RÉVEIL
r est fles choses que la plume se refuse à décrire. Nous en avons dit assez pour que le lecteur comprenne ou devine quelle dut être la conduite du docteur Hloore auprès du lit de Clary Mac-Farlane. Il ne venait point là pour prêter à l'agonie le secours de sa science; il venait pour expérimenter, au risque de tuer. i Et l'expression dont nous nous servons ici est trop douce; ' elle n'accuse pas assez. Pour le docteur, en effet, la mort de | Clary n'était point une chance, mais une certitude. Cela est SI vrai qu'il se présenta devant son lit le visage découvert, j — Or, le docteur Moore était un homme prudent. Pour agir ainsi en face de sa victime, il fallait qu'il fut bien sur de jon silence.
Nous avons vu représenter à Londres la traduction d'un drame, fameux de l'autre coté du détroit, où une reine de France, — une reine apocryphe, — détache son masque en présence de l'homme qui vient de la posséder. Mais derrière | cet homme, il y a un poignard levé. D'unemain.lareinesedécouvre le visage,|de l'autre elle fait un^signe et le poignard tue. Ce drame n'était pas (ait alors; le docteur Moore ne peut donc être accusé de jilagiat ; mais, en tout temps, le crime eut les mêmes allures, et son masque, en tombant, sert toujours de funèbre signal.
Le docteur avait condamné Clary, et cette sentence était sans appel. Elle devait traîner sa vie de tortures tout le temps nécessaire aux expériences de Moore, puis...
Nous n'entrerons point dans le détail des expérimentations du docteur Moore. A part la repoussante horreur de celle peinture, qui nous effraie, nous ne pourrions nous faire comprendre du lecteur qu'a l'aide d'un formidable déploiement de notes, expliquant, ligne par ligne, le langage technique que nous serions forcé d'employer.
Nos charmantes lailies trouveront ptuit-être l'excuse maussaoe. 11 est certain que, si nous écrivions exclusivement pour ics sijortnig-genil'womi'n, — elles patronesses d'Almack, la neurdesTrois-Royaumes,en vérité,— nous ne croirionspuint devoir nous arrêter pour si peu. N'avons-nous pas vu, en 18i7, lors du fameux procès du docteur CootesCampbcll, accusé d'avoir inoculé à une jeune fille de douze ans, à l'aide d'une lancette, un virus de la plus terrible essence, tout exprès pour comballre le mal et se faire une spécialités n'avons-nous pas vu le préloiie empli de robes de mousseline et de blanches coiffures ! On vendait les billets d'entrée jusqu'à dix guinécs, et il n'y en a\ail point au-dessous de cinq. Ohl certes, belles ladies, ce n'est pas pour vous que s'arrête notre plume. Vous êtes des femmes fortes, et, si la questian ordinaire et extraordinaire existait encore, vous vous ruineriez, mesdames, à retenir vos places aux côtés du tourmenieur. — Ce serait grand dommage pour les entreprises dramatiques. Queen's Thealre tomberait ù plat, — mais quelle fabuleuse forlune ferait le bourreau de Londres! Si nous reculons devant un hideux tableau, c'est que ces lignes, avant d'être lues à Londres, passeront le détroit. — Or, on prétend que les ladies de France n'aiment point de passion les bonheurs de l'aniphithéàire, cl laissent aux femmes dévie équivoque el aux commères, qui sont les mê-
mes par tous pays, l'exclusive jouissance des abords de la guillotine.
C'est incroyable! Nous sommes prêta en convenir. Mais, que voulez-vous, miladics.. il faut nous montrer démens envers ces faibles Parisiennes, qui ne savent point prendre leur plaisir où vous trouvez le votre. Elles y viendront peutêtre Déjà, nous at-on rapporté, les dames qui fument commencent à manger des tranches de bœuf cru, tout comme "\'os Seigneuries. Un peu de patience! l'anglophilie est fort à la mode en haut lieu. Nous arriverons, vous verrez, à mettre un peu de notre gros poivre parmi les mœurs fades et poudrées à blanc de cette pauvre France, qui, en ce moment, ne nous va pas à la cheville.
C'est pourquoi, miladies , ru/e, .Crî/a-inzal l'Angleterre pour toujours ! que Dieu nous bénisse ! etc., etc.
Et, puisslez-vous fréquenter Old-Bailey pendant de longs jours encore!
Ce que nous venons de dire du docteur Cootes-Campbell, qui fut du reste lionomblement acquitté, quoique sa culpabilité fût plus claire que le jour, pourrait nous dispenser d'appuyer sur la réalité du triste épisode dont nous tâchons en ce moment d'abréger les détails. Mais la chose est si atroce en soi, si en dehors des mœurs d'un peuple civilisé, d'un peuple surtout qui monte sur les toits pour proclamera son de trompe sa fastueuse philanthropie, elle est enlin, il faut l'avouer en gémissant, si particulièie à notre malheureux pays, qu'elle pourrait soulever au loin quelque incrédulité peut-être. — De grand cœur, nous voudrions que le doute fût permis. Mais les fails parlent. Les cas d'expérimentation sur le vif sont innombrables, et le nom des médecins cités pour ce fait devant la Théniis anglaise remplirait une longue page.
Nos médecins sont des hommes fort savans ; nous connaissons parmi eux des gens parfaitement honnêtes; peut-être même, qui sait! dans le nombre, trouverait-on un cœur compatissant. — Mais il y a une chose terrible : c'est que le docteur Moore n'est point un portrait de fantaisie.
Tout I-ondres l'a connu sous un autre nom, et beaucoup parmi ceux qui l'ont connu, n'ont point ignoré ses expériences homicides. Et pourtant c'est un homme illustre; son nom est inscrit au Panthéon britannique...
Quoi d'étonnant à cela? Manger de la chair humaine est une fort laide habitude; mais on ne songe point à l'imputer à crime ù certaines peuplades, desquelles on dit seulement : — ce sont des cannibales.
Le docteur Moore était un physician.
Qui ne sait que l'homme est porté à donner le fait pour l'excuse ou pour l'explication du tait? C'est là un des mille sophisnies du sens commun.
Le docteur Moore passa cette nuit entière au chevet de Clary Mac-Farlane. Au moment où Rowley l'avait appelé, la pauvre cTifant était en proie à une furieuse attaque de nerfs. 1 e docteur déploya auprès d'elle toutes les délicatesses de son expérience consommée. Il n'en fallait pas tant pour la sauver. — Mais Moore ne voulait point la sauver.
Vers le matin, il regagna son cabinet, où il jeta rapide* ment quelques noies sur le papier.
Clary dormait un bon et paisible sommeil.
— Qu'en faut-il taire? demanda maître Rowley qui pensait* sa préparation nouvelle.
— Il faut déterminer d'autres accidens, répondit le docteur avec réilexion. Cette nuit a été précieuse; — je suis content... Mais je ne connais qu'un coté de la maladie de miss Trevor.
11 médita durant quelques minutes et reprit :
— Faites porter son lit dans la chambre noire, Rowley... Désurmais, elle aura perpêluellemenl besiiii de sommeil... De temps en temps, vous ouvrirez le trou et vous l'éveillerez brusquement.
Rowley sortit. — A dalcr de ce moment, Clary fut vouée à oc harhare supplice que les agens de la république fianvalse inlligcrenl, dans la prison du Temple, au malheureux lils de Louis de Bourbon. Prise d'un lourd et irrésistible sommeil,
LES MYSTÈRES DE LONDRES
elle fut périodiquement éveillée en sursaut par les éclats d'une voix lenible qui tonnait au-dessus de sa télé.
Car maître Rowley faisait les choses en conscience. Il s'était muni d'un porte-voix.
Au bout de trois jours, Clary était arrivée à peu près à l'état désiré pour de nouvelles expériences. Sa rielie et robuste nature, complélemenl désorganisée, ne conservait point de force. En revanche, sa sensibilité nerveuse, accrue jusqu'à loucher l'épilepsie, s'irritait encore, s'irrilail sans cesse aux cruelles surprises de son périodi(iue réveil.
Mais la maladie de miss Trevor changea tout à fait d'aspect, comme nous l'avons vu. Devant ce mal inronnu le docteur Moore s'arrêta indécis. Il ne pouvait pas plus le faire naître chez autrui que le combattre chez miss Trevor. Un instant, le docteur cessa de s'occuper de Clary qui lui devenait inutile, et la laissa aux soins de maiire Rowley, qui partagea ses loisirs entre elle et les toxicoiogical amusements.
Nous aurons occasion de voir si cette circonstance fut un soulagement pour la pauvre fille.
Nous savons maintenant ce qu'avait voulu dire le docteur Moore en parlant au marquis de Rio-Santo de symptômes nouveaux et d'une crise terrible éprouvée par miss Trevor. Leur conversation et les événemens qui la précédèrent avaient lieu le lendemain du jour où Frank Perceval et Diana se rencontrèrent dans la maison de lady Stewart.
Il y avait vingt-quatre heures que Mary était en catalepsie.
Pendant ces vingt-quatre heures, Moore avait épuisé tous les moyens que lui fournissaient son profond savoir et son expérience consommée.
Il avait essayé d'agir sur les sens par des épreuves extramédicales; il avait organisé un concert dans la chambre de la malade, parce que certains auteurs prétendent que la musique est souveraine pour ces sortes d'atfeetions. Hélaf.! nous ne voudrions pas désespérer les écrivains estimables qui font de petites comédies chantantes, mais la musique, comme moyen curatif, ne réussit guère qu'à l'Opéra-Comique.
Là, on guérit la folie avec une romande, la fièvre avec un solo de flûte, le choléra-morbus avec un air varié de trombone.
C'est fort ingénieux. — Mais nous avons maudit souvent la harpe de David et l'hypocondrie de Saill qui ont manifestement produit toutes ces billevesées.
Le mal de Mary résista obstinément. Telle nous l'avons vue dans le salon de lady Trevor, telle elle était restée, avec son blanc visage, immobile, ses yeux fixes et luisans comme du cristal, ses membres raidis, sa pose de statue.
Ce fut auprès d'elle que se rendit le docteur Moore en quittant le marquis. Nul changement ne s'était opéré dans l'étal de miss Trevor depuis sa dernière visite. Diana Stewart et lady Campbell, qui ne la quittaient pas, étaient désespérées. Le docteur, suivant son habitude, ne répondit point à leurs questions et sortit en ordonnant quelque insignitiant remède, dont il n'attendait lui-même aucun elfet.
En rentrant dans sa maison de Wimpole-Street, il appela Rowley comme la veille, et comme la veille, il lui demanda des nouvelles de Clary.
— Ma foi, répondit Rowley, il faut battre le fer pendant qu'il est chaud et observer la nature vivante tant que dure la vie... La vie s'en va, monsieur ; si vous voulez battre le fer, il faut vous hâter, car il refroidit.
— Ya-t-il quelque nouveau symptôme?
— Oui, oui... c'est certain, monsieur, il y a un nouveau
symptôme .. et demain il y en aura un autre encore
Elle sera merle!
— Elle vit, n'est-ce pas? dit-il.
— Mais oui... un peu... Elle est évanouie... J'étais en tnin de la faire revenir quand vous m'avez appelé... J'y retourne.
Le docteur lui saisit le bras au moment où il se relirait.
— Laisse, dit-il à vûi.x lasse, — el prépare ia pile voltaïque... la grande.
LE SIÈCLE. —VI
Rowley le regarda étonné. — Puis il s'en alla en miirmurant :
— Ta ta la ! que de façons I On peut bien dire que la petite aura été traitée en cérémonie!...
Cependant l'heure à laquelle le marquis de Rio-Santo avait ordonné qu'on l'éveillât venait de sonner. Le cavalier A.ngelo Bembo se chargea de ce soin et dut pénétrer pour^cela jusque dans la chambre du laird,où Rio-Sanio s'était endormi.
Celui-ci était toujours sur le fauteuil où nous l'avons laissé. Au premier attouchement de Bembo , il ouvrit les yeux, mais il les referma aussitôt.
— Déj:"! ! murmura-t-il avec lassitude ; — Ange , ce som« meil m'a brisé.
— Prenez quelques heures de vrai repos, croyez-moi, milord, dit Bembo qui contemplait avec une sollicitude filiale les traits fatigués du marquis ; — demain il sera temps de reprendre votre tâche...
Rio-Santo releva son regard sur le jeune Maltais et sourit avec caresses.
— Ma tâche! répéta-t-il doucement ; — vous avez le coup d'œil aussi perçant qu'une femme jalouse, Ange... Vous savez tout, (iuoi(|ue vous n'interrogiez jamais... Tant que votre présence est inutile , on ne vous voit point , — mais à l'heure du péril vous êtes là...
— Sur mon honneur, don José, interrompit Bembo , je vous jure qu'il n'entrait pas un atome de curiosité indiscrète dans le sentimenl qui me portait à veiller sur vous.
— Ne le saisje pas ! répli(|ua Rio-Santo en lui tendant sa main qw Bembo serra timidement, — quand on n'a en ce monde qu'un seul ami, Ange, on le connaît et on le juge... Il est certain que, au moment où je tombais sous l'étreinte furieuse de cet homme, j'ai songé à vous. Un vague espoir m'a traversé l'esprit... Je me suis dit : mon bon Ange veille peut-être...
— Oh I milordl dit tristement Bembo, j'avais abandonné mon poste...
— J'entendais tout, lorsque j'étais là, étendu... Je sais que, depuis bien des heures, vous faisiez sentinelle... Noble et tendre cœur que vous êtes, Ange!... Quand je songe à votre d'îvoùment, voyez-vous, je crois que Dieu me protège et me garde la victoire.
Bembo était rouge de fierté. Son œil avait quelque chose de ce chevaleres(iue enthousiasme qu'excite dans l'ime fidèle d'un soldat la louange d'un souverain aimé.
— Car Dieu vjusaime, Bembo, reprit le marquis dont le sourire se teignit de mélancolie; — entre Dieu et vous, il n'y a point de ces souvenirs ([ui cai-hent le ciel .. Moi... olil moi, ajouta-t-il tout à coup avec entraînement, — je voudrais bien, au prix de tout mon sang, tenir mou épée de combat d'une main |)ure comme la vôtre, mon jeune ami I c'est alors que je serais fort !..
\ngelo gardait un respectueux silence. Rio-Santo reprit en modérant sa voix qui devint calme et profonde :
— Mais je suis lort quand même!... Et qu'importe, après tout, si l'œuvre est sainte, la main qui l'exécute I... Ah ! je ne mérite pas les grandes joies du tri )niplie , je lésais: Moïse avait péché; Dieu ne permit point qu'il mit le pied sur la terre des promesses. . mais il la lui montra de loin au jour de sa mort ; — Moïse mourut sur la terre de Moab, mais avant de se fermer, ses yeux avaient vu Clianaan.
Il joignit les mains avec nue ar Jeur passionnée :
— Que je meure, mon Dieu! oh! que je meure! poursuivit-il ; — mais , comme Moïse, l'œil sur le bulalteinl .. que je meure dans la victoire!... que je meure sur la terre ennemie, mais que mon dernier regard voie luire au loin l'aurore des beaux jours de la patrie! Mourir! je veux bien mourir, pourvu que le poids de mon cadavre achève d écraser l'Angleterre vaincue, el que mon ànie, en quittant ce monde, salue avec ivresse le règne naissant de l'Irlande!
Bembo poussa un cri de surprise.
— I/Iilniide ! dit il, la patrie !... Signore, signore ! je savais bien, moi, que votre guerre contre l'Anglais était une guerre légitiuie !