‹ Musée littéraireChapitre 50 sur 170 · ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

ESCLAVAGE

La physionomie de mon père était effrayante à voir au moment où il reparut sur le seuil. — Roboam, à demi mort d'épouvante, poussait des gémissemens inarticulés.

Mon père, bien qu'il ne fût pas plus robuste en apparence que le commun des hommes, possédait réellement des muscles d'athlète. Il lança Roboam. avec tant de violence que le malheureux alla tomber à l'autre bout de la chambre. Les convives retournèrent paisiblementà leurs sièges pour voir avec plus de commodité ce qui allait se passer.

Roboam restait immobile et prosterné à l'endroit même où il était tombé. Son regard, effrayé, couvait la physionomie de mon père. Il était pâle comme un mort, elles mèches éparsesdeses cheveux qui couvraient à moitié son front et ses joues leur donnaient une teinte encori? plus livide.

Mon cœur se serrait de peur et de pitié, milord; j'interrogeai de l'œil les convives pour chercher un appui au pauvre Roboam. — Rien sur ces visages de marbre, si ce n'est un peu de curiosité froide et quelque impatience du dénoùnient.

Le juif Eliézer était boiteux et s'appuyait eu marchant sur une forte canne de bambou. Cette canne était appuyée au mur dans un angle du salon. Mon père, dont le regard parcourait en ce mement la ciiarabre pour chercher une arme, aperçut le bambou et s'en saisit avidement. Sa coère atteignait son paroxysme. Il riait et rugissait par avant-goût de sa brutale vengeance.

— Dites-moi, frère.;, dites-moi, cria-t-il d'une voix entrecoupée, ('.ites-moi ce que mérite un vil esclave qui expose son maître à la corde?

— C'est suivant les circonstances et les pays, répondit Samuel. En rase campagne, on fait ce qu'on veut; .1 Londres, il faut de la pruilencej et une bonne 'jastonnado ueut sufilre à la rigueur.

— Une bastonnade me parait concilier la prudence et la justice, appuya le vieil Eliéze'- avec gravité.

Isniail franchit en deux bonds l'espace qui le séparait de Roboam, et la lourde béquille rendit un bruit sec en tombant sur les reins du pauvre muet.

Il lendit ses deux mains en suppliant; Ismaïl les (abattit d'un second coup ; i^uis, sa fureur augnit- ntaiii à mesure qu'il frappait, il titmouvoir son arme avec une rage aveugle, sans relâche ni trêve, pendant plus d'une minute.

On entendait le râie sourd de Roboam qui s'était affaissé sur lui-même et le bruit incessant du bois meurtrissant la chair.

El, tout en frappant, Ismaïl s'excitait et disait:

— Ah! tu fais une boucle de trop au paraphe de Dawes Peebles and sons, brigaml détestable!... ah ! brute infâme, tu trembles en traçant le P de Peebles... Traître, maladroit, assassin, tu fais des fautes d'ortographe dans le corps d'un billet... Tout cela pour me laire per.dre, abject et immonde bétail... Tiens! tiens! liens! .et chaque fois, c'étaient d'effroyables coups, milord !) Tiens, nli.^erable ! tiens. Judas I...

Ism?ï1 sarrcla, essoufflé; la canne de bambou s'échappa de sa main,el il tomba lui-mémi', épuisé, sur un siège.

J'avais fermé les yeux pour fuir autant que possible ce hideux spectacle. — Quand les coups cessèrent, j'entendis le$ convives chuchotter autour de moi.

— Il est mort, dit Samuel en ricanant.

— Le frère Ismaïl a un fameux poignet I ajouta un aotreJ Comme il y allait!...

— Je pense qu'il aura gâté mon bambou! grommela la vieil Eliézer avec mauvaise humeur.

J'ouvris les yeux, el je vis à la place où Roboam se tenait naguère à genoux une masse inerte qui ne donnait plus aucun signe de vie.

Mais tout à coup cette masse s'agita lentement, et Robcara se dressa sur ses pieds en face d'ismaïl haletant. Il tenait à la main le terrible bambou. — Je crus que c'en était lail de mon père.

Par un mouvement instinctif et plus fort que ma volonté, je m'éiançai entre Ismaïl et Roboara ; — c'était mon père qui tremblait maintenant. Le muet, droit, le corps légèrement renversé en arrière, semblait prêt à trapper. Ses yeux lançaient de brùlans éclairs sous les poils mêlés de ses sourcils ; les muscles de sa face se contractaient avec une menaçante énergie. Tout cet affaissement qui m'avait fait tant de piiié naguère avait disparu. Un feu viril avait remplacé cette lourde glace de la vieillesse que la souflrance et la captivité avair-u; jetée sur sa tête. Il était terrible et fort parce qu'il était libre.

Les convives cependant ne bougeaient pas. Ce denoûment imprévu mettait de l'intérêt dans le drame. lis regardale-'^t.

— Pitié, bon Roboam I m'écriai-je, ayez pitié de mon pfre pour l'amour de moi I

Il dessina un geste impérieux et violent pour m'ordonner de m' écarter. Mais je lui résistai comme j'avais résisté il Ismaïl.

Celui-ci avait eu le temps de la réflexion, et il n'était poln> homme à négliger ce moment de répit que je lui procurais.

— Reuben, s'écria-t-il en allemand, langue que ne compienait point Roboam,— prenez-le par le cou, mon frère, et je vous donnerai dix livres.

— Vous êtes témoins, dit Reuben aux convives.

— Nous sommes témoins ; répondirent-ils ; Ismaïl Spencer a promis dix livres.

Roboam avait eu un mouvement d'hésitation en entendant ces mots prononcés en une langue inconnue} — Reuben s'était levé doucement et s'avançait vers lui sut la pointe da pied.

J'ouvris la bouche pour le prévenir. Mais mon père me colla brus(|uement son mouchoir sur les lèvres.

Au même instant, les deux bras de Reuben se nouèrent autour du cou de Roboam, donlle visage devint pourpre aussitôt. Le bambou s'échappa de sa main ; il poussa un huri» ment sourd et ferma les yeux, sans essayer de faire davanuge résistance.

PADL FEVAL.

— Lâchez-le, Reuben, dit mon père, il ne faut pas le tuer... Sa mon n'enlèverait pas une boucle au paraphe de Dawes, Peebles and sons... Lâchez-le ; sa rage est passée. Je le connais : il va se tenir tranquille.

— Cela TOUS regarde, frère Ismaïl, répondit Reuben qui lâcha le cou du malheureux Roboam.

Il y eut un mouvement d'effroi parmi les convives. Chacnn s'attendait à voir le muet s'élancer sur mon père ; mais il n'en fit rien.

— A genoux ! lui cria rudement ce dernier. Roboam se mit à genoux.

Mon père fit tournoyer au-dessus de sa tête le terrible bambou; mais il ne frappa pas.

— Je te pardonne, dit-il, parce que tu es une brute. Je t'ai frappé comme j'eusse frappé un cliien ou un cheval ; or, quand je frappe mon chien ou mon cheval, je m'arrête avant de tuer, non pour eux, maispourmoi, qui crains une perte... RemoDte là-haut et travaille... travaille, entends-tu, ou malheur à toi I

Roboam se releva, courba la tête, et se dirigea vers la porte. Il ne se retourna que sur le seuil, et je frémis encore en songeant au regard qu'il darda en ce moment sur mon père.

Toute sa vengeance était dans ce regard. — Les convives de mon père le sentirent comme moi.

Le vieil Eliézer secoua la tête lorsque Roboam eut définitivement disparu.

— Cet animal sauvage vous étranglera quelque jour, père Ismaïl, murmura-i-il.

Mon père haussa les épaules avec dédain, «t un sourire d'orgueilleuse supériorité vint à sa lèvre.

— Ne vous occupez pas de cela, mes compères, dit-il ; il fant être bien piètre écuyer pour ne savoir point éviter la ruade d'un cheval vicieux.

— Eh bien ! répliqua Reuben en riant, la dernière ruade était malaisée à parer, je pense, frère Ismaïl, puisque vous avez acheté mon aide au prix de dix livres.

Mon père lui jeta sa bourse.

— Buvez, mes frères, dit-il, ou allez-vous en ; ce sujet d'entretien me déplaît.

Les juifs mirent leurs sourires moqueurs dans leurs barbes et continuèrent à boire.

Ismaïl avait ses raisons, milord, pour braver ainsi la vengeance de Roboam. Il croyait connaître le pauvre muet, et, de fait, ce malheureux était dompté jusqu'au point de n'oser plus regimber à moins de circonstances extrêmes. En outre, il y avait entre eux un lien que je n'ai jamais su définir. Roboamavaitau fond du cœur pour mon père un respect dévot, une sorte d'affectiOB super.ttitiense semblable à celte des Indiens pour leurs redoutables fétiches.

Il avait sous la main, dans le cabinet de travail, des armes à profusion, et il n'essaya jamais de s'en servir contre Ismaïl.

Dans nos voyages où il nous suivit constamment, en France, en Italie, dans l'Orient, il était libre et ne tenta jamais de s-'enluir.

Sa servitude était en quelque sorte volontaire. Mon père exerçait sur lui un pouvoir absolu et qui n'eût pas eu besoin du brutal appui delà force.

I Nous restâmes environ six mois encore à Londres après la scène que je viens de vous conter, mais ma captivité cessa dès lors. Mon père me donna à entendre qu'une personne dont la rencontre était pour moi fort à craindre avait quitté la ville. En conséquence, il me fut permis de monter à che- Tal, d'aller au Park et parfois même de passer quelques heuïes au spectacle. — Partout, mon père m'accomuagnait et remplissait auprès de moi l'ancien rôle de Roboam.

— Voyez comme tout le monde vous trouve bille, Suky, me dl&aitil ; dans deux ou trois ans, ces complimens qui tombrnl, sur votre passage, de la bouche de tant de nobles lords, iront droit i votre cœur... Vous aimerez, Suky, et vrfus ■erez heureuse.

Toute la oaaison de Goodman's-Fields était désormais à na disposition; seulement, les valets avaient ordre de ne me lolut parler.

Vous le dirai-je, milord, ce que j'aimais le mieux, en ce temps, t'était d'aller passer quelques heures dans la prison du pauvre Roboam. Ma présence le consolait, et j'étais heureuse du bien que je lui faisais.

Il me montra d'étranges choses en l'absence de mon père, et ce fut lui qui me fit connaître l'usage de ces essences et de ces pommades rangées sur la toilette du laboratoire.

Un jour, il se leva de la table oti il travaillait sans relâche et tira longuement ses membres engourdis. Puis il secoua sa longue et inculte crinière, et se prit à sourire.

Vous savez, milord, combien est expressive la physionomie des gens prives de la parole. Le sourire de ce pauvre Rer boam parlait naïvement et semblait dire:

— Ah I miss Suky, je veux vous faire voir quelque chose de surprenant !

Il me prit par la main et me conduisit vers la toilette, devait laquelle il s'assit.— Son geste était plein d'emphase et ressemblait à ceux que prodiguent les escamoteurs avant de faire le plus curieux de leurs tours.

Il prit l'ui^e après l'autre cinq ou six fioles qu'il flaira et mit à part, puis il me fit signe de fermer les yeux. — J'obéis pour lui complaire.

Je pense vousavoir dit,milord, que Roboam était un homme de l'Orient. Son teint brun et luisant avait une couleur par ticulière qui se rapprochait du reste un peu du teint d'Ismaïl. Ses cheveux étaient d'un iKtir de jais, ainsi que sa barbe.

Je demeurai environ deux minutes les yeux fermés. Âji bout de ce temps, Roboam me toucha le bras en poussant un grognement rauque et guttural qui était sa manière de son? rire.

J'ouvris les yeux.

Sur ma parole, je ne le reconnus point, milord, et je recalai de plusieurs pas, effrayée, tandis qu'il riait de tout son cœur. •

Il s'était opéré en lui un changement qui tenait de la magie. Son teint si brun tout à Tneure avait pris une nuance terne et blafarde... Tenez, milord, la nuance du teint de l'aveugle Tyrrel que vous nommez sir Edmund Mackensie...

— Sir Edmund Mackensie ! répéta machinalement Brian de Lancester en l'esprit duquel semblait s'opérer un confus et pénible travail.

— Aucune comparaison ne saurait être plus frappante, reprit Susannah... entourés des pâles reflets de cttte peau mate et comme farineuse, les yeux de Roboam avaient perdu leur sauvage éclat... il ressemblait à un homme d'Europe, à un Anglais, à un mendiant de Londres, abruti p»r la misère, cela d'autant plus que ses longs cheveux noirs tombaient maintenant en mèches incolores sur son front blanchi, et se mêlaient à la rude toison de sa barbe déteinte.

Pas un poil sur son visage, en un mot, qui eût conservé sa couleur naturelle...

— Et ce changement adoucissait l'expression de sa physionomie, madame'/ demanda Brian avec réfl.xion.

— Ce changement, milord, l'adoucissait en ce sens qu'il lui ôtait tout caractère... ce rude visage était devenu toutràcoup insignifiant et pareil à tous les visages des malheureux que nous rencontrons dans les rues.

— Abl prononça Brian d'un air distrait et comme un bcimnic qui pense tout haut, — je voudrais bien entendre par» 1er sir Edmund Mackensie, madame, lorsqu'il ne contrefait point sa voix.

Susanuab leva sur lui son regard inquiet et interrogateur.

— C'est une idée folle, madame, répondk-il, qui vient de traverser mon esprit... Veuillez poursuivre... Mes pensées, depuis que je vous écoute, fermement et me portent vers l'imiiossible... Mais nous rentrerons dans la réalité de la vie, SHsannah, ajoula-t-il d'une voix tendre et en souriant doucenit nt ; nous y rentrerons bientôt pour être heureux à la façon de tout le monde... Aujourd'hui se sera passé le dernier chapitre de vos bizarres aventures. ..Nous clorons. Dieu merci, ce. fanUstique roman le plus tôt possible.. Et que v«us serez une noble femme parmi le monde, Susanuab, vous

LES MYSTERES DE LONDRES

dont !« cœur a si longtemps résisté aux mortelles innuenres de cette atmosphère de vices et de crimes où s'est écoulée votre jeunesse...

La belle tille sembla se recueillir pour savourer mieux ces paroles d'espérance. Un divin sourire errait dans les pures lignes de sa bouche, et ses yeux bumi<les rendaient grâces éloqueninient du bonheur promis.

— Le pauvre Rfibuam jouissait nahement de ma surprise, reprit-elle après quelques secondes de silence. Il me montrait ses cheveux, puis les liiiies, pour ma faire comprendre que les liolfs contenaient de quoi changer instantanément la couleur des cheveux ; puis il me montrait sa joue et la pommade, et son grognement guttural témoignait de sa joyeuse humeur.

Tout à coup je vis tressaillir les muscles de sa face. Il ne rougit pas parce qu'il ne pouvait plus rougir sous le masque dont il avait recouvert ses traits, mais son œil se tourna, terrilié, vers la porte.

Ismaïl était sur le seuil.

— Qu'est cela? demaiida-t-il en fronçant les sourcils.

— C'est moi qui ai priéRoboam, monsieur... commençal-je.

— Meniez, Suky, mentez, ma ûile, interrompit-il avec douceur; — VOUA ne sauriez trop vous exercer à ce métier-là... mais, par Belzébulb, il ne faut pas rougir pour si peu, miss Susannah... On ne rougit que île ce qui est mal, ma iille.

Il s'avança vers Roboam dont il tira rudement les cheveux.

— Quant ù rous, maître Silence, lui dit-il, vous êtes encore plus laid comme cela que d'habitude... Ne tremble pas, brute que tu es ; je ne l'en veux pas. Mon intention était de faire quelqie jour cette expérience devant miss Suky, car il est bon qu'elle connaisse toutes les gentillesses iJe notre état... Vrai, coquin de Roboam, tu n'es |ias si maladroit qu'on pourrait le croire... L'auriez-vous reconnu dans ia rue, miss Suky?

— Non, monsieur.

Il se prit à sourire.

— Bien des gens paieraient pour avoir ma recette, dit-il avec u.i évident contentement de lui-même... Allons, lord Silence, à la besogne! Nous devons être à peu près au bout de nos peines.

Roboam retourna dans sa case et fit passer sons les yeux Je mon père une certaine quantité de billets. Ils étaient parfaits, faul-ii croire, car Ismaïl n'y trouva rien à redire.

— A la bonne heurel murmura-t-il; — nous allons pouvoir nous melire en campagne... Cela formera Suky et la rendra tout à-fait digne d'appartenir à la pairie... Bien, Roboam, c'est très bien, cela... Je t'emmènerai avec moi et tu serviras de page à miss Susanuah... Es-tu content?

Le muet montra ses longues dents 1 lanclies dans un franc sourire de joie. J'étais probablement la seule personne au monde pour qui il ressentît de rattachement, — car je ne puis nommer attaihement la chaîne qui le rivait à mon père, bien qiie la dernière action de sa vie puisse prouver qu'il l'aimait à sa façon.

Nous panimes quelques jours après pour la France, milord. Je vis la grande nier, et j'éprouvai comme autrefois, à ;"as pecl des montagnes, un respectueux élan vers la divinité. — Mon père s'en aperçiit sans doute, car il redoubla de scepiiques blaspi.èmes et lâiha de jeter son amcre raillerie au travers de niuu cutïjousiasme...

Ce fut en vain. Je grandissais et mon 4me était de taille à contenir Tidée de Dieu. Celte idée, vague encore et tout environnée d'épaisses tenèliits, liùuail néanmoins tenace, victo ieuse, au centre «le mon intelligrnce. On pouvait la fausser, mais non pas la détruire, et tous ses eiî'orls pour l'étouffer ne faisaient qua ia développer davantiige.

J*iievous raconterai pas,milord,cequim'arrivaenFnnce, en lialie.en Oi lent. Nous restâmes quatre ans dans cas divers pays et je les connais comme si j'y étais née, surtout la France, — la belle France, où je voudrais tant vivre avec vous, milord I — Mais ce que j'y ûs peut se dire en deux

mots, parce que, durant quatre années, dans ces divers pays, je lis toujours la même chose.

J'aidai à tromper, Brian, je vous le dis la honte au cœur, et je trompais moi-même. Une chose, en effet, manquait absolument dans l'édiOce de morale que je m'étais bâti à làtons et sans secours. Je n'avais pas l'idée de la propriété : le vol ne m'épouvantait pas et le mot lui-même dont on se sert pour désigner ce crime, prononcé devant moi, n'aurait eu aucun sens réprobateur. J'aurais résisté à mon pire et résisté énergi((uement comme je le fls parfois en ma vie, s'il s'était agi de faire à autrui UD mal physique. — Mais extorquer de l'or à l'aide d'une fraude ne me semblait point chose condamnable, et ma persuasion intime él&it que chacun en ce raoude vise à ce résultat.

Vous voyez que les tristes enseignemens de mon pèr« n'avaient pas été perdus complètement ;— en un sens, je méritais déjà les Uiépris du monde, et qui sait, mon Dieul où je me fusse arrêtée sur cette pente glissante, moi qui avais un bandeau sur la vue, et qui entendais sans cesse murmurer à mon oi^ille de perfides et empoisonnés conseils 1...

Susannah baissa la tête et se tut.

Brian prit sa main qu'il effleura respectueusement de ses lèvres.

—Oh! relevez-vous, madame, dit-il d'une voix grave et basse où perçait son enthousiasme contenu; — relevez-vous, Susannah, et regardez qui que ce soit en face, vous qui ne craignez pas de mettre à na votre belle âme, et qui n'avei point en votre conscience de recoins où cacher une part de vos souvenirs... Pourquoi rougir des crimes d'aulrui, madame? Seriez-vous coupable si , plongée dans une obscurité profonde, vous heurtiez votre semblable sur le bord d'un précipice? Si l'on poussait votre main armée d'un poignard dans une poitrine humaine, seriez-vous coupable?... Oh! que c'est être sainte, madame, que de pleurer ainsi des fautes qu'on ne commit point! Je dis du fond du cœur • honte à qui verrait dans votre belle vie matière à blâmes ou à soupçons !... Mci je vous aime et je vous adiiiire, Susannaht

— Merci, milord, merci I murmura celle-ci les larmes aur yeux; je savais que vous étiez bon, et noble, et généreux... mais je n'espérais pas tant, et l'indulgence était tout ce quê jecroyais pouvoir demander... Oh! moi aussi, je vous aime... chaque minute davantage!... Puisse Pieu uermettre qui vous m'aimiez toujours !...

Le but unique et constant c'" mon père durant tout ce long voyage fut l'escompte des faux effets de commerce fabriqués par Roboam; il réussit en grande partie, et vous n'aves pas été sans entendre parler de l'orage que causa sur la place de Londres ce vol collectit commis au préjudice des premières maisons de la Cité. — Partout où il passait, des lettres ou d'anciennes relations le mettaient ea rapport avec des juifs livrés à quelque trafic ténébreux. Gràce-'à leur aide oo» culte, au noble nom dont il s'était affublé, grâce aussi, milord, je dois le dire, à l'appui machinal que je lui prêtais, il parvint à réaliser une somme considérable.

Quand nous quittâmes Damas pour revenir à Londres^ mon père possédait plus de cinquante mille livres sterling.

J'étais une femme en ce temps déjà, milord. Des pensées sérieuses surgissaient dans mon esprit aux heures de la rétiexion, et un vague besoin d'aimer et d'être aimée allanguissait ma rûverie.

Ismaïl me sentit mûre pour 'a partie la plus odieuse de ses desseins : il voulut trafiquer de mon corps et de mot cœur...

PAUL FÊVAL.

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