est vrai, dit il en essayant de garder son calme; nos frè-es savent qa« je ne voui aurais point pris votre argent. Eliézer. Ils étaient prévenus : c'était une épreuve.

— A la bonne heure! murmura le vieux juif en humant lentement son verre de vin.— Alors, l'épreuve est défavorable, voilà tout. Celui qui a fait ce billet est un Ine.

— Par où pèche-t-il ?

■ mu (enfer), nom donné dcns l'usage »ux maisons de je».

LES MYSTÈRES DE LONDRES

— Par beaucoup d'endroits, mon frère. Il y a un anneau lie trop au paraphe de Dawes, Pecl)les and sons...

— C'est vrail murmara mon père.

— Il y a, continua Eliézer, un trait de plume iremblédans la signature elle-même, et- Petblcs, qui signe d'ordinaire, a une main hardie et magnifique; jamais il n'eût fait un P aussi gauchement.

— Cest vrai I gronda Ismaïl dont la colère s'amassait terriblement.

— Il y a enfin, dit encore le vieux juif, une faute d'orthographe dans le corps du billet, elle commis de Peeblesest une manière de grammairien...

— La faute d'orthographe y est ! s'écria mon père avec une véritable rage ; — elle y est, par Belzebuth I..: ah ! ce misérable Roboam se moque de moi... je vais le tuer !

Il but roup sur coup deux grands verres de vin, et se tourna vers moi.

— Allez chercher cette brute de Roboam, miss Suky, rae dit-il, allez-y tout de suite !

Je tremblais comme la feuille, mais je ne bougeai pas. J'aurais mieux aimé mourir, milord, que d'aller chercher le pauvre Roboam en ce moment.

Mon père, cependant, me répéta l'ordre d'une voix tonnante,et voyant que je n'obéissais pas, il leva la main sur moi dans le paroxysme de sa rage...

— El il vous frappa, milady ?... interrompit Brian qui était pâle et qui tremblait.

— Non, milord. Sa main retomba sans m'avoir touchée, puis il s'Manca au dehors.

L'instant d'après, il reparut traînant Roboam par les cheveux.

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