CHAPITRE XXXIV
SAUNDER L'ÉLÉPHANT.
Il y avait au cirque d'Astley, en 483., un clown nommé Saunder Mass ou Saunder l'Éléphant, qui faisait l'admiration de tous les cokneys i^e Londres par sa vigueur extraordinaire. CeSaunderétailoriginairedeNamurets'appelailtoui bcnnemenl Alexandre. C'était un homme d'une taille colossale, un géant lymaihique, lourd, stupide, une contrefaçon belgf de Goliath. On citait de lui des tours de force tout à fait hors ligne: nous avons vu Snail affirmer que Saunder soulevait un cheval.
Nous ne nous rendons point positivement caution de la chose, appréhendant de faire tort à l'olympique mémoire de Milon de Crotone, mais vous eussiez trouvé à The Pipe and Pot, à l'enseigne de Shakspeare et même aux Armes de la Couronne, parmi les habitués de la rouge mistress Burnett, une foule de témoins pour attester sous serment la vérité du fait.
Quoi qu'il en soit, Saunder l'Éléphant était un des personnages les plus justement populaires à Londres, dans le printemps de 183., année qui p'écède l'époque où se passe notre histoire, quand loul-à-coup les honnêtes habitués du Cirque se virent privés de leur clown favori. Saunder disparut. Mais il disparut si bien et si complélemen que nul n'aurait su indiquer sa trace.
Ce lut un grave sujet d'élonnementpour les personnes qui eurent le loisir de s'occuper de cette éclipse subite. On en parla dans Soulhwark et de l'autre cùté de l'eau. La Tamise coula pendant trois jours entre deux masses de badauds, s'entretenaul de Saunder, et mistress Crosscairn full'échode la cité tout entière, quand elle dit un soir à mistress Bull en étendant le beurre sur sa rôtie fumante :
— Je n'a,urais jamais cru qu'un homme aussi gros que /lonsieur Saunder put se perdre comme une épingle ou un peloton de hl.
— Ou un dé à coudre, ajouta ingénieusement mistress Bull.
Le directeur du Cirque en fit une grave maladie, et Gibb> Gibbon, cabaratier de Lanibeth, que l'énorme soif de Saunder f .isait vivre, fut obligé de fermer son public-house.
Saunder l'Eléphant, tandis qu'on s'occupait ainsi de lui, passait son temps fort agréablement, en compagnie du (capitaine Paddy O'Chrane, ijui fit une petite déhauciie de trois jours à celle occasion, et changea ses douze sous de cold-without contre de grands verres de gin pur, afin de lenirà « cette masse ignoble, le digne et bon garçon Saunder. »
Ceci se passait dans la maison de Prince's-Street, qu'on venait de disposer en boutique d'eau gazeuse. Au bout de trois jours, le long festin auquel avait été lonvié Saunder 1 Éléphant prit fin. Le capitaine lui mit en main une pincB et divers inslrumens d'acier, propres à fouiller la terre sans produire d'ébranlemens, et, dans l'office même, à la place oft nous avons trouvé celte vaste tonne déplacée par Paddj^ Saunder commença sa besogne.
Il avança fort lentement d'abord, car il n'avait aucune no» lion de ce genre de travail, el l'iiilelligencc ne pouvait point choz lui, t-uppléer à l'habitude. En outre, par excès de précaution, et pour n'avoir nulle chance dêvciller l'alienlion des voisins, il lui était interdit de frapper, et d'attaquer la terre ou les foiidomens à l'aide de chocs violens, comme on fait d'ordinaire dans toute fouille. Il devait percera K sourdine, comme le ver percele fruit dans lequel ils'introduit; la fores i seule de ses bras d'athlète elle poids extraordinaire ae son
LES MYSTERES DE LONDRES
corps devaient venir eo aide à la patience et à la continuité
du labour pour avancer sa gigantt'S(|ue tâche.
Saunder posait son iiisirunient bien aflilé et de pur acier contre le sol, puis il l'ciildiiçail eu posant dessus. Celait la manirre d'agir la plus lonio, mais la plus silre. On n'onlondail riou au doliurs, on n'onloudait rion, même dans le salon où monsieur Sniilh vint liicnlùl s'otahlir avec sa liible et son garde-vue vori, ne faisant do courtes absences que les jours de paie de la maison do oomnioroo Edward and C".
Pour bien comprendre l'énormité de l'eplroprise à hKiuellc on employait ainsi un seul honinio, il faut savoir qu'il ne s'agissait point de percer un simple boyau où un être humain put se glisser en rampant. C'était une galerie qu'il fallait à milords de la Nuit, une galerie où 'Ion put marcher et courir.
Dès le commencement, le capitaine Paddy O'Cbrane servit de mètre vivant. Une fois arrivée à la prolondcur où elle devait être conlinuée paralloloniont au |)lan do la rue, la galerie dut être creusée de façnn à pornu tire à l'addy de s'y tenir debout. Cela faisait six bons pieds de bauieur.
Quant ii la largeur, l'énorme corpulence du géant luimême en donna nalurollomont la mesure. Partout oti il passait, deu\ hommes pouvaient le suivre de Iront.
L'ne fois les fondations de la maison percées, la besogne marcha un peu plus vilo. Saundor avait acquis de l'Iiabiuide. Chaque fois que sa houe sans manche et qu'il maniait a deux mains s'enfonçait dans le sol, un gros fragment de terre se détaciiait et tombait.
La nuit, des voitures venaient ù la porte du magasin de soda-waler et emportaient les déblais, enfermés dans de petites tonnes faciles ù soulever, que Paddy moulait lui-même du fond du trou.
Ceci éiait la partie la plus dangereuse de l'entreprise, car les voisins auraient pu s'élonner de ce mouvement extraordinaire dans un petit magasin connu pour la faiblesse do sa clientèle, mais les boulU|ues de F'oultry fermeni de bonne heure, et, dans Prince's-Slreet les grands murs de la Banque elle-même étaient de fort discrets vis-à-vis.
Quant aux walchmen qui faisaient encore alors la police de la Cité, il est à peine besoin de dire qu'ils voyaient et passaient.
Saunder avait dans son trou une existence parfailoment réglée. 11 ne sortait jamais, bien entendu : c'était cette nécessité de la séquestration qui l'avait fait choisir, ou qui avait été du moins la principale cause du choix lixé sur lui. La première condilloii en oH'ot d'une entreprise de ce genre est son inviolable et absolu secret ; or, quelle meilleure garantie du soci'ot que la captivité de l'homnie dont on peut craindre l'insdiscréiion ? — aunder était là pour romplaoor dix hommes dont il faisait la besogne ot (|u'on n'aurait pu enfermer comme lui sans employer la force.
Lui ne se plaignait on anciino façon de son sort. On peut dire qu'il était la de son plein gré, car la fascinalion n'a jamais été regardée comme violence. S undor était enchaîné rfans son trou à peu près comme Renaud dans les poétiques "•osquets d'Armide. iSoulemont Arniido manquait. — Un énorme pot de grès toujours plein de gin remplaçait cette charmante femme avec avaniage.
"En outre, Paddy O'Cbrane, avec son éloquence sentencieuse et lardée de jurons arlistement espacés, avait pris sur l'esprit grossier de {'Eléphant un excessif empire. Saunder avait une foi aveugle eu tout ce que disait Paddy, et le bon capitaine n'avait garde de lui mettre en tête des pensées d'escapade.
Bien au contraire II faisait valoir en termes qui eussent rendu jaloux nos plus énergiques orateurs de la Chambre basse le bonheur dont élait enlouré Saundor. Que lui manquait-il ? n'avaitil pas un bon lit dans son trou ? no lui donnait-on pas pour ses repas des tranches de bœuf et du porter en abondance'' Entre ses repas n'avait-il pas du gin à discrétion et d'exoollont tabac de contrebande?— Tout cela, sans parler do l'honneur de trinquer de temps à aulre avec un gentleman de l'importance du capitaine Paddy O'Cbrane,
ancien patron du sloop le Hareng, frété par Gween and Gweende Carlisie !...
Il y avait un point pourtant sur lequel l'Eléphant et son rornao no pouvaient point s'accorder. L'Eléphant voulait par» fois savoir où devait aboutir son travail.
— Tonnerre du ciel! ré|)ondait alors Paddy avec convie lion ; — ce que nous trouverons fora ta fortune et la mienne, pesant coquin,— que diable! — mon véritable ami... Tu auras,— ou ([uo Dieu nous damne tous les deux ! — une maison à trois étages dans Lambeth, et toutes les porteuses à la mer, scélérat slupido, mon camarade bien-aimé, te feront \» cour, aussi vrai que tu auras pour mille livres de gin dans ta cave,— et pour mille livres de porter, Saunder, — et pour mille livres de wisky, — et pour mille livres... que Satan te berce, mille misères!
Ceci était souverainement concluant. L'Eléphant se pourléchait à l'idée de toutes ces mille livres liquides, et les faces basanées des porteuses à la mer, rendues plus séduisantes par quelques mois de solitude, souriaient en dansant une gigue autour de ses gros yeux alanguis.
—Eh bien !...eh bien !... grondait-il;— monsieur Paddy... nous boirons ensemble.
—Sans doute, épais butor, sans doute, mon digne ami. Nous boirons ensemble... on tu boiras tout seul... Allons! à la besogne, mon tils, que l'onlor te brûle !
Et Saunder enfonçait son outil en terre avec une ardeur nouvelle.
Il ne faudrait pas croire du reste qu'il travaillât outre mesure. On ne le pressait point et c'était sagement fait, car toute l'éloquence de Paddy se serait brisée contre son apatlii(ine paresse. Il avait ses heures de travail et ses heures do repos, et pou d'ouvriers auraient pu se vanter d'être aussi bien traités que lui sous ce rapport. — En somme, il ne travaillait guère (juo huit heures par jour.
Il dormait seize heures.
Ceci nous oxpliquo comment Paddy pouvait vaquer ù d'autres occupations et trouver le temps encore de faire un doigt de cour à mislress Riirnett dos Armes Je la Couronne.
Saunder dormait ordinairement huit heures do suite, après quoi, il travaillait sans se faire prier pendant quatre heures. C'était une habitude pri:e. Désormais, le géant était réglé comme une pendule. La tâche finie, il recommençait son somme, ou bien il fumait et buvait.
A coup sur, cette vie n'était point aussi laborieuse que celle qu'il menait jadis au cir(|ue d'Asiley, et pourtant, à la longue, elle lui fut fatale. Ce repos proS(|ue constant, interrompu par un travail qui exerçait et fatiguait seulement certains muscles, vint on aide à l'actiun meurtrière de l'atmosphère humide et viciée du souterrain. L'abus excessif que Saunder faisait des liqueurs fortes contribua pour sa part à miner lontomont son athloliipio constitution. Bref, huit mois après l'ouverture de la tranchée, le géant, suivant l'expression du capitaine Paddy, ne baltail plus que d'une aile. Un aulre que lui n'aurait certes puint résisté si longtemps à son terrible régime.
Saunder avait en hauteur un pied de plus que le capitaine. En largeur, on eût taillé dans sa corpulence quatre Paddy pour le moins. Il portait sur son torse massif une asseï bûuiu> tigure dépourvue de tous intelligons instincts, mais exprimant une trani[;iiHito d'àme aussi complète que possible. Il est à croire que, à part le gin et les porteuses à la mer, délices promises comme récompense de ses efforts, il y avait en lui un troisième élément de patience : celait le légitime espoir d'acqnérir le droit, sa tache une fois linie, de dormir vingt-quatre heures par jour, pour peu que l'idée lui en prit.
Le travail avançait cependant, non pas rapidement, mais toujours, et personne dans Londres n'avait eu vent de celle entreprise extraordinaire. Le succès ne paraissait point douteux. Encore quelques tonnes de terre enlevées et un large chemin s'ouvrait du coin de Prince's-Sireet aux caves de la banque.
C'était un vaste boyau de forme semi-cylindrique, élan-
PAUL FEVAL.
, sonné à courts intervalles par des cercles de fer, et percé en certains endroits .'i plus de quarante pieds au-dessous du pavé de la rue. Le calcul des lords de la Nuit avait été juste, malgré sa paresse, VÉléphant avait accompli ce que six hommes n'auraient point pu faire, — et quelle difficulté de tenir six hommes enfermés durant neuf mois!
Le jour où Paddy O'Chrane introduisit le cavalier Angelo Benibo dans la galerie souterraine, c'en était presque fait. La boussole avait indiqué l'exacte direction à suivre, et Paddy, en pointant un plan de la Banque intérieure, avait reconnu depuis une quinzaine de jours environ, la nécessité défaire remonter la galerie.
1^ Il conjecturait que quelques pieds seulement le séparaient 3es caves.
Bembo traversa la galerie, éclairée très suffisamment par les lampes, avec une extrême surprise. 11 ne pouvait croire qu'un homme eût fait tout cela. Tandis qu'il regardait la route, nettement arrondie, le capitaine se retourna tout-àcoup.
— Chacun aime, sur mon âme et conscience, dit-il, — ma foi! — à donner aux gens les titres qui leur appartiennent... Êtes-vous simple gentleman, monsieur?
— Qu'importe cela ? demanda Bembo.
— Ah! ah ! du diable, voyez-vous!... moi je suis capitaine ou que Dieu me confonde, tonnerre du ciel !
— Moi, je ne suis rien du tout, répondit Bembo.
— Ah! ah !.. murmura Paildy en touchant son chapeau: — Votre Seigneurie se trahit, Satan me brille !... Eh bien 1 le pauvre Saunder verra un lord avant de mourir, le pitoyable drôle, voilà tout.
Paddy se remit en marche, en ajoutant philosophiquement:
— Dieu peut me damner, par Belzébuth et ses cornes ! mais il n'y a qu'un lord pour dire : .le ne suis rien du tout... Il faudra que je m'habitue, moi aussi... Mais non. mille tonneaux d'aspics et de sorcières!... on me prendrait au mot!
— On n'entend rien, dit Bembo; sans doute votre homme dort ou se repose ?
— .Mon homme ! répéta Paddy; eh ! eh ! mon homme ne dort pas, sur ma parole la plus sacrée, non !. . Mon homme travaille, si on peut dire (pfil soit un homme... Ce n'est pas son heure de dormir, sans cela vous l'entendriez ronfler, sur mon salut éternel 1... Il fait plus de bruit en dormant qu'en travaillant... mais, Dieu me damne, niilord! — et Dieu me iiamnera, mille infamies! — vous devez commencer à entendre sa musique.
Bembo prêta l'oreille et saisit les sons graves et sourds d'un râle éloigné.
— C'est sa -manifre de geindre, reiirit le capitaine avec un juron d'élite qu'il ne nous est point permis d'écrire; — il faut croire que ça l'amuse, car il ne cesse pas... Tenez! voilà son lit et sa bouteille.
Paddy montrait un enfoncement pratiqué dans la paroi de la galerie, où se trouvait un véritable et bon lit. Quant à la bouleille, c'était une cruche de grès qui pouvait bien contenir six pintes.
Au bout de quelques pas, ils commencèrent à monter une pente assez raide, et bientôt le capitaine, s'arrêtant tout-àcoup, s'eiïaça contre la muraille.
I — Si Votre Seigneurie, de par l'enfer! veut se donner la Ipeine de regarder, dit-il, elle verra Saunder l'Kléphant, le Iplus gros coquin qui soit dans les Trois-lloyaunies, — et le iplus grand aussi, que Dieu nous damne! j Bembo leva les yeux et vit devant lui en effet un massif colosse qui, geignant et souillant, relevait jiuis abaissait ses bras en mesure. Il n'avait point entendu le pas des visiteurs ft continuait sa beso;;ne sans se douter de leur présence, j La terre qu'il détachait par énormes fragmcns à chaque effort tombait dans une caisse disposée au devant de lui et, |dc temps à autre, il vidait la caisse pleine dans une de ces jtonnes dont nous avons parlé. A quelques pas derrière lui, , sur une table, il y avait une pendule, une boussole, un niveau et qucl(|ues instruniens de calcul. C'était la place du capilaiuePaddy O'Chrane.
Bembo contempla quelque temps avec une muette surprise cette machine humaine dont tout ce qui l'entourait disaitl'extraordinaire puissance. Le géant était à demi nu. La lumière de la dernière lampe tombait d'aplomb sur ses épaules baignées de sueur. On voyait ses muscles saillir et s'etfacer tourà-tour, et les athlétiques proportions de son torse ressortaient, dépassant de si loin la mesure humaine que Benibo croyait rêver. Il attendait avec une sorte de curiosité craintive que le géant se retournât, tant il pensait voir de terrible énergie sur le visage porté par un tel corps.
Paddy jouissait à part lui de l'étonnement de son hôte. Saunder était à lui, et c'était, il faut l'avouer, un animalassez rare pour qu'on put éprouver en le montrant aux gens un léger mouvement d'orgueil.
— Ehbien, railord?... dit-il enfin avec cette vaniteuse modestie du sportman qui exhibe son meilleur cheval à l'admiration d'un visiteur; — de par tous les diables, eh bien!... comment trouvez-vous mon petit Saunder?
— C'est inconcevable! murmura Bembo; — sans bruit..., sans chocs, il entame le sol...
— Comme si c'était un pudding, damnation! niilord, n'estce pas ? interromplile capitaine. — On chercherait longtemps, je vous le jure sur l'honneur, par le nom de Dieu et par le nom du diable, — car il en faut pour tous les goûts, ou que j'aie le cou tordu par une femelle de démon, tempêtes 1 — on chercherait longtemps avant de trouver un coquin de sa taille aussi bien stylé... C'est moi qui l'ai dressé, milord.
— Il a l'air bien fatigué! dit Bembo.
— Voici l'heure où il se repose, milord.
Au moment où Paddy achevait ces mots, la petite pendule se prit à sonner onze heures. — L'Eléphant laissa aussitôt tomber son outil et poussa un long soupir de contentement.
— A la bonne heure, Saunder, à la bonne heure! s'écria Paddy d'un ton paternel ; vous savez compter, gros fainéant, mon lils... buvez ce verre de gin, triste créature, pardieu! à la santé de Sa Seigneurie.
Saunder se retourna et Benibo faillit jeter un cri de surprise à la vue de la physionomie éteinte, souffrante, débonnaire, (|ue montra le géant. Par derrière, on devait penser que Saunder avait un de ces visages qui font trembler les faibles et arrêtent l'homme le plus résolu; par devant, on ne trouvait en lui qu'un enfant de taille colossale, perdant par un absolu défaut d'intelligence et de volonté le bénéfice de sa force physique.
A l'aspect de Bembo, il porta sa main à son front découvert, comme s'il eût voulu soulever une coifl'ure absente. En Angleterre, où le chapeau d'un gentleman semble rivé à son crâne, ce geste est plus significatif que partout ailleurs. — En même temps, Saunder se prit à sourire innocemment et baissa les yeux comme aurait pu faire un enfant timide.
— Il est stylé,dit lecapitaineavec une laconique emphase; — stylé et dressé, que Dieu me punisse !... dressé par moi.
Saunder avala d'un trait l'énorme verre de gin que lui présentait Paddy.
Sa figure blafarde et bouffie nes'animapoint. Seulement il murmura en passant la langue sur ses lèvres :
— Bon!... monsieur Paddy, bon I
— .le crois bien, gros ivrogne, mon ami, sac àgin stupide, répliqua doucement le capitaine; — je crois bien, de par l'enferl... L'avez-vous assez regardé, milord?
Bembo fit un geste de pitié que Paddy interpréta comme une affirmation.
— Va te coucher, dit-il, misérable éponge, mon camarade... Dors bien, et, — que le diable t'emporte ! — ne fais pas de mauvais rêves.
Saunder se glissa de son mieux entre Benibo etlamuraiii'e. L'instant d'après il ronflait comme uncyclope.
Paddy attira Bembo vers sa table et versa deux verres de gin.
— Milord, dit-il, vous avez tout vu... Je bois à la santé de Votre Seigneurie, que l'enfer m'attende !... et m'attende longtemps, par Dieu!
— Cela ne m'apprend pas où en est la besogne, répliqua Bembo.
LES MYSTERES DE LONDRES
Paddy prit son air le plus grave et sa parole la plus scnlencieuse.
— Tonnerre du cicll dit-il en montrant un petit papier gras couvert de cliiffrcs assez mal alignés; pour ce qui est du calcul, que diable! nous autres marins ne sommes pas des manchots... Sur le sloop le //orenj, triple ouragan! — par ma foi! — j'ai fait des opérations plus difficiles que cela... Nous sommes sous les caves, milord, ù di\ pas du magot.
Comme Bembo n'avait nul moyen de vériliercette assertion, et que le temps pressait, il retourna sur ses pas, suivi du capitaine qui lui lit courtoisement la conduite jusqu'à la rue, et lui souhaita cordialenientia damnation éternelle.
Monsieur Smith était déj:"i parti.
Bembo remonta dans son cab et se lit mener de toute la vitesse du cheval dans White-Chapel-Road. Arrivé à l'angle d'Osborn-Street, il paya son cocher et descendit pour continuer sa route à pied jusqu'à Bakers-Row.
Arrivé lA, il frappa vivement ;■» la porte d'une vaste maison qui s'ouvrit aussitôt. Derrière la porte se tenaienldeux hommes, sans armes apparentes, mais dont le vigoureux aspect disait suilisamment que, la porte ouverte, il restait encore une barrière à franchir.
•— Qui demandez-vous, gentleman? dit l'un d'eux.
— Le conseil de la Famille, répondit Bembo. — Qu'èles-vous?
— Lord de la Nuit.
— Votre Seigneurie est en retard, dit l'autre portier, — ou sentinelle, — en s'écarlant pour livrer passage. — Milords sont assemblés depuis une heure.
Bembo monta rapidement un grand escalier bien éclairé et fut bientôt introduit dans ce spacieux salon où lady Jane B....,au sortir de la cave empestée dupurgaïoj're, avait échangé les vingt mille livres de son royal protecteur contre le diamant de la couronne.
Autour de la large table, recouverte d'un tapis vert qui occupait le centre du salon, une vingtaine d'hommes étaient assis.
Au milieu de la table, sur un fauteuil plus élevé, ressemblant à peu près à ce trône où s'asseyait dans la chapelle souterraine de Sainte-Marie de Crewe le moine à la simarre de soie, siège ait monsieur le marquis de Rio-Santo.