‹ Musée littéraireChapitre 7 sur 170 · LES DEUX COTÉS OE LA RUE · texte numérisé non relu

LES DEUX COTÉS OE LA RUE

Lm trente-cinq individus qui venaient de faire le ciége de k caisse Edward ami C" demeurèrent une minute ou deux tous l'impression de Pappariiion qui avait mis fi» à leur émeute. Cette impression était sans douie bifU vive ei profonde; car ils n'osaient plus souIÏIit mot. Les plus turbulens étaient maintenant les plus timides. Turnhull se ciichait derrière Charlie, lequel essayait vainenieni de mettre son embonpoint à l'ombre de la maigreur du petit Snail.— Personne ne pouvait se cacher derrière Bob Lantern, attendu que ce digne garçon s'était, pour ainsidire, incruste danslaraiiraille.

Au dehors, queJques petites marrhamles et auss-i queU|ues grosses marchandes avaient cru enieudre quel(|ue chose comme un coup de pistolet. Misiress BlacL s'en alla chez mistress Brown (|u'elle conduisit chez mistress Krubb, laquelle se Joignit à elle pour renlre visite à mistress Blooniberry. Chez cette dernière, misiress Dodd prit à témoin misiress Bull que la ruelle s ns nom était habitée par le diali e sous le pseudonyme d'Edward and C". Mislre^s Footestl mistress Crosscairn atBrmèrenl que la chose n'était point absolument Impossible.

On causa beaucoup et tous les doutes se noyèrent dans plusieurs décalitres de thé.

Au bout de trois minutes,. '■'nail, qui n'aimait point à rester en plaie, Ht un mouvement; Charlie se redressa ; Tom TurnbuU toussa discrèiemeiit. La glace étaii rompue.

— Pauvre Sauniel... murmura Tom Turnbull.

— Pauvre Sauiiie, répéta le petit Snaii en faisant mine de pleurer; — il aboyaii si bien 1

Ce petit Snail était un extrait de bandit assez curieux à voir. Il paraissait avoir treize ans tout au plus; mais son visage pile, fléiri, jaune, rid'', ressemb ail déjà à un visage de vieill.ird. Ses traits avaient une expression double : tantôt ils respiraient l'abrutissement le p<us complet, tantôt ils s'illuminaient d'un rayon de malice véritjiblenienldiabnlique. Il avait à peiee la taille d'un enfant de onze ans, car ses meinkres grêles, sans muscleset dessillés tout d'une pièce, n'annoii- ^ient nullement l'approche de la puberté. Comme tous les enfans, mauvais ou bons, il tâchait volontiers <ie se hausser Jusqu'à l'importance d'un honiiiie, et, par le fait, il avait descendu déjà assez de degrés de l'échelle du mal pour prétendre k quelque considération parmi son entourage.

— Pour(|uoi monsieur Smith ne nousa-t-il pas dit tout de anitequeSon Uonneur était là-haut 7 gronda Charlie en lanlani au <aissieruD regard peu bienveillant, — pousserions restés tranquilles.

— Ça aurait pu s'arranger, dit tout bas Bob Lantern, si on «'avait pas Isii de bniii... Quant à Son Honneur, celui là serait bien lin qui pourrait dire d'avance où il sera et où il ne sera pas...

— Tu Te connais, toi, Bob? interrompit Tom Turnbull avec «■• ardente curiosité.

— Moi !... Mes chéris, la vie est durement chère, et Je ne m'occupe que de mes petites alTaires... Tant il y a que moniteur Sniiih a jeté bas Saunie comme il faut... On ne peut pas Aire noii.

— Pauvre Sauniel dirent encore quelques voix.

Bt le petit Soail répéta lamentablement : — Il alioyait si ManI

Bob quitta son coin et s'approcha du cadavre qu'il tAta un instant en connaisseur.

— C'éiaii un gaillard solide, reprit-il enfin. Ça fera un sujet passable, et on en aurait bien uneguinéelà-basàlaRésurre» tion... Qui veutm'aider à l'emporter?

— Que personne ne bouge I s'écria Turnbull. Ce corps est à moi.

— Pourquoi cela, Tora?

— Parce que, répondit Turnbull en essayant une larme, Saunie était mon ami... c'est bien le moins que Je protiie de son pauvre corps I

Ce sentimental argument fut admis par tout le monde, et le corps de Saunie fat décerné à Turnbull, son meilleur ami, pour que ledit Turnbull le vendît une guinée aux résurreo» tiomiistes.

Bob s'éloigna du cadavre avec une grimace de dépit.

A ce moment, Nicholas, le domestique à livrée couleur da feu, entra dans le bureau, sans se douter des malheurs que son retard avait manqué d'occasionner. A l'aspect du corps de Saunie et du grillage rompu, il ne manifesta aucune surprise, ce qui tendrait à faire croire qu'il voyait souva"» '''étranges choses dans les bureaux d'Edward et G".

Il remit à monsieur Smith un sac pesant que celui-ci vida sur son bureau qui fut en un instant couvert d'or.

Monsieur Smith fil trente-six petites piles de cinq guinées chacune. Ensuite, il prit dans l'un de ses tiroirs une pancarte où se trouvaient insirits trente-six noms, eiil fit l'appel, i haque fois qu'il prononçait un nom, un homme se présentait qui recevait cinq guinées.

A l'appel du nom deS.iunie, Turnbull et Bob Lantern se prèsenièrent à la fois.

— J'étais son meilleur ami ! dit Turnbull avec emphase.

— Tu as déjà le cadavre ! riposta Bob qui avança la main pour saisir l'or.

Turnbull ferma ses gros poings.

— N'y touche pas I dit-il, — ou je t'assomme !

Bob nul la main sous sa chemise et caressa la lame du cou« teau ([ui ne le quittait janais. En même temps ses jambes torses se ramassèrent sOuS lui ; ses yeux lancèrent un fulminant éclair. —Turnbull pàlit et crut sentir déjà le froid du couteau entre ses tôtes.

Mais Bob Lantern se ravisa et regagna son coin d'un pas fort paisilile II venait de voir monsieur Smith attirer à lui les cinq guinées et les rejeter parmi le tas d'or qui s'amoncelait a l'autre bout du bureau.

Turnbull le vit aussi. Son premier mouvement fut de s'élancer sur monsieur Smith. Il n'en fit rien.

— Sans la crainte de Son Honneur qui est le diable ou quelque chose de pire, gromniela-til en refou^allt au dedans de lui sa furimse colère, — je t'enfoncerais tes lunettes vertes dans lecrAne, misérable valet!

Monsieur Smiih entendit peut-être. Il fit comme s'il n'avait point entendu.

La dernière (li!" de cinq guinées fut enlevée au moment où l'on prononçai! U ■;ernier nom delà liste.

— Maintenant dit monsieur Smith en montrant le cadavre de Saunie, — deli:irrassez-moi de ces restes de brigand, et soyez plus sages une autre fois.

— Il faudrait un sac, monsieur Smith, répliqua Turnbull, «t de la paille, — pour l'eniballcr... le pauvre clier garçon I

Monsieur Siniih sonna Mcholas qui apporta un sac et de la paille. Eu deux tours de mains le malheureux Saunie, convenahlemetit emballé, ressembla comme deux gouttes d'eau à un colis de roulage. En cet état, Tom Turnbull le chargea sur ses rnbustes épaules.

Il ne restait plus dans le bureau que monsieur Smitb, Nicholas et Bob Lantern.

— Que fais-tu là V dit monsieur Smith à ce dernier.

— J'attends, répondit Bob; Son Honneur serait bien aiie de me voir.

— Toi?...

Bob jeta son regard tout autour de la chambre aveo un« , impertinence. pleine de iiaïveié.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

— Il n'y a que moi ici, mon bon monsieur Smitb, repliqui-t-il.

— Et qu» peut te vouloir Son Honneur?

— Ceci ou cela, mon bon monsieur Smith... peut-élre s'informer des nouvelles de ma famille... Une cliose certaine, c'est qu'il m'atteud.

— INi( holas, dit monsieur Smith, aFIez demander à Son Honneur s'il veut recevoir ce drôle.

— Non pas I interrompit Bob; je suis tout rond et n'aime point les façons .. Demandez tout bonnement à Son Honneur s'il veut causer un moment avec le pauvre Bob Lantern.

L'instant d'après. Bob montait l'escalier tournunt qui conduisait au premier éta^e et mettait ses lourries senii'iles crottées sur les tapis d'un beau salon. Il traversa le salon précédé par Nicliolas ; il traversa ensuite deux ou trois pièces somptueusement meublées où il eut occasion de laiie disparaître une dt-mi-douzaine de menus objets dans les vastes abimes de sa poche de'cuir.

— Ce sera pour Tempérance I pensait-il chaque fois qu'il s'appropriait ainsi quelque chose.

La dernière pièce où il entra etail une sorte de grand bonaoir donnant sur Cornhill. Auprès de Tune des fenêtres dont les épais rideaux relevés laissaient pénétrer ce pâle soleil des matinées de décembre, noire beau rêveur deTempleChurch, demi-rouché sur une berj^ère de velours, fumait une pipe orientale au long tuyau d'ambre. Il était pâ'e, défaii.etsa pose indiquait cette indolence anormale qui est le résultat d'une nuit de lassitude. Il y avait un làrfe cerle de bistre sous ses grands yeux bleus. Tout, jusiiu'.'i la blancheur presque diaphane de sa main dégantée, déuolait chez lui une maladive fatigue.

Devant lui, un petit ni^gre, vivant pupitre, soutenait un livre ouvert, aux pages duquel monsieur Edward jetait de temps en temps son regard distrait.

A ses côtés, sur un fauteuil, il y av.rii un masque noir et un court pistolet à quadruple canon. Nous avons vu le masque; quant au pistolet, si les assaillans eussent essayé de faire résistance lorsque Son Honneur avait desifmlu l'escalier tournant, nous l'eussions, sans nul doute, entemlu placer son mot dans l'entretien.

Au bruit des pas de Bob Lantern, monsieur Edward prit Instinctivement son masque et s'en c^îuvrit le visage d'un geste rapide, mais il le replaça soudain près de lui.

Bob s'avança, le corps en double, saluant gauchement de pas en pas, «t reculant devant cbaqu'- rosace du lapis où il n'osait point poser le pied. iVlonsieur Edward flt un signe de tête qui renvoya le petit nègre.

— Que veux-tu ? dit-il à Bob.

Celui-ci appela sur sa lèvre mince et hàlée un patelin sourire.

— Jevieivs, si ça est égal à Votre Honneur, pour lui présenter le b mjour et aussi pour la petite alfaireque Votre Honneur sait bien.

Bob cligna de l'œil en prononçant ces derniers mots.

— Je ne sais rien, répondit monsieur Edward. Tâche de l'expliquer vite et clairement.

— Je vais tâcher, Votre Honneur... Comment! vous avez oublié déjà Temple-Church et la petite quêteuse?... Un joli brin de miss, sur mon âme et conscience!

E<lward avait oublié, en eiïet, ou du moins sa pensée était ailleurs; mais ce peu de mots sudii â lui remettre en mémoire la scène de la veille. Les sensations qu'il avait éprouvées à TeJiiple-Church avaient été si douces et à la fois si vives qu'il en ressentit comme un arrière-goùi au dedans de lui même. Il mit la main sur ses yeux, pour rappeler par la pensée ces fugitives images.

— Oui, dit-il après une ou deux minutes de silence; — c'est une délicieuse enfant I Que de saiuie fervfur il y avait dans son attitude I que d'ignorance dans son regard ' que de ïiodeslie dans sa voix! — et que d'amour parmi lodicila!

— Le fait est, appuya Bob Lantern, que c'est, on peut dire, nne miss fièrement comme il faut!

Edward laissa tomber sa main et regarda Bob Lantern.

— Je l'avais donné uiie commission, dit-il.

I — Juste I c'est pourça que j'ai pris l'avantage de venir saluer Votre Honneur. . J'ai suivi la demoiselle... les demoiselles, car elles sont deux, —avec une manière de blancbec (boy), qui fait trois... A propos, il m'a demantJécommeD» qu'on vous nomme?

— Qui?

— Le blanc-bec... Il m'a donné un beau souverain pour m peine.

— Tu lui as dit?...

— Bien du tout, Votre Honneur, rien du tout... Cest biea payé, pas vrai ?

— El où demeure cette jeune fille?

— Ah ! pour ça, Votre Honneur, vous n'anrez pas besoin de prendre un ca6 à l'heure pour lui rendre visite, et je me suis dit tout de suite : c'est comme un faii exprès I...

— Où demeure-telle? interrompit Edvfard avec Impatience.

Bob Lantern renfonça son obséquieux sourire.

— A portée de la main, répondit-il, en face de vous, de l'autre côté de la rue.

Edward, par un mouvement instinctif, tourna vivement la lôle ei snivii le geste de Bob qui désignait, Oc l'autre côté de la rue, les feiiêires du second éiage. Son mouvement fut si rdpide, qu'une ravissante figure de jeune fille, qui se mon« trait à demi derrière un rideau curieusement souievé, n'eirt pas le temps de se cailier. Eilward lui lança un regard où il y avait trois ou quatre déclarations, pour le moins. La jeûna fille devint pourpre; ses yeux se fermèrent, — et le rideau tomba.

— C'est elle, dit Edward; je n'ai pu voir ses cneveux; mais r'est elle, j en suis sûr... Comment sais-tu qu'elle demeure à cet étape?

— Je m'en vas vous dire, répondit Bob. J« ne peux pas frapper aux pories vu mon uniforme qui n'inspire pas de respect... Quant les deux misses et leur blanc-bec sont entrés là, je suis resté dans la rue, pas mal penaud comme ça. Puis il m'a poussé une idée. J'.ii regardé en l'air : toutes tes lenîtrès étaient éclairées, excepté celles du second étage, oii la lumière s'est allumée au bout de trois minutes... juste It temps que le bla c-bec ait battu le briquet.

Où la l0i;i(|ue ne va telle pas se nicher I Monsieur Edward trouva sans doutel'argumentirréprocba» ble, car il tii un signe de tète approbatif.

— C'cnI bien, dit-il ; prie monsieur Smilh de te payer

— J'aimerais mieux, si ça vous était égal, répondit Bok Lantern avec embarras, — recevoir ça de la main de Votfi Honneur.

— ; Pourquoi?

— La vieest durement chère, et...

— Eiî bien ?

— El monsieur Smith va me dire qu'il m'a déjii payé^uie fois.

Monsieur Edward lui jeta deux souverains et le congédit d'un peste.

Bob Lnntern baisa les pièces d'or comme font les mendiaBi de l'aumône qu'ils reçoivent.

— Que Di u bénisse Votre Honneur ! dit-il. En se retirant, il ajouta:

— Quaranie malheureux sKellings, quand il donne des bank-notes de dix livres aux quêteuses ; ça n'est pas juste... Peut-être bien que le blanc-bec serait plus généreux que ça!... J'ai durement envie de voir...

Monsieur Edward était resté dans sa bergère et regardait toujours la fenêtre aux vitns de laquelle se collaient nutintenant les plis discreis d'un rideau. Il rappela vers lui les souvenirs de 1 emple-Church et tâcha de rebfttir par la pensée ce beau pala'S de magique poésie où il s'était si doucement endoiiiii la veille. Parfois d'imporiunes idées venaient se jeier â la traverse de son rêve, mais il les repoussait et savourait jalousement les qnelqnes gouttes de mysii(|uc piirsie qu'il avait laissées au fond de la coupe. Il enlendail de I nouveau et mieux penl-èire que dans la réalité la sacré.' mé- ! luiM'des hymnes pieux; il revoy-it plus angélique et plus

PAUL FÊVAL.

suave en son radre de hriHans rhevfux bruns, le visnge de celte lï.lle j^Miiie fille, dnnl l'appariiion av.iii si bien dos sa rêverie, lorsque, iippiivf' ronlre un pilier de IV(;llse du Temple, il doiMKiii son ûiiie cnii^re à des souvenirs de religion, d'amnnrcauilide el d'Innorence. .

Il éiait SI absorbé dans leiip laborieuse jouissanre de songeur volontaire, qu'il ne vit point le rideau de la fenêtre qui lui faisait face se soiilc er de nouvt-aii et le beau front de Clan. Mac Farlane nionircr pour la seconde fois la moitié de sa courbe (.Taricuse La jeune l^lle aliaissa ers lui un de ces re^Mrds |nn«set pcrçans iineSlcphen Mac-Nab avait trouvés si'^ciraiijies la veille an snir à Temple-Church. Son œil couvait, ardi-ni et triste, h- beau visaiie d'Edward, et semblait ne poiiii pouvoir s'en deta. lier. Clary était plus pSIe encore que la veille. Il y aval îles traces de laimes soiissa paupière endolorie, el sa joue accusait une louitue nuit d hiver sans sommeil. PourtaiH. à mesure qu'elle re.irardait Edward, toute sa physionomie s'illuminait jjraduellement; sa tristesse faisait place à la mélancolie, qui, elle-même, se transformait en austère et spirituel bonheur.

Clary était bien belle ainsi. Son 5me chaste, mais passionnée, brillait au tr.iversdu feu de ses regards Son sein baitaii avec force, son haleine tombait, sèche et brûlante, sur ■fe verre dont elle oliS' urejssait à (leine la transparence; sa lèvre devenait blanihe et tres.-!;iill:iit en murmurant d'étranges paroles dont sa volouié n'était point complice.

Clary aimait Rdwarl ; elle l'aimait de cet amour profond, exalte, délirant, que fnmenient la solitude et la |iuretéqiiasiclausirale des mœurs, chez ces généreuses natures dont la chaleur propre fermente parmi le repos cumiiie une li(|ueur g,^zeuse trop soigneusement s parée du grand air. Loin du monde et suivant, les yeux fermés, le lit li ut creusé oii s'écoulait obscurément s ; vie, elle n'avait nulle occasion de dépenser en ces choses utiles ou en des choses frivoles le trop pluiii de vigueur engendré par l'exuliérante sève de sa jeunesse. Cette vigueur amassée s'additionnait sans cesse avec clle-mënie et demandait issue.

Ciarv et sa s eur cifdeite Anna avaient passé leur enfance à Loclimaben, dont monsieur Mac-Farlane, leur père, était le priiM ipal magisiiat. Al'âgeoii toute jeunetillea le plus grand besoin des caresses et des enseigneniens d'une mère, Clary et Anna avaient perdu la leur. MoH^ieur Mac Farlane les garda pendant deux ou trois ans auprès de lui. Puis, tout-à-coup, — Clafy était alors bien j( une, mais elle se souvenait vaguement, néanmoins, — la conduite de monsieur Mac-Farlane changea et s'entoura d'un mystère inusité. Des hommes inconnus prirent accès en sa maison ; il eut avec eux de longues, de fréquentes confereiues ; il lit de secrets voyages dont personne ne coiiiiut jamais ni le but ni le motif.

Ce fulalors qu'il pria sa sueur, roisiress Mac-Nab, que des relations de famille retenaieiit à Londres, de >e charger de ses deux filles. Clary, lorsqu'elle songeait à cet événement, ne pouvait s'emp^-cher de penser que sou père desirait s'affranchir de leur enfaiitiie surveillance, el (|u'il avait de mystérieuses raisons pour laire ainsi le vi.le autour de lui.

Lorsque celle proposition tut faite il la mère de Stepben, elle était veuve depuis peu de temps et restait accalilee sous lecdupd'une catastnqdie terrible(|ui lui avait ravi son époux. Monsieur Mac-Nab était mort assasviné. Ele accueillit ses ni ces avec douceur, mais sans empnssenieni. Cependant, i mesure que sa douleur s'assoupissait, elle appréciait davantage le diarmant naliircl de Ncs nieres. Claryet Anna ne se ressembl. lient point, mais elles étaient louies deux également aimables- 1 bonnes. Mistress Mac-^ab se prit pour elles d'uiie tendresse de mère.

Chique fois que monsieur Mac-Farlane venait à Londres, et il faut avouer qu.' ses visites i, 'étaient pninl tri^s fré(|uentes, l'excellente .lame trenil.iait qu'il ne lui vint désir d'emmener avec lui ses deux lilies. Klle avait grand lorl de craindre; monsieur Mac-Fari Mie ne scmee dt uuère à emineMer ses lillrs. Le peu de temps qu'il restait se passait en eourses laites à la hâte PI qu'il expliquait en b'ocjiar ce mot qui répond à tout : a/Jaircs, iiini admir.hie et spre.i.iieiiieiii invente pniir «tejouer toutes les lentaiives de la curiosité. A chaque nou-

veau voyage, Clary et Anna remarquaient avec chagrin le rapide changement qui s'opérait chez leur père. Il devenait vieillard avant l'^'^ge; à cinquante ans, son front pile el ridé ne gardait pas une seule mèche de cheveux. — Les deux pauvres filles eussent voulu porter quelque consolation à cette douleur carliée dont les effets se montraient si palpables ; mais monsieur Mac-Farlane n'aimait point les questions. Clary et Anna , brusquement repoussées, n'insistaient plus et se bornaient à plaindre silencieusement leur père.

.'^tcnhcn Mac-Nab faisait comme sa mère. Il aimait fort ses cousines. La mort de son père, dont il avait été témoin par hasard, avait d'abord ébranlé violemment ses jeunes facultés. Mais il était encore un enfant alors, et les années remirent son intelligence en son assiette. Seulement, le souvenir de son père mort, et celui de l'assassin étaient gravés en traits de sang dans sa mémoire. L'assassin, qu'il n'avait vu qu'un moment, par suite de la chute .du masque qui louvrait son visage, ne se présentait pas à lui sous une forme bien arrêtée; mais unei-irtonst nce res'ait, lumineuse et précise, au fond de ses souvenirs : c'était un homme grand, robuste souple; à l'instant où la chute du nias(|ue avait découvert ses traits, il frappait; — en frappant, ses noiissourcils se fronçaient et dessinaient en blanc, sur son front rougi, la ligne tremblée d'une longue cicatrice. Stephen voyait cela dans la veille comme lorsque le sommeil lui apportait ses songes. Il le voyait et frémissait alors d'un ardent désir de veng auce. Stephen n'était pourtant rien moins que romanesque. Élevé à Londres, ce grand centre du monde matériel, ayant passé dix années de ^a vie au collège el à l'université d'Oxford, parmi celte population ambitieuse, savante, sceptique, qui étudie pour parvenir, et à laquelle l'étude appreud de primesaut à rejeter toute poétique croyance, Siepheti n'avait garde de s'égarer dans les sentiers perdus où l'imaginaiioii promène parfois la jeunesse. Il était Écossais, d'ailleurs, c'est-à dire réfléchi , prudent et fort. Au premier moment, suivant la pente de sa nature et l'exemple de tout ce qui l'entourait, professeurs et camarades, il s'était dépouillé de toute croyance et et avait mis son âme à nu ; mais ce qui en lui était honnête et bon, avait regimbé contre le vide où nageait sa conscience. Il était redevenu chrétien, parce qu'il était homme de cœur.

A cela n'avaient pas peu contribué ses habitudes d'enfance, les conseils de sa mère^et surtout la douce société de ses jolies cousines.

Cet écueil une fois évité, Stephen, au sortir d'Oxford, fut ce qu'il devait être, c'est-à-dire un jeune médecin pourvu d'une instruction suffisante, doué d'un esprit estimable et positif, d'un cœur susceptible d'aimer b'en, mais à l'abri de ces passions terribles qui usent ou brisent une vie, et incapable aussi de ces sentimentales tendresses que chantent nos élégiaques modernes , et qui nous semblent à nous, parmi la lourde atmosphère de prose où fonctionnent iros poumons essoufflés, une impossible et charmante chimère.

On a des connaissances à la douzaine qu'on fréquente assidûment ; on a un ami, un seul, et c'est beaucoup, qu'on ne voit pas une fois tous les mois, Stephen était dans ce cas. Londres lui fournissait ces camarades qui aident à perdre le temps et qu'on oublie avec un sensible plaisir lorsqu'on n'a plus de temps à perdre. Stephen les voyait presque tous les jours, parce que sa profession de médecin lui laissait, hélas! d'excessifs loisirs.

Mais il avait coulrarté, durant les premières années de son séjour à l'université, une liaison plus sérieuse : cette liaisoir, résistant à la séparation qui suit presque toujours entre jeunes gens de coiidilioiis diverses la première entrée dans le monde, était devenue bonne el sidide amitié. Stephen et son ancien conipa;iion d'enfance s'aimaient d'autant plus peutêtre que tout chez eux était di'léreiit , pr squc oppo.'-é : l'un était, en elTct, fils de bourgeois, tandis que l'autre appartenait h la plus haute nol)les--e d'.\n,'leterre. Le gentilhomme, hautain, énergique, romanesque et meltani sou avenir entier dans un amour poussé jusqu'au cu'te, contrastait avec le ! ph ijsician, dont le caractère ne manquait pas de fermeté, dont le cœur possédait cette bravoure .ommunc à tout ga-

LES MYSTÈRES DE LONDRES

lant homme, mais qui ne poHs=aif rien à IVxtrfme et ne pou- Tait avoir aucune espèce di- nrflcni ion au titre de Iutos.

L'ami de Steplicn Mac-Nab était Fran( k li'ia'val.

La jourm'c de la veille avait été un grand jour (lour Stcpiien. II avait fait un ilioix enire ses deux rousinis iju'il .ro\ait aimiT |ns()ne-l;i d"une allfcllon é^ale. Son anoiir, (|ui faute d'ol stades éiait resté à l'étal latent , venait de se révéler avec une .orte de violence. Cet amour, sou lainenient reconnu, ehangeait (|nel(|ue 'jieu sa manière d'éire. Siepheu étaitdevenu léveur depuis la scène deTcniple Churcli. Il avait soupiré durant (oule la nuit tomuu? un jeune premier rôle de ih âtre. il subissait ewOu celte lanjjneur que le premier aniimr nuM dans l'àme la irioins suspecte <le scnsibleiie. — El puis il éiaii jaloux, ce qui dum|ile verlenieni les plus fanfarons I

Aussi élail-il rentré chez sa mère dans un état de tristesse profonde. Il était invitéce soir-lii à un bal du ^rand monde, au bal de lord James Trevor. Certes, un grand bal esi chose altrayanle pour un honinic de l'.'ige de Sieplnn. surioul lorsque ce bal iloil Itii donner accès d ins un monde nouveau, inconnu. Tcléiail le cas de noire jeune nicdecin. Ne sur la frontière dKrosse, dans le comt ■ de Oum rie., où lonl Tri'vor possédait ''eniai;nilli|ues piopriétcs, il recueillait en ceci l'Iiérita e de l'esiiine c|iii avili antreiois cnioure son père. Lord Trevor, en effet, auiincl il avait clé pr semé depuis peu, l'avait aciucilli comme on a cueille le iils d'un ami, et s'était rangé de grand cœur p .nui les lutnrs cliens du jeune doc leur. Celle clientèle, outre nuelle llaltaiiSleplien, plus (|ue nnus ne saurions dire, lui donnait naliirellement entrée à l'Iiotel, et Il avait reçu une lettre d'inviiaiion (|ui l'avait fort oc upédurant huit grands jonrs. Pouriaiit, l'Iieiire étant ven.ie où il fallait f' vêtir l'babii noir et hausser l'escarpin, Siephiu demeura lioudeur, dans sou fauteuil, vis-à-vis de sou feu presque éteint

A dix heures, mistress Mac-Nab frappa doucement à sa porte.

— Eh bien ! mon enfant, dit-elle, lu ne pars pas!

— J'aurais payé chacun de ces regards au prix de six mois de viel répondit Stephen avec chaleur...

C-t(e ré|)Onse nous dnnne sullisamnient la clef des pensées (îeSleplien. Il s-uigeait à (Mary et a ce détestable inconnu de Temple-Chiir. Il, si beau, si riche, si déiUigneiXl. .

— Ne comptes-tu point aller au bal ? demanda encore la vieille dame.

— A quoi bon ! s'écria Stephen ; — qu'irais-Je faire parmi celte noblesse oigiu'ill. use (pii se rira de moi ou ne me regardeia pas !... Je déleste les nobles, ma nièiel

Et il ajiiiiia à part lui :

— Je suis sûr que ce vaniteux donneur de billets de banque est pour le n oins un comte!

— Ali ! Stephen , dit mistiess Mac-Nab d'uii ton de reproche,— tu oublies que ton pauvre père avait l'estime de tous lesgeniilslmmuiesde notrecumté...leur esiimeet lenra iiié, reprt-elle avec un Iger mouu>ment d'orgueil. — Notre fainille n'est pas noble, maiselie vaut mieux que la bourgeoi-sie de Londres, mun lils, car le clan de Mae-Nab...

— Ebl qu importe cela, ma mèrel inierrompit Stephen avec impatience. *

Mistress Mac-Nab le regarda étonnée.

— Comme tu me parles ce soir, mon enfant! dit-elle; il faut que lu aies (|uel(iiie cliose... Quant ;1 ce bal, lu feras ce que tu voudras. Je n'étais pas venue seulenieni pour l'eu parler. Voici une lellre... mais tu n'auras pdjMi de plaisir à la lire, car elle est, je crois, d'un bon grntilliomme.

— De Franckl s'écria vivement Steidien dont le front se rasséréna.

— J'ai appris 5 reconnaître son écriture, mon enfant, parce fjup ses lei t res te dnnneni de la joie.

Siep'ieti b^isa sa mère d'un air qui demandait grâce pour sa mauvaise humeur.

— Il arrive aujourd'hui I dit il après avoir lu les piemières lignes. — I! doit éire arrivé!... I'au\!e Fiai^cLl lui aussi \a Cire bien malheureux!..

— Lui aussi! répéta mistress Mac-Nab. Serais-iu dono malheureux, loi, Stephen?

Ccli^i-ci s'cffor(.a de sourire, et la bonne mère, rassurée, quitta isûn fils jiour aller reposer.

A peine était-elle sortie, (]iu deux coups légers furent frappés ù la porte et une douce voix de jeune lille, passant par le trou de la serrure, apporta ces mots timidement prononcés :

— Merci, mon petit cou^in I

Tuis on entendit un pas de gâtelle cdleurer lestement Us marches de l'escalier conduisant aux étages supérieurs.

Il faut savoir que la jolie Anna avait employé, depuis huit jours, toute sou éloquence pour détourner StéplK n d'aller au bal de Trevor-House. Elle aussi avait sa naïve jalousie. liDc comprenait vaguement de combien d'irrésistibles séductions une femme à la mode doit être entourée; son instinct de femme devinait l'ivresse qui saisit un jeune homme au seuil de ces chaudes salles où les sourires se croisent au milieu d'une atmosphère enibauniée, où les regards se chercbent, se provoquent, s'interrogent, se répondent... et elle avait grande fiaveur, la pauvre enfant, car elle aimait Stephen tant qu'elle pouvait.

Ce (Minier avait brusquement dressé l'oreille et sa tête s'était inclinée vers la porte.

— C'est la voix d'Annal murmura-t-il après un silence; c'est le pas d'Anna. Pauvre douce (illel... Ah! Clary ne viendra pas, elle! i|ue lui importe que j'aille ou non au bail...

II mil sa tète entre ses mains.

— Qu'elle était belle, mon Dieu! reprit-il, et comme ce regard m'iûl rendu lier! Oh! je l'aime; je l'aime depuis que j'ai peur de n'être pas aimé... Mais quel Cbldonccet i omme? ajoiita-t-il avec une violence soudaine; — où l'at-elle pu connaître?... Est-ce bien lui qu'elle regardait? Et si c'est lui, lui qui nous est étranger, qui n'a jamais passé le seuil de ma mère, que ne peut-ou pas croire?...

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