IA
PAUL FEVAL.
Rio-Sanlo ramena les longs cils de ses paupières sur l'éclair entnoasiasle de son œil , et parut un instant absorbé dans de hautes médilaiions.
— Ange, dit-il ensuite si doucement que l'inflexion de sa voix transformait presque le vrai sens de ses paroles, si un autre que vous savait la moitié de ce que vous savez , je le tuerais... Mais entre vous et les autres il y a un abîme; et je laisse mcfti cœur ouvert devant vous , sans craindre un larcin de confiance. Fussiez-vous mon fils ou mon frère, je n'en pourrais faire davantage, car mes secrets sont de ceux que le succès révèle ou que la mort scelle sous la pierre d'un tombeau.
— Merci, murmura Angelo, merci, railord! j'ignore votre vie, mais je connais votre grand cœur... Vos secrets sont à vous. Ce que j'en sais. ..et j'en sais bien peu!. ..m'emplit d'admiration et de respect... Ah! vous êtes Irlandais! Vous vaincrez, milord ! Et puissiez-vous m'aimer assez pour me donner ma part du péril !
— Votre part est faite, signor Angelo Bembo, répondit le marquis d'un ton grave. Il y a longtemps que je compte sur vous.
L'œil du jeune Italien s'éclaira. Une question se pressa sur sa lèvre. Rio-Santo l'arrêta du geste.
— Vous aurez la première place au feu, Ange, reprit-il en souriant ; mais nous n'en sommes pas là encore... J'ai pensé que vous voudriez bien me tenir aujourd'hui compagnie?
Angelo s'inclina.
— Envoyez-moi Ereb , continua le marquis. Je suis bien faible encore, mais il faut réparer le temps perdu.
Dès que Angelo fut parti , le marquis essaya de se lever. Sa faiblesse, en effet, était extrême. Il s'y prit à trois fois, retombant toujours lourdement sur le fauteuil. Enfin , il parvint ù se dresser sur ses pieds et s'avança, en c'aancelant, vers le lit dont les rideaux fermés cachaient Angus Mac- Farlane.
Le laird dormait profondément.
— Pauvre frère! murmura Rio-Santo ; — lui aussi souffre parce qu'il m'a aimé !.. Ah! que j'ai hâte de vaincre pour avoir le droit de mourir!
Un bruit de pas annonça l'entrée d'Ereb dans le cabinet voisin. Rio-Santo laissa retomber les rideaux du lit d' Angus et quitta sa chambre.
Ereb était ce petit nègre que nous avons vu servant de pupitre au bel Edward dans le salon de la maison carrée de Cornhill. 11 pouvait avoir quatorze ans, et ses formes admirables ressoriaienl sous leur enveloppe d'ébène , sans autre voile qu'un châle de cachemire rouge jeté comme un pagne autour A", sa taille.
Rio-Santo le trouva debout, immobile, au milieu de son cabinet.
— A boire! dit le marquis en s'appuyant aux sculptures de son bureau.
Ereb prit une petite clef qu'il portait suspendue à son cou par un con'on de soie et ouvrit une cassette admirablement incrustée qui se trouvait sur l'un des degrés d'une étagère. De celte cassette il retira un verre de cristal et un flacon à demi-vide. Il versa de l'eau dans le verre et y mêla deux gouttes du contenu du flacon.
L'eau se couvrit de bulles frémissantes et devint couleur d'or.
Rio-Santo en but une gorgée.
— C'est bien, reprit-il. — Que mon valet de chambre prépare mes habits.
Il s'assit cl vida le verre. — Quand il se releva , une minute après, il y avait du feu dans son regard éteint naguère et du sang sous la peau fine de ses joncs. Sa riche taille se redressa d'elle même dans toute sa lierlé. Il marcha d'un pas ferme vers son cabinet de toilette.
El quand, quelques miimles après encore, il ressortit vêtu avec celte noble élégance dont son nom était devenu le synonyme , vous n'eussiez point reconnu l'homme de tout à l'heure, le malade courbé sous la fatigue et la fièvre de sept nuits de veille.
C'était bien maintenant le superbe Rio-Santo , le roi de celle brillante armée qui évolue dans les salons dorés du 'West-End ; c'était le cavalier beau par excellence , irrésistible, sans rival , même dans le souvenir prévenu des femmes ayant passé l'âge d'aimer; c'était le héros d'amour, toujours mêlé pour un peu aux doux rêves de toutes les ladies, l'homme qui ne trouvait point de cruelles, le sultan qui jetait le mouchoir dans Londres à l'aventure , l'idole dont on se disputait les regards, et dont les /^awurs passaient sur une femme comme autrefois les fantaisies royales, sans attirer sur elle les mépris du monde!
C'était le demi-dieu, sous les pieds de qui le fashion entier se groupait, se foulait, se serrait, pour faire un vivant piédestal à sa gloire.
Et c'était aussi notre Rio-Santo à nous , l'homme calme vis ù-vis de ses haines impétueuses , l'homme fort sous son écrasant fardeau de pensées.
Il revivait; son front rayonnait. Sous l'éclair contenu dd son œil il y avait un monde de promesses et de menaces.
Le cavalier Angelo Bembo lui présenta la main pour l'aidera franchir le bas marchepied de son équipage au devant duquel piaffaientfollement quatre magnifiques chevaux.
Rio-Santo le regarda en souriant. Bembo , qui ne l'avait point encore examiné, recula, frappé d'une craintive admiration , tant il vit de force exubérante et de puissance indomptable dans ce corps exténué toul-à-l'heure.
— Oh! don José! dit-il, ce qui abat les hommes les plus robustes glisse sur vous sans laisser de traces... Je vous ai vu mourant... et vous voilà dispos, alerte, capable de braver d'autres fatigues où je m'épuiserais, moi, comme un enfant... Est-ce donc voire âme qui garde en réserve pour votre corps accablé ces trésors de vigueur surhumaine?
Rio-Sanlo sourit encore et monta d'un saut dans l'équi' page.
Bembo reprit, en s'adressant à lui-même et avec l'accent d'une superslilieuse conviction :
— Vous vaincrez, milord, vous vaincrez!
Le pavé retendit et se parsema d'étincelles; — puis le noble équipage glissa, gracieux et léger, au ras du sol, autour des arbres dépouillés du square, pour entrer au galop dans la lar^e voie de Grosvenor-Place.