PL. 4. — GYPAÈTE BARBU
Gypaètus barbatus (Temm., ex Linn.). — Vultur barbatus (Linn.).
Mâle adulte : le plumage de la tête, qui paraît peinte, se distingue par une large bande noire s’étendant depuis la base du bec jusqu’aux yeux, qu’elle encadre entièrement; puis, se ramifie en une raie plus étroite partant du dessus de l’œil au travers du front, et une autre, de l’angle externe de l’œil jusqu’au méat auditif; ornement caractéristique d’autant plus remarquable qu’il se dessine et tranche vivement sur le fond blanc ocracé des plumes de la tête, qui sont courtes, acuminées et à tiges noires; tout le dessus du corps d’un beau gris brun ou ardoisé foncé, avec le milieu, ou la baguette de chaque plume, ressortant en blanc fauve ; celles des rémiges secondaires seules ne se voient pas au repos; celles-ci apparaissent d’un brun noirâtre uniforme; rémiges primaires d’un gris noir ou plombé foncé, ne laissant apparaître le blanc de leur rachis qu’à la pointe ; queue longue et très étagée, avec le rachis des rectrices de même couleur; tout le dessous du corps d’un roux orangé plus ou moins clair ou
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foncé, selon l’âge ou )es localités. Bec et ongles noirs; iris d’un jaune brillant, éclatant au milieu d’un rebord charnu et saillant d’un rouge orange qui entoure les yeux ; pieds d’un blanc bleuâtre. Longueur totale : un mètre quarante à cinquante centimètres.
Le bec seul porte seize centimètres et demi de longueur ; la queue plus de quarante-sept, et, quand elle est étalée, un mètre; l’envergure varie de trois mètres cinquante centimètres à quatre mètres, mais rarement; quant au poids, il varie beaucoup plus, étant à l’ordinaire de vingt-quatre à trente-deux kilogrammes, et pouvant même s’élever à quarante. Tels sont les chiffres exacts fournis par M. de Tschudi, -dans sa belle et savante monographie du Gypaète des Alpes, traduite, en 1859, par MM. Youga de Neufchâtel, et Schimper de Strasbourg.
D’une taille moindre en Asie, le plus grand de ceux observés en 1858, par M. Adams, dans l’ Himalaya, avait un mètre trente centimètres de longueur, depuis la pointe du bec jusqu’à l’extrémité de la queue, et trois mètres seulement d’envergure.
Propre à l’ancien continent, on peut dire qu’il en occupe les quatre points cardinaux ; en Europe, des Pyrénées à la Suisse et à la Savoie; en Asie, depuis la Sibérie jusqu’au Caucase et à l’Himalaya; en Afrique, de la Palestine à l’Atlas, et depuis les bords de la Méditerranée, en passant par la Palestine, jusqu’en Abyssinie. C’est l’habitat le plus étendu de tous les oiseaux de proie d’Europe.
Le Gypaète barbu, ou Lammer^/gier (Vautour des Agneaux), est, selon la belle expression de M. de Tschudi, le Condor des Alpes, et, sous le rapport de la taille, il le cède au Condor d’Amérique, autant que le soulèvement des Alpes le cède en hauteur à celui des Andes. Malgré cela, dit cet auteur, le Gypaète n’en reste pas moins l’oiseau géant, l’oiseau le plus extraordinaire des Alpes, tant par ses mœurs que pour son organisation.
Dès qu’il a fini de chasser, il se perche tranquillement, pour le reste de la journée, sur son aire ou sur un rocher voisin. 11 paraît alors stupide et paresseux ; car il y a pour l’aspect, entre l’Aigle et le Gypaète, la même différence qu’entre la Buse et le
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Milan. La large queue et les ailes arrondiés de l’Aigle donnent à son vol quelque chose de lourd, tandis que posé, il a l’air fier et courageux. A terre, le Gypaète a l’air pesant, le cou ployé et la tête enfoncée entre les ailes, tandis que lorsqu’il vole, ses longues ailes étendues et sa queue déployée le font paraître svelte et majestueux. Lorsqu’il n’a pas de petits à pourvoir de nourriture, et que rien ne vient le déranger de son aire, il ne prend plus le vol de toute la journée. Aussi, comme les touristes ne parviennent guère dès les premières heures du jour dans les régions que fréquente le Gypaète, il est fort rare qu’ils l’aperçoivent volant dans les airs.
Sans être un oiseau vagabond, il change de séjour suivant les saisons. Au printemps, il habite la région alpine supérieure et moyenne, et niche sur les cimes déchirées, ou aux flancs de parois qui forment sur le nid une saillie en guise de toit. Il n est pas rare de pouvoir distinguer l’aire, que tous les habitants du pays connaissent fort bien; mais elle est toujours inaccessible, hors de la portée même des meilleurs carabines. Le nid est construit simplement, mais très grand, et pendant longtemps, aucun naturaliste n’a eu l’occasion de l’examiner.
Tous les inventaires que l’on ferait des débris trouvés autour ou au pied de Faire du Gypaète ne sont rien en comparaison de ce qu’on trouve dans son estomac.
L’estomac d’un Gypaète contenait cinq fragments de côtes de bœufs de cinq centimètres et demi de largeur et de seize à vingt-quatre de longueur; toute la jambe d’une jeune chèvre à partir du genou, et une masse de poils pelotonnés; car quoiqu’on ait prétendu que le Lâmmergeier ne rejette pas les poils des animaux dont il se nourrit, il est bien clair cependant que cette pelote paraissait, toute prête à être expectorée ; et l’on a vu des Gypaètes vivants , récemment capturés , vomir des touffes de plumes et des poils de chamois. Ces os étaient déjà perforés par l’action du suc gastrique, et ceux qui avaient pénétré dans l’intestin étaient fragiles et réduits à leur calcaire.
En général, le Gypaète dévore sa proie sur place ou la trans-
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porte sur le rocher qui lui sert habituellement de table, et 1 y déchire en lambeaux. Lorsqu’il voit paître, au bord d’un précipice, un animal un peu grand, un mouton gras, un vieux chamois ou une chèvre, il se met à décrire au-dessus de lui des cercles étroits, et cherche, en l’inquiétant et en l’effrayant, à le faire fuir du côté de l’escarpement, puis, dans son vol rapide, il passe auprès de lui comme une flèche et, le frappant de son aile puissante, il réussit souvent à le pousser dans le vide. La proie tombe brisée au fond de la gorge, où le Vautour descend alors pour s’en repaître. Il commence par lui arracher les yeux et les avaler, après il lui ouvre le ventre, en dévore les entrailles et finit son repas par les os. D’un coup de bec, il broie le crâne des chats vivants, et les avale ensuite tout entiers.
La légende de chasseurs et de dénicheurs du Gypaète attaqués par lui, on peut la parcourir avec intérêt dans le beau livre deM. de Tschudi.il est une autre légende dont nous voulons parler, parce quelle compte encore des incrédules parmi les plus savants ornithologistes.
C’est à tort, selon lui, que l’on a émis des doutes sur les enlèvements et les attaques d’enfants attribués au Gypaète; il en cite plusieurs exemples.
Même privé de sa liberté, cet oiseau, 1 hyène des aiis, comme l’appelle M. de Tschudi, conserve une voracité et une avidité à la hauteur deses facultés digestives. 11 arrive quelquefois, et c’est surtout le cas chez les Gypaètes captifs, que 1 animal ne peut plus faire descendre les os dans son gésier et dans son œsophage déjà remplis, si bien qu’ils sortent du bec jusqu’à ce qu’il y ait de la place au-dessous d’eux.
Nous avons vu l’usage qu’il fait en tout temps de ses facultés.
Les ravages que cet oiseau fait dans les troupeaux ont été tels, qu’en Suisse sa tête fut mise à prix par une loi qui a reçu son application jusqu’à ces dernières années. Il paraît que cette mesure en diminua le nombre, au point que l’on jugea sans inconvénient aucun de décharger l’État de cette dépense de primes.
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qu’on trouva inutile de maintenir la loi, et que, finalement, on s’empressa de l’abroger.
On s’aperçut bientôt que l’on avait eu tort, car les ravages recommencèrent comme avant, et les choses en sont arrivées à ce point, qu’en juillet 1875, le Journal de Genève constatait le fait en ces termes :
« Depuis qu’on a supprimé la prime pour la destruction des Gypaètes, leur nombre tend à augmenter considérablement dans rOberhasli, au grand détriment des éleveurs de moutons. Sur la Plattenalp, presque tous les agneaux sont enlevés. Dernièrement on a découvert deux petits dans une grotte située à la lisière des forêts. Les deux fils de l’ancien hôtelier de la Grimsel, Frutiger, se sont emparés de ces petits, sans que le père ou la mère aient fait mine de se défendre. »
Il faut donc s’attendre à voir ce bel oiseau devenir de plus en plus rare dans les Alpes, et peut-être en Europe; et alors quel sera son prix? Un beau mâle adulte s’est vendu six cents francs h \q. Société zoologique d’Anvers, en 1874.
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