CHEVALIER DE MAL-MENTAL
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Raoul de Mal-mental reçut le jour d'un père très-pané, et cela exerça une influence bien fâcheuse sur son moral. Ce qui prouve combien I\Ial-mental le père était pané, c'est qu'après avoir donné le jour à son fils il mourut sans lui avoir jamais rien donné autre chose.
Du reste, nous présumons que ce vieux gueux n'était pas honnête , car sans cela on n'aurait pas manqué de nous parler de sa vertu ; puisqu'on a gardé le silence sur ce sujet, c'est qu'il n'y avait absolument rien à en dire.
A la mort du vieillard, Raoul, après un inventaire exact et complet, terminé en trois minutes, s'étant aperçu qu'il héritait uniquement du nom de son père, résolut de venir manger ses revenus à Paris. — En conséquence, il prit la route de la capitale, et il ne prit même guère que cela pendant trois jours de marche, — vu l'état de ses finances.
Arrivé à Paris, le jeune chevalier de Mal-mental eut une première monomanie : ce fut de visiter le grand roi Louis XIV et les restaurants à trente- deux sous. — Après plusieurs essais également infructueux, le jeune chevalier, grâce à la protection du maréchal de Vieux-Lard, plus connu sous le sobriquet de Villars, parvint à s'enrôler dans un régiment de tourlourous de l'époque, ce qui l'admit à l'honneur d'aller se faire casser différents membres au service du grand roi ; — ce malheureux Malmental ne se contentait pas d'avoir la tête fêlée.
Mais, voyez la chance! — notre héros part pour la Flandre, et voilà que ça l'amène immédiatement à voir Versailles, attendu qu'après la première victoire le maréchal de Vieux-Lard dit à son protégé : •■ Mon ami, vous êtes couvert de lauriers et de boue, profitez de cela pour aller vous présentera Louis XIV. Vous lui direz de ma part : — Gloire, victoire, guerriers, lauriers et Français ! — ça suffira. ••
Effectivement, à peine le grand roi entend-il ces mots que ça lui cause le plus grand plaisir ; — rhais il s'empresse de congédier Mal-mental en le félicitant sur son courage et en lui promettant sa protection. Mal-mental sort du palais avec un orgueil de dindon, tellement il se croit déjà truffé dépensions et
(1) Au monieDt de mettre sous presse, nous apprenons que M. .\lexandre Dumas, qui avait eu counaissauce de notre manuscrit, nous ue savons par quel moyen, a public uu roman en quatre volumes, sous le titre des Aventuris du chevalier dHarmental. — Comme ce roman ne peut être qu'une parodie de notre ouvrage, nous attaquerons M. .Alexandre Diiiuas en contrefaçon.
bardé de décorations, en récompense des nobles cicatrices imprimées par l'ennemi!
En voyant que notre chevalier de Mal-mental fait ainsi soixante lieues en dix heures et parvient à plaire à Louis XIV, vous vous dites peut-être : — Voilà un gaillard qui, s'il continue, ne peut pas manquer de faire son chemin, nous n'avons plus besoin de nous inquiéter de lui. . . — Et peut-être même, pour ne plus vous occuper de lui, étiez-vous déjà sur le point de planter là le roman !
Halte-là, monsieur, comme vous y allez... attendez un peu, et vous allez voir qu'en un clin d'oeil les verres de la lanterne magique sont changés: — Voici que le grand roi Louis XIV, le soleil de Versailles, a la faiblesse de se laisser mourir comme un vulgaire ferblantier; — le régent gouverne à son tour, et n'a rien de plus pressé que de mettre sous la remise tous les anciens serviteurs du grand roi, et Mal-mental ne se trouve plus possesseur que d'un nez qui a trois pieds de long (anciennes mesures du temps de Louis XIV ).
Pour comble de malheur, Mal-mental, qui était amoureux fou d'une dame du grand monde, entend tenir des propos sur l'objet
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de sa flamine, et conçoit immédiatement le projet de tuer, selon les règles les plus propres de l'art, l'insolent qui s'est permis ce blasphème envers sa dulcinée.
Seulement, les duels étant défendus sous peine de mort pour le survivant, ce qui ne laissait pas que de compliquer la question, les témoins pour ces sortes de parties de plaisir se trouvaient assez difficilement. — Aussi, que fait IMal-mental ? — Il se rend sur le Pont-Neuf, où jadis se réunissaient une foule de Ruffians (c'était la Bourse de l'époque), et il ne tarde pas à voir arriver en chair et en os l'homme de ses rêves, c'est-à-dire une espèce de sacripant nommé le capitaine Roc-finelte, orné de moustaches presque aussi longues que sa rapière.
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Mal-mental offre aussitôt à ce monsieur son amitié et l'occasion de se faire couper la gorge. — Le capitaine Roc-finette, touché de cette marque de confiance, accepte immédiatement, et nos deux champions vont sur-le-champ retrouver leurs adversaires qui les attendent au bois de Boulogne. Nos combattants se rencontrent , se saluent respectueusement , se mettent en garde, s'enfoncent réciproquement six pouces d'acier n'importe où, — puis se resaluent encore plus respectueusement.
Quant à Roc-finette, il n'a pas reçu la moindre égratignure, attendu que sa longue épée, ou, pour nous servir du mot propre, sa colichemarde , a pour habitude de perforer tous ses adversaires depuis vingt ans. — Vous conviendrez que ce Roc-finette était en société un homme tant soit peu colichemardant.
Pour récompense de ce service. Mal-mental donne son cheval au capitaine, en le priant de le garder toute sa vie (toute la vie du cheval, bien entendu). — Roc-finette le jure, et en conséquence il va le vendre aussitôt, attendu qu'il éprouve le besoin de le manger, et que , pour se livrer à ce repas plus agréablement, il aime mieux transformer cet animal en pièces de six livres.
Rentré chez lui. Mal-mental trouve deux billets arrivés/ra7ico. — Le premier a été écrit par la dame pour laquelle il vient d'exposer sa vie et de sacrifier son cheval. — En termes très-polis cette dame le prie de ne plus remettre les pieds dans son domi-
cile politique et conjugal, attendu qu'elle a choisi un autre ami intime.
Mal-mental tombe de son haut, et, pour se remettre, éprouve le besoin de s'arracher quelques poignées de cheveux.
Le second billet annonce à Mal-mental qu'un domino gris orné d'un nœud violet lui donne rendez-vous pour le même soir au bal de l'Opéra. — Ce ruban violet veut filer avec lui une aune de conversation.
Mal-mental, dans le premier moment , ne sait pas trop s'il veut ajouter foi à une lettre anonyme qui n'est pas signée, — puis enfin il se décide à mettre un nez de carton, et sous ce travestissement il se rend au bal de l'Opéra, où le Musard de l'époque fait danser la Monaco à tous les jeunes balochards des meilleures familles de France. — Il aperçut même le beau duc de Richelieu qui pinçait son léger cancan à la barbe de tous les sergents de ville, et sans s'inquiéter le moins du monde s'il désobligeait son gouvernement ; il va sans dire que son travestissement était du meilleur goût et parfaitement chicandard!
Mal-mental ne tarde pas à rencontrer dans le foyer son Ru ■ ban violet , et ledit Ruban l'entortille tellement , qu'il lui persuade de se laisser emballer dans un coucou qui doit le conduire, les yeux bandés, dans un lieu complètement inconnu de la police française.
Après une course assez longue , les voyageurs arrivent dans
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un souterrain habité pour l'instant par un tas de œnspirateurs qui méditent un assassinat en faveur du régent.
Tous ces brigands sont des seigneurs de la plus grande distinction , et la maîtresse du logis n'est rien autre que la duchesse du Maine , qui , pour différents motifs de famille, tient à se débarrasser de son parent Philippe d'Orléans, à appeler en France le roi d'Espagne, et à exciter une guerre civile ; — la vie est si courte, qu'on ne saurait trop en embellir le cours.
L'âme de cette conspiration est l'ambassadeur Cellamare , qui , au dire de quelques historiens d'ordinaire parfaitement renseignés, était un grand bel Espagnol , sec comme une allumette chimique allemande, et jaune comme une orange portugaise, du reste ayant tout l'aimable entrain d'un Anglais, et l'accent éminemment alsacien.
Il est vrai que d'autres historiens non moins bien renseignés prétendent que ce personnage avait une taille qui aurait été la parodie de celle de Lepeintre jeune , si Lepeintre jeune eût
existé à cette époque , et possédait un aimable coloris qui semblait emprunté à un vieux fond de tonneau de vin de Bordeaux.
Aussi, pour satisfaire tous les goûts, avons-nous pris le parti de faire confectionner une double portraiture de ce célèbre personnage ; — ei notez que ces portraits sont parfaitement ressemblants, attendu qu'ils n'ont pas été pris au daguerréotype.
Mal-mental , après avoir contemplé ce personnage pendant quelque temps, ce qui ne lui procura pas une bien grande satisfaction, mais ce qui nous laisse pourtant à penser qu'on lui avait ôté son bandeau , pousse tout à coup un : — A/i ! sacrisd ! d'admiration en apercevant les beaux yeux de la duchesse du Maine, qui, voyant que le jeune homme est ioqué, profite de cette première influence pour en faire complètement un conspirateur.
Mal-mental , en sa qualité de tourlourou licencié , e.st trèsmécontent du gouvernement, et se met à jurer tout ce qu'on veut sur tous les poignards de la société , et sur les beaux yeux de la duchesse, qui le poignardent encore bien davantage.
Bref, on choisit notre jeune homme pour en faire l'agent actif de la conspiration , attendu que tous les autres messieurs sont trop grands seigneurs pour avoir du cœur ; c'est bon pour les petites gens. — Pour commencer à conspirer, on envoie Mal-mental habiter une petite chambre sise à un cinquième étage de la rue du Temps-Perdu , appartement qu'il loue sous le nom et sous le costume d'un jeune Savoyard. — Ce moyen était mgénieux et devait dérouter tous les soupçons de la police; car on sait bien que les Savoyards , fussent-ils nés en Auvergne , ne songent jamais , en fait de politique, qu'à se procurer des peaux de lapin au plus bas prix possible. — Le commissaire de police du quartier ne soupçonnait guère que c'était à la peau du régent lui-même que Mal-mental voulait avoir affaire.
A peine installé rue du Temps -Perdu, Mal-mental ne sut que faire du sien ; et , pour se désennuyer , il se mit à cultiver les beaux-arts en jouant sur un mirliton toute sorte d'airs d'Armide.
Or , un jour comme il était à sa fenêtre , qu'aperçut-il à la fenêtre d'en face ? — Une ravissante tête de jeune vierge. — Et quelle tête et quelle vierge ! — Ce n'est que rue du Temps- Perdu qu'on en trouve de pareilles.
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Le soir venu, qu'aperçoit derechef à cette même fenêtre notre même Savoyard ? — Une ombre chinoise qui n'aurait pas été admise dans le répertoire du moral M Séraphin.
A cette vue, Mal-mental fut tout d'abord tiès-vexé, et il plaça tout de travers son bonnet de Savoyard ; mais bientôt il fait cette réflexion aussi neuve que consolante , que cette silhouette noire qui prend de telles licences sur le front blanc de la jeune voisine peut être son père !
Mal-mental est tiré de ses rêveries amoureuses par un message de la duchesse du Maine , qui l'engage à se préparer à tenter le grand coup en question, et à chercherd'autres Savoyards non moins intrépides que lui pour se rendre maîtres du régent dans une de ses excursions nocturnes.
Mal-mental pense de prime aborJ à son ami le capitaine Rocfinette, qui lui a donné son adresse chez madame veuve Fillon, particulière bien connue dans Paris , et chez laquelle il était en train de manger les restes de son cheval. — Puis, après s'être assuré du concours de cet honorable collaborateur et lui avoir assigné rendez- vous pour la nuit suivante rue des Bons-Enfants, oii l'on doit assassiner le régent, Mal-mental regrimpe dans sa petite chambre pour jouer un dernier air de mirliton , air passionné qui fasse connaître tout son amour à la ravissante voisine , et qui lui dénote en même temps que le jeune et infortuné Savoyard est sur le point de courir un grand danger.
A peine Mal-mental est-il au milieu de son morceau (la complainte de Fuaîdès), que la fenêtre de face s'entr'ouvre, — et , ô bonheur , — la jeune fille continue son même air sur son virginal mirliton!
Ce n'est pas tout : — en continuant à jouer sur son mirliton , la jeune fille apprend au Savoyard qu'elle se nomme Bathilde, qu'elle est la pupille de la vieille silhouette dont il a été parlé plus haut , et qui n'est rien autre qu'un nommé Soijfard, non, je veux dire Buvard, honnête copiste de la Bibliothèque du roi. De son côté. Mal-mental embouche son instrument , et joue : — Je SUIS Lmdor, ma naissance est connue, — ce qui veut dire à ne pas s'y méprendre : Je m'appelle Mal-mental, et je ne suis pas Savoyard !
Voilà qui prouve bien que les parents ne sauraient donner trop tôt quelques notions de musique aux jeunes filles, ne filt-ce qu'une légère nuance de mirliton, — instrument qui était le piano du temps de la Régence.
Comme ce duo commençait cependant à devenir par trop musical , les deux amants y mirent fin en allant se coucher , — chacun dans son lit respectif, bien entendu.
DEUVIÈHE PARTIE.
Le régent, future victime des menées ténébreuses du noir souterrain de l'Arsenal, doit aller souper chez la femme de M. de Sabran, — aimable seigneur qui s'était rendu justice en se logeant rue des Bons-Enfants. — Comme le régent a pour habitude de prolonger ses soirées jusqu'au petit jour, jusqu'à cette heure solennelle où l'on ne rencontre dans les rues de Paris que des laitières et des moineaux francs , les conjurés ont résolu de profiter de la circonstance pour se porter au coin d'une rue par oii doit passer l'imprudent prince pour retourner au Palais -Royal.
]Mais voyez un peu comme les projets humains sont contrariés au moment où l'on s'y attend le moins \ — Le régent et ses aimables compagnons , au lieu de sortir de chez madame de Sabran tout bonnement par la porte comme de vulgaires bourgeois, s'imaginent de parier qu'ils sont capables de faire concurrence aux chats , et conçoivent le projet téméraire de rentrer au Palais-Rnyal par les gouttières!
"'"iiii*Biiiiiyinii(ll(iimi!|l||i,'iiiiiiitiïïrainniïïiïinpïïi
MUSÉE PHZZ.ZFOBI.
C'est en vain que madame de Sabran cherche à retenir le prince, il suit l'exemple qui vient de lui être donné par son écervelé de favori le petit Rat-vanne, et sort par la fenêtre pour grimper sur le toit.
Voilà donc nos gaillards qui se mettent à courir sur les tuiles à l'instar de véritables angoras; et comme il est un Dieu pour les... princes, le régent n'attrape seulement pas une entorse dans cet exercice où un honnête homme se serait vingt fois rompu le cou.
Quant à nos conspirateurs, je vous laisse à penser la piteuse mine qu'ils firent lorsqu'ils se virent passer sous le nez, ou plutôt bien au-dessus du nez, le gibier qu'ils guettaient.
Dans leur désespoir, les conjurés conçoivent la folle idée d'aller crocheter la serrure de la porte d'entrée du Palais-Royal ; mais elle tient bon quoiqu'elle n'ait pas été confectionnée par M. Fichet, et , le guet survenant, les conjurés se retirent fort tristes.
Dans sa retraite à travers la rue des Bons-Enfants, Mal-mental, accompagné du vieux brigand Roc- finette, cause une peur effroyable à un bourgeois de Paris légèrement attardé , et ce bourgeois n'est rien autre que le respectable tuteur de Bathilde, le père Soiffard, non Buvard, en personne !
Aussi le père Soiffard se croit-il arrivé à son dernier quart d'heure, — ses jambes, qui n'étaient pas déjà trop solides auparavant, se mettent tellement à flageoler que c'est à peine s'il a la force de se traîner jusqu'à la rue du Temps-Perdu ; — et arrivé auprès de Bathilde , il raconte comment il s'est échappé des mains des terribles bandits ! — 0 noble chevalier de Malmental , c'est toi qu'il qualifiait de cette épithète désagréable. Mais aussi pourquoi diable étais-tu en compagnie de Roc- finette, d'une longue rapière et de quatre effroyables pistolets ? — Tu devais savoir que, même du temps du préfet de police M. Voyerd'Argenson , les brigands seuls avaient le privilège de porter des armes, et que tout, honnête homme qui se permet d'avoir seulement une canne plombée pour se défendre contre les voleurs et les chiens errants est immédiatement condanmé à une amende par le tribunal de police correctionnelle.
Notre conspirateur ayant manqué son coup retourna se cacher plus que jamais dans sa petite chambrette de la rue du Temps- Perdu, et l'amour le consola des désagréments de la politique.
Comme la flûte est un moyen de correspondance qui laisse beaucoup à désirer et dont on perd facilement la clef. Mal-mental se mit à chercher un facteur qui voulût bien se charger de porter ses billets doux à Bathilde ; — il le trouva dans une levrette appartenant à la jeune personne et qu'il attira dans son parti et dans sa chambre en la soudoyant avec plusieurs kilogrammes de sucre de betterave. L'amour est un petit drôle bien ingénieux, car je me plais à croire que ce fut lui qui souffla cette idée à Mal-mental, à moins que ce ne fût l'épicier du coin.
Après quelques jours de travail l'éducation de l'intelligente levrette fut complète; non-seulement elle avait appris à garder sur son nez un léger morceau de sucre sans y toucher . — mais
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encore elle apprit à porter à son cou un poulet , toujours sans y toucher.
Un chien est un facteur donné par la nature!
Au milieu de ces divers exercices les heures s'écoulaient délicieusement rue du Temps-Perdu , et le chevalier avait presque oublié le danger qui menaçait sa tête. C'est l'habit savoyard qui déteignait sur lui et qui lui donnait cette heureuse insouciance.
Pendant ce temps, le régent est informé par son fidèle ministre Dubois ( dont on fait les cardinaux ) du danger qu'il a couru ; il fait prendre des renseignements sur les conjurés , sans cependant prendre lui-même plus de précaution pour l'avenir. Cela tenait principalement à ce qu'il se rendait chaque soir dans une foule de lieux qui, pour être publics, ne doivent pas cependant être visités publiquement, et une escorte de mousquetaires stationnant à la porte de l'hôtel de madame veuve Fillon aurait produit un assez mauvais effet dans Paris. — Il aurait fallu que ces mousquetaires fussent bien gris pour ne pas rougir du rôle qu'on leur faisait jouer.
A la suite d'une mercuriale adressée au régent par sa mère, rinfortim(' bâille à se décrocher les mâchoires , et pour se distraire il ne trouve rien de mieux que de convoquer un grand conseil des ministres! — Au bout d'une demi-heure de discours officiels, le plus parfait entrain règne dans toute l'illustre assemblée.
La duchesse du Maine, prévenue du danger que courait son dévoué chevalier de Mal-mental , s'éloigna de Paris , et , pour le récompenser d'avoir manqué son coup rue des Bons-Enfants, le nomma colonel d'un régiment qui lui appartenait ! — Par malheur, ce régiment était de la grosse cavalerie, des carabiniers, rien que cela! et l'infortuné Mal-mental, très-gringalet de sa nature , était beaucoup trop à l'aise dans ce costume guerrier, attendu que toutes les cuirasses sont prises sur la même mesure. — Sans cela il était gentil comme un cœur, et il ne pouvait pas se lasser de s'admirer dans sa psyché. On a bien raison de dire qu'il n'y a rien de tel que l'habit militaire pour avantager un homme !
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Au bout de six semaines , le beau carabinier est tout à coup rappelé à Paris par une missive secrète de la duchesse du Maine, qui lui donnait rendez-vous dans sa maison de campagne de Sceaux , pour assister, conjointement avec tous les autres conspirateurs, à une grande fête ornée d'intermèdes, de danses, de chants, de saucissons, de marrons, d'artichauts et autres pièces d'artifices, afin que le régent n'y vît que du feu.
Tivoli et le bal de la Chaumière ne sont rien auprès des fêtes inventées par la duchesse du Maine ; — pour unique divertissement , on ne se faisait pas peser dans un fauteuil , ou on ne gagnait pas des roses en perkale en jouant au jeu de l'arc et en appliquant des coups de poing sur un dynamomètre. — Saperlotte ! la duchesse du Maine entendait autrement la plaisanterie, et en fait de bouffonneries elle avait imaginé des quadrilles de quilles dansantes et chantantes. — Rien qu'à les voir, c'était à en perdre la boule.
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De plus , au milieu de la fête , la duchesse se retira avec ses initiés dans un petit pavillon mystérieux pour recevoir chevalier de l'ordre de mouche à miel l'ambassadeur Cellamare ; et à cette occasion on se livra à une foule de logogriphes qui auraient désorienté le rédacteur du Charivari lui-même chargé de cette spécialité. — On attrapait la migraine, mais on s'amusait furieusement. — Inutile de dire que Mal-mental ne comprit absolument rien à tous ces exercices spirituels, et il se contenta de s'écrier de temps en temps : — Sacrisii, j'ai bien mal à la tête ! — ( Sacristi est un mot qui se dit dans les carabiniers. )
Pour clôturer la fête, toute sa société se réunit dans un bosquet afin d'entendre chanter une cantate par une jeune fille vêtue d'une tunique de gaze parsemée d'étoiles d'argent. — A la vue de cette jeune fille, la migraine de Mal-mental augmenta subito, car il crut reconnaître Bathilde ; et pourtant ce ne pouvait pas être elle, puisque la déesse était, à ce qu'on lui avait dit, la première chanteuse de l'Opéra. — Et patatra! voici que tout à coup la déesse, que tout le monde trouvait si bien, se trouve complètement mal.. . — car c'est Bathilde, c'est bien Bathilde, qui a reconnu dans le beau carabinier son savoyard de voisin !
Ceci cause un léger grabuge et la conclusion de la fête; — ce qui est dommage, car c'était furieusement amusant.
De retour à Paris , notre héros se redéculotte une troisième fois et reprend ses atours de Savoyard , pour aller habiter de nouveau sa chère petite chambre, d'où il peut apercevoir sa non moins chère petite voisine.
Mais, ô désespoir! — la fenêtre de Bathilde reste hermétiquement fermée, attendu que la jeune fille est vexée, très-vexée de toutes les cachotteries de son voisin, qui ne lui avait pas révélé de prime abord sa profession de carabinier. — Le chevalier se désespère, car c'est en vain qu'il fait chanter à son mirliton les airs les plus brûlants ; aussi , ne pouvant voir cette fatale fenêtre sans jalousie, il s'imagine être trahi par un rival plus heureux. — Il n'est pas jusqu'à la levrette qui ne reste insensible aux appas du sucre de betterave !
Pour savoir enfin à quoi s'en tenir, notre jeune homme imagine un plan qui lui est soufflé par un abbé de ses amis , autre conspirateur de profession : — c'est de pénétrer chez le père Soiffard, non, je veux dire Buvard, en lui portant différents manuscrits à copier. — Cette idée était toute simple ; aussi cela explique parfaitement pourquoi elle ne s'était pas présentée tout d'abord à l'esprit d'un homme aussi toqué que notre héros.
Le Savoyard, ou plutôt le chevalier de Mal-mental se rend
donc chez Soiffard, non. Buvard, en ayant soin de choisir le moment où il sait qu'il ne sera pas chez lui , afin de pouvoir l'attendre pendant trois heures d'horloge, ou de montre, ce qui revient absolument au même.
Il profite de cela pour tomber aux pieds de Bathilde et pour lui parler de son âme, de sa flamme, et enfin pour lui débiter toutes les fariboles en usage dans cette circonstance depuis le commencement du monde. ■ — De plus, il lui révèle sa position sociale, et un peu même sa position particulière de conspirateur; — bref, le carabinier apprend à la jeune fille tout ce qu'il sait , ce qui était peut-être aller un peu loin pour une première entrevue.
Dans ce même moment , le ministre Dubois ( dont on fait des cardinaux) ne perd pas non plus son temps , et vient révéler à Philippe d'Orléans toutes les nouvelles machinations qui s'organisent contre sa personne , machinations qui lui ont été révélées par madame veuve Fillon , l'hôtelière ordinaire du capitaine Roc-finette, qui n'est pas très-fin lorsqu'il a bu , et qui a le malheur de boire toutes les fois qu'il a de l'or dans sa poche, ne fût-ce qu'une pièce de quinze sols.
Le régent se montre d'abord incrédule , car cet homme vertueux ne pouvait pas s'imaginer qu'il existât des hommes pervertis sur terre ; mais Dubois met sous le nez du prince des pièces tellement significatives, que le régent ne peut s'empêcher de manifester sa stupéfaction par une grimace toute particulière
Le lendemain tout se complique encore bien davantage ! — he i)ère Soiffard, non, Buvard, auquel le chevalier avait remis des différents manuscrits espagnols à copier , — ce qui s'expliquait parfaitement vu sa qualité de Savoyard, — trouve dans ces manuscrits une lettre française , et ladite lettre n'est rien autre chose que le plan de la nouvelle conspiration qui doit éclater prochainement , et qui est ourdie conjointement avec le roi d'Espagne.
Mais n'anticipons pas sur les événements et reposons un instant nos esprits fatigués par des scènes si palpitantes d'intérêt.
aUATRIÈlIE PARTIE,
Le lendemain de la découverte de la Grrrand-Conspiration , le régent, qui n'ignore pas l'axiome célèbre : — // faut s'aimer
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pour recueillir, — feint d'aimer beaucoup le jeune roi Louis XV, afin de recueillir le droit de faire iourrer à la Bastille tous les grands seigneurs et tous les ambassadeurs qui se permettent de contrecarrer sa manière de régenter la France.
Notre profond diplomate fait donc solliciter de l'auguste moutard et roi , âgé de dix ans, une audience particulière, afin de lui parler des projets de l'Espagne , et de lui offrir des joujoux de l'Allemagne.
Avec les jeunes rois comme avec tous les autres jeunes fouyous quelconques , les petits polichinelles entretiennent l'amitié.
Du reste , l'antichambre royale est pleine de courtisans qui attendent le lever de son auguste et morveuse majesté. — Louis XV paraît enfin et commence la réception par lancer à travers les jambes de l'assemblée une grosse boule qu'il vient de trouver parmi les joujoux. — Cette manière royale de jouer aux quilles est trouvée excessivement plaisante — par toutes les personnes qui n'ont pas reçu l'objet sur les tibias.
Le régent profite de cet instant de repos pour venir s'asseoir par terre à côté du roi , afin de pouvoir causer Espagne tout à son aise; mais le maréchal de Villeroi , gouverneur et moucheur en chef du royal poupon, s'approche et prétend être de la conversation. — Cette prétention outrecuidante fait monter la moutarde au nez du régent , qui se relève instantanément et marque au maréchal de Villeroi tout son déplaisir par un geste plein de dignité.
Ce n'est pas tout, le régent, qui en voulait depuis long-temps à ce vieux Villeroi, profite de l'occasion pour s'en débarrasser, et le fait immédiatement emballer dans une chaise à porteurs, afin qu'on le transporte, pas accéléré, jusqu'à la Bastille.
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