I.IVRAISON. — PRIX : 50 CENTIMES
CHEZ AUBER.T, PLACE SE I.A BOURSE
MUSEE PHILIPON
ALBUM DE TOUT LE MONDE
L'ÉTUDIANT PIOCIIEIIR ET RAWJGE,
Dessins de Et. Kusîache.
Jusqu'à ce jour les feuilletonnistes, nouvellistes, vaudevillistes, iihysiologistes , et autres caricaturistes, ne se sont plu à dépeindre l'étudiant que comme un jeune homme charmant , qui n'étudie rien du tout , — sauf les billards du quartier Latin et les modistes des douze arrondissements.
Oi) doit adresser un reproche au profond auteur de la P/iysiologie de l'étudiant, il est vrai qu'on ne peut lui adresser que celui-là : c'est de n'avoir pas consacré un chapitre spécial de son immortel ouvrage à la description de l'étudiant piocheur et rangé, qui consomme annuellement quinze professeurs, deux cents bouquins et une seule paire de bottes.
Nous venons aujourd'hui réparer l'oubli de M. de Chateaubriand [tout le monde sait maintenant que c'est M. de Ckateauhriand qui a écrit la Physiologie de Vèlvdiant sous le pseudonyme de Louis Fliiart], et nous allons offrir à nos lecteurs la monographie aussi complète que possible de Vétudiant piocheur et rangé.
Pour procéder par ordre, comme doit le faire toujours tout écrivain consciencieux , et comme M. de Buffon nous en a donné constamment l'exemple , nous prendrons notre sujet ah ovo , comme disent les Anglais , quand les Anglais parlent latin ; — mais pour abréger un peu notre travail , la coquille dont nous allons faire sortir notre personnage sera le collège.
Si vous voulez bien le permettre , j'appellerai mon héros Adolphe Gobinard. — Et pourquoi ne me le permettriez-vous past — Ainsi donc c'est convenu, va pour Adolphe Gobinard ! — J'écris Gobinard , et si ce nom vous déplaît , prononcez Tartempion , Moussard , Cascaret , ou tout autre nom qui vous flattera davantage les oreilles.
Vous avez souvent entendu dire, dans la société, que le bon temps , que le meilleur temps de la vie était celui que l'on passait au collège; et comme vous n'avez emporté de cet établissement national (ju'un affreux souvenir de haricots, de morue et de pruneaux , vous vous imaginiez que cette excellente réputation proverbiale , faiie aux murailles des collèges , était un bruit que la police , ou tout au moins que les proviseurs se plaisaient à faire courir !
Eh bien , pas du tout ; et chaque collège renferme au moins cinq ou six écoliers qui dévorent courageusement, pendant dix mois de l'année , Cicèron , Virgile , les haricots et les morues, pour arriver à s'abreuver d'ambroisie le jour de la distribution des prix.
Dans ce jour mémorable , l'élève qui est fort en version grecque savoure la gloire à longs traits , avec accompagnement de clarinette ; et quand la tête couverte des lauriers de rigueur il descend les marches de l'estrade , il a six pieds de hauteur; son front est olympique , et il marche avec la majestueuse lenteur qui
semblait devoir être l'apanage exclusif de la statue du Commandeur et des chevaux de fiacre.
Adolphe Gobinard , qui dans tout le courant de son année scolaire n'avait jamais consacré une minute pour donner des leçons d'escrime à des hannetons duellistes , pour apprendre à jouer de la toupie sur la paume de la main gauche , ou pour orner l'extrémité de l'abdomen des mouches de queues de papier d'une longueur démesurée , ne manquait jamais d'obtenir toutes les couronnes de sa classe.
Il avait le prix de version grecque ;
Diio de thème latin ;
Dito d'histoire et de géographie ;
Dito de cosmographie et de cosmogonie.
Après de si brillants succès universitaires , la famille Gobinard ne pouvait songer à faire embrasser au jeune Adolphe une carrière dans laquelle il n'eilt pas pu développer toutes les brillantes facultés qui lui avaient été accordées par la nature. Aussi fut-il décidé à l'unanimité des voix que l'héritier des Gobinard serait défenseur de la veuve et de l'orphelin, autrement dit avocat! Adolphe Gobinard alla donc rejoindre, rue Saint- Jacques , ceux de ses anciens camarades qui l'avaient précédé d'une année. — Même ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à trouver l'hôtel garni qu'on lui avait recommandé , attendu que , pour économiser un fiacre , il avait voulu faire à pied le trajet qui de la cour des Messageries le séparait de la place Sorbonne ; et , de plus , comme ses parents l'avaient bien prévenu de se méfier des voleurs dont Paris abonde, Gobinard, de crainte de se voir enlever sa valise , l'avait chargée sur ses propres épaules : tant d'économie et de
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prudence méritait une récompense , et pourtant Gobinard ne gagna qu'un torticolis.
Lorsqu'un étudiant arrive du sein de sa famille au sein d'un hôtel garni du pays Latin , sa réception a lieu avec une certaine solennité , qui ressemble un peu à celle qui signale l'arrivée de tout conscrit au régiment.
Règle générale et sans exception : — Toutes et quantes fois (ju'un gousset est garni, les amis sont toujours là ! — l'amitié, la sainte amitié ayant pour principe fondamental que deux cœurs qui sympathisent doivent mettre en commun les peines et les plaisirs. — Gobinard n'avait pas encore eu le temps de défaire entièrement sa valise, que déjà il s'était vu dévaliser d'une certaine quantité de pièces de cent sous ; — mais le proverbe nous dit qu'on ne doit pas compter avec ses amis.
La Sagesse des 7ialions aurait peut-être bien plus raison de dire qu'on ne doit pas compter sur ses amis !
Après avoir été prendre son inscription à l'École de droit , et
avoir fait choix de tous les professeurs qu'il lui était permis de fréquenter, moyennant ses quinze francs par trimestre, Gobinard alla faire emplette chez un bouquiniste d'une édition du Code civil , annotée d'une certaine quantité de taches d'encre, et d'un volume des Instituies de Jvsiinien, illustré de diverses caricatures représentant le professeur de droit romain.
Ce ne fut que lorsqu'il fut de retour dans sa chambre que Gobinard fît la découverte de ces ornements étrangers, et, pour commencer sa carrière de légiste , il eut envie de faire un procès au libraire qui l'avait ainsi fourré dedans ; mais il se consola en pensant qu'après tout il n'avait payé ses bouquins que moitié prix de leur valeur primitive, et que les taches d'encre et les illustrations étaient encore données par-dessus le iriarché.
Néanmoins cette leçon ne fut pas perdue , et , pour compléter ses emplettes , Gobinard ayant eu à acheter un briquet phosphorique, ne chercha pas à en trouver un d'occasion.
Cette installation terminée , Gobinard , élevé dans les principes de la civilité la plus puérile et la plus honnête, songea à faire visite à son correspondant , à cet être respectable qui devait lui remettre chaque mois les fonds destinés à solder les biftecks de Flicoteaux et les fricandeaux de Viot, célèbres restaurateurs qui en remontreraient à Vatel et à Carême ; car ils ont trouvé moyen de confectionner tous les plats possibles avec un seul animal , — et quel animal ! — c'est-à-dire que je crois qu'ils trouveront même incessamment le moyen d'en utiliser la bride et le licou !
Cette première course , faite au delà des ponts , prit une journée presque entière à Gobinard , attendu que s'étant renseigné auprès d'un jeune Parisien en calotte grecque du chemin qu'il fallait prendre pour aller rue du Mail , — le jeune homme l'envoya en droite ligne à la barrière de l'Etoile! — Arrivé à ce monument national , Gobinard commença à se douter que ce cicérone l'avait fait aller beaucoup trop loin; — ayant plus de
confiance dans la mine respectable des épiciers , il prit successivement divers renseignements auprès de ces négociants , et il arriva enfin place des Victoires.
La vue du cheval de Louis XV, qui se cabre fièrement sur la queue, lui inspira l'idée d'utiliser aussi à son profit la plus noble conquête de l'homme , et, en conséquence, comme ses jambes étaient littéralement rentrées dans son estomac , ce qui est une position bien désagréable pour se présenter chez un correspondant , Gobinard se décida à grimper dans un cabriolet pour se faire conduire à cette introuvable rue du Mail .
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Le cocher, abusant odieusement de l'inexpérience topographique de l'infortuné Gobinard , mit son cheval au galop pour traverser la place des Victoires, et fit payer trente sous cette course extraordinaire , mais peu fatigante.
Gobinard, profondément vexé, eut encore bien envie d'intenter un procès à ce cocher, mais il finit pourtant par lui solder sa course. — Notez que l'infâme gueux eut encore l'audace de réclamer un pourboire.
Profondément dégoûté , dès son entrée dans le monde , du commerce des hommes, et surtout des cochers de cabriolet, Gobinard passa un mois entier entouré de son Code civil, de ses Tnstitutes de Justinien et de son briquet phosphorique.
Le vulgaire ne connaît pas toutes les délices que l'on éprouve à interpréter un article du Code civil ou à traduire un paragraphe du Droit romain. — Et cette mine de volupté est réellement inépuisable , car chaque article du Code peut s'interpréter de quinze manières différentes ; multipliez ces quinze manières par 2281 , nombre des articles dont se compose tout exemplaire d'un Code complet , et vous arriverez à un total de jouis?ances assez agréable. — Or Gobinard. au bout d'un mois de travail , n'en était encore qu'à l'article 86 ; vous voyez qu'il avait encore furieusement de plaisir devant les mains, ou, si vous aimez mieux, devant les 3"eux.
Etant arrivé au chapitre de Yémancipalion , Gobinai-d , bien qu'il eût fait le vœu de ne se nourrir que du Code civil et des biftecks de Flicoteaux, ne put pas refuser d'accepter une invitation faite par ses camarades, qui lui jurèrent d'ailleurs que le déjeuner aurait heu pour célébrer l'anniver.saire de l'invention du Code civil. — De plus, on devait boire du Champagne à la mémoire de l'empereur Justinien.
Ce repas eut lieu dans un des cabinets de Dagneaux, et Gobinard fut grandement scandalisé de trouver au nombre des étudiants qui formaient les convives p\us\e\iTS étudianies, qui semblaient n'avoir entrepris de faire leur droit que pour étudier à fond le fameux chapitre de Y émancipât ion.
Notez que pour comble de désagrément , lorsqu'arriva le quart d'heure qu'on est convenu de nommer de Rabelais, et que l'on ferait mieux d'appeler le quart d'heure du garçon , il se trouva que tous les convives, par une de ces fatalités inexplicables, avaient oublié leur bourse, — sauf Gobinard, qui avait touché son mois le matin même.
Alors Gobinard, invité le matin à manger sa part du déjeuner, fut invité derechef le soir à payer la carte, dont l'addition se montait à soixante francs , — non compris le garçon, et des cigares aux dames.
A peine les convives étaient-ils sortis de chez Dagneaux , qu'un des étudiants fit la motion d'entrer au café 'Voltaire , afin de réparer un oubli indispensable commis au déjeuner. — Personne n'avait songé à porter un toast en l'honneur du Code civil , et l'ombre de Justinien n'avait pas obtenu le plus léger verre de Champagne!
Gobinard fit beaucoup de façons pour se laisser entraîner à cette nouvelle invitation, qui fit frémir ses dernières pièces de cinq francs; mais l'ombre de Justinien finit par l'emporter, et il accepta un bol de punch au rhum, — mot dont la désinence lui parut convenablement latine.
On peut avoir raison de dire qu'en fait de pas il n'y a que le
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premier qui coûte, — mais malheureusement en fait de bols de punch il n'en est pas de mC'me , et tous coiitent quatre francs pièce; c'est ce qui explique comment les toasts portés parGobinard à tous les grands légistes connus, y compris le Chinois Confucius, coûtèrent seize francs.. — Et lorsqu'il fallut les payer, Gobinard s'imagina qu'il en déboursait trente-deux : cela tenait à ce que dans le moment il voyait double.
Aussi lorsqu'il sortit du café, Gobinard avait l'œil excessivement tendre, et dans son expansion il voulut absolument aller embrasser ses professeurs à l'Ecole de droit. Cette idée n'eut pas de suite , parce que ses amis, qui supportaient mieux tous les liquides connus, lui conseillèrent de remettre le projet au nouvel an ; mais Gobinard s'en consola en faisant des déclarations à toutes les dames qu'il rencontra sur son chemin.
Le lendemain'matin, Gobinard versa des larmes de repentir sur son Code civil... et sur sa bourse vide! — il jura par le Styx et par M. Ducaurroy qu'il renonçait désormais à Satan , à ses pompes et à son punch !
Pour ré|)arer la brèche faite à sa vertu et à ses finances, Gobinard se voua au blanc... pour le déjeuner, — il ne prit plus tous les malins que pour deux sous de lait, sans même y joindre un morceau de sucre, et sans s'inquiéter de faire crier les colonies par suite de ce nouveau système continental.
11 va sans dire que Gobinard, une fois en train de se suffire à lui-même à l'instar des philosophes anciens, se priva des soins intéressés de sa portière, et descendit chaque matin son sixième étage pour faire emplette de son lait et du petit pain de rigueur. — Les premiers jours il fut un peu honteux d'aller faire ainsi son marché, et il dissimulait sa flûte dans la poche de son habit à queue de morue, — mais cette fausse honte se dissipa après une pratique de que'ques semaines.
La portière appela Gobinard grigou ; mais il méprisa cette épithète lancée par le dépit de cette vieille femme, et se prétendit trop haut placé pour qu'elle pût l'atteindre. — Dans le fait, du rez-de-chaussée au sixième étage on ne comptait pas moins de cent vingt-sept marches.
Du moment où il fut en train de faire des économies, Gobinard se persuada aussi qu'on n'est jamais mieux servi que lorsqu'on se fait sa propre femme de ménage; et il se mit à donner des coups de poing dans son lit et sur son oreiller, comme s'il n'avait fait que cela dans sa vie.
Une troisième économie plus déplorable, entreprise par Gobinard, ce fut de se mettre dans la tète que la lune, étant un bec de gaz donné par la nature, devait parfaitement suffire pour lire le Code civil de huit heures du soir à minuit, et il prétendit faire de la pâle Phébé son quinquet de travail. — Phébé, pleine de fierté , se révolta plus d'une fois du rôle qu'on prétendait lui faire jouer, et se voilait la face derrière tous les nuages qui étaient à sa portée.
Après plusieurs essais infructueux , Gobinard fut obligé de renoncer à ce mode de travail qui lui faisait par trop mettre le nez dans ses livres.
Toujours par suite de sa monomanie de s'instruire gratis, Gobinard passait régulièrement deux ou trois heures par jour devant les étalages des bouquinistes du quartier Latin , et là il puisait l'instruction la plus variée dans tous les volumes qui lui tombaient sous la main, et qu'il se proposait toujours d'acheter la semaine prochaine.
Le soir ou les jours de pluie, Gobinard faisait sa flânerie rous les galeries de l'Odéon, et là, toujours à l'aide du même procédé économique, il se tenait au courant de toute la littérature pittoresque et illustrée.
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C'est ce qu'on appelle, en ternie de librairie, lire à l'œil.
Ou bien pour tuer le temps il marchandait une paire de lunettes bleues.
Je n'ai pas besoin de dire que Gobinard ne prisait que la littérature sérieuse , — M. Nisard était son chef de file; et quand il osait rêver l'achat d'une bibliothèque, il garnissait ses rayons de la traduction des classiques latins, — plus un Barthole ou un C«;'as comme littérature plus légère. — En fait de journaux il n'affectionnait que la Gazette des tribunaux , en déplorant toutefois que cette feuille eiit une chronique de la police correctionnelle , — les bons mots prononcés par M. Séguier aux audiences de lapremière chambre suffisant complètement àGobinard comme plaisanteries judiciaires.
Quant au Ckarivari, qui se permet de publier des lithographies où l'on dépeint les étudiants comme aimant liiieiix le bal de la Chaumière que le cours de M. Duranton , il aurait voulu en voir exporter tous les rédacteurs et dessinateurs aux Mes Marquises.
Je vous laisse à penser si le Musée Philipon était vu d'un bon œil par ce jeune philosophe! — Quand il apercevait seulement un numéro de cette publication futile derrière les vitraux d'un marchand d'estampes , en compagnie d'un débardeur ou du portrait de M. Chicard , il fronçait le sourcil à l'instar de Jupiter en courroux ou d'un sergent de ville de mauvaise humeur.
Le soir, pour occuper ses loisirs, quand le Code civil ne lui suffisait plus et que le Droit romain était sans charmes, Gobinard prenait aussi sa plume , se livrait à la composition de quelque morceau où la haute critique se mêlait à la haute philosophie, et il expédiait son travail à la Revue des Deux-Mondes, qui s'empressait de ne pas l'insérer. — Les directeurs de revues ont si peu de goût aujourd'hui , que cela fait véritablement pitié !
Gobinard ne se décourageait pas , et espérait toujours que Y abondance des matières (style de journaliste qui refuse un article) empêchait seule ses travaux de voir le grand jour de la publicité, et il se remettait intrépidement à écrire une vingtième appréciation sur le beau talent de M. Nisard pris au point de vue moral et littéraire.
Quand Gobinard était monté au plus haut degré d'enthousiasme et que le feu de la muse venait aussi à s'allumer en lui, notre poète traduisait une centaine de vers de Virgile, — quelquefois même il se permettait la petite ode d'Horace. — Il est fâcheux que cette traduction n'ait pas vu le jour , car elle aurait fait la 2375""=. Or, la 2375""= traduction d'Horace est un besoin qui se fait généralement sentir dans la société ; — demandez plutôt à M. Nisard.
Pour entretenir le feu poétique de son cerveau , Gobinard se chauffait les pieds en brûlant dans sa cheuiinée tous les morceaux de papier qui lui tombaient sous la main.
mnSEE ET MAGASZW OOMIÇUES.
Les soirées de Gobinard ne se passaient pas toujours aussi paisiblement, et du temps en temps il était encore victime des plaisanteries de ses camarades d'école.
Un des plus cruels supplices qu'infligeaient à Gobinard ces barbares amis consistait à venir l'enfumer comme un renard dans son terrier. — Notre étudiant, beaucoup trop rangé pour avoir jamais pris le goût du cigare, avait en horreur la fumée du tabac, et c'est ce qui explique pourquoi ses amis venaient régulièrement tous les trois ou quatre jours lui faire avaler les nuages les plus épais sous le prétexte d'aguerrir son cœur et son estomac contre les émanations qui chassent le mauvais air , — du moins à ce que prétendent tous les marchands de tabac.
Gobinard, au milieu de cette atmosphère suffocante, faisait lii plus tiiste figure que l'on pût imaginer; ce n'était plus un étudiant, c'était un martyr , — il ne lui manquait que l'auréole de saint, à le voir ainsi entouré de nuages.
Le plus fâcheux de l'affaire, c'est que l'infortuné ne pouvait même pas se soustraire à ce supplice, car ses bourreaux lui auraient dit qu'il n'était pas un homme puisqu'il ne pouvait pas supporter un ptu l'odeur du tabac , — Or , avouer qu'un Gobinard n'était pas un homme était une chose par trop humiliante. — Dans ces moujents terribles , Gobinard était pius courageux ijue n'importe quel guerrier de l'antiquité.
0 amour! ô petit Dieu sans bretelles et sans col de chemise, pourquoi faut-il que tu viennes jouer de malins tours même aux personnes les plus sages et qui ont le moins envie de rire ! — Il n'est pas un cœur humain qui puisse être à l'abri de tes flèches, et Gobinard, le vertueux, le froid, l'insensible Gobinard a eu beau croiser sur sa poitrine son gilet de futaine et son habit d'EI- Ijeuf, ce double plastron n'en a pas moins été traversé par un de tes traits llamboyanls, — et soudain Gobinard a été allumé.
Jusqu'au moment de sa huitième inscription à l'Ecole de droit, notre héros n'avait jamais rêvé feirmae , ■ — dans ses nuits les plus agitées il rêvait chien ou chat, crocodile ou chameau, — mais femme, jamais.
C'est-à-dire qu'auprès de Gobinard, feu Joseph aurait été un Faublas, et Caton un Balochard . — Si le village de Salency avait été dans l'usage de couronner des rosiers, Gobinard aurait pu se présenter hardiment pouc concourir au prix de vertu , et sans nul doute le jury aurait posé sur son front la couronne blanche au milieu de l'attendrissement général.
Voici comment le petit dieu (jue la pudeur nous défend de renommer décocha une de ses flèches à l'insensible Gobinard. C'était un jour de printen]ps , les likis du Luxembourg com-
mençaient à fleurir, et les allées de ce noble jardin étaient éroaillées d'une foule de bonnes d'enfant tout à fait épanouies. — La nature entière avait un air de fête : aussi Gobinard avait-il mis son habit des dimanches pour venir entendre chanter les petits oiseaux qui voltigeaient de branche en branche en se tenant les piopns les plus folâtres.
Gobinard, pour se livrer plus tranquillement aux douces émotions que produit le spectacle de la nature, des lilas, des bonnes d'enfant et dis petits oiseaux, s'était assis sur un banc de pierre, à l'ombre d'une statue, — d'un de ces généraux grecs en grande tenue, et dont le costume complet se compose d'un casijue, d'un sabre et d'une paire de sandales.
Certes le choix d'un banc en pierre n'a pas au premier abord un air dangereux, et vous-même vous vous asseoiriez là-dessus sans craindre d'enflammer votre imagination. Gobinard pensait comme vous , ou plutôt il ne pensait à rien du tout , absorbé qu'il était par le spectacle grandiose qu'il avait sous les yeux , lorsque tout à coup, en détournant machinalement la tête, il s'aperçut qu'une femme était venue partager le siège rustique offert à fous les Français par la munificence du gouvernement.
Et quelle femme , monsieur I — A son air de pudeur et de modestie , à ses longs cils baissés modestement vers la terre, à son air céleste" enfin , le garde municipal le moins poétique se serait écrié : — "Voilà un ange qui est en congé de semestre sur la terre; car, vrai Dieu, cette particulière est un ange du ciel en crispin et en chapeau à Yèteignoir !
En voyant cette apparition céleste, Gobinard resta dans la stupéfaction de l'admiration, ce qui veut dire qu'il ouvrit une bouche d'une grandeur démesurée, et qu'il lui fut impossible ensuite pendant plusieurs minutes de songer à rapprocher ses mâchoires, écartées d'une façon que je ne crains pas de qualifier de disgracieuse.
A partir de cet instant il n'exista [jIus pour Gobinard ni lilas, ni petits oiseaux ; il ne vit plus dans toute la nature qu'une femme, qu'un crispin et qu'un chapeau à l'éteignoir..
Nous ignorons combien de minutes ou de quarts d'heure s'écoulèrent dans cette muette contemplation ; manquant de renseignements bien précis à cet égard, pour rien au monde nous ne voudrions risquer d'induire le lecteur en erreur en lui donnant un chiffre qui pourrait être inexact; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Gobinard ne perdit pas de vue sa charmante inconnue tant qu'elle partagea son bancde pierre, — et lorsqu'elle se leva il la suivit.
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Mon Dieu, oui, monsieur! lui Gobinard, le simple, le candide, le naïf Gobinard de tout à l'heure, suivit cette femme tout comme aurait pu le taire le duc de Richelieu en personne, — mais il la suivit discrètement , de loin et en honnête Gobinard qu'il était : — cet ange demeurait rue d'Enfer.
Arrivé à la porte de la belle inconnue, Gobinard soupira trois fois et reprit le chemin de son propre domicile , qui du reste le rapprochait aussi beaucoup de la demeure des anges.
Semblable au bel Hippol3te , le pas trop beau Gobinard se ' mit à dire avec Racine :
Mon arc, mon j.ivclol, lii-Ias ! tout m'intporlune,
sauf qu'il prononça :
^lon code, mon Rofjron, tont cela ni'imporlinie !
Pour la première fois de sa vie , Gobinard , en se regardant dans sa glace, s'aperçut que .son costume pouvait être amélioré, et que ses cheveux desséchaient après de l'huile antique et avaient soif d'eau de Cologne. — En conséquence de cette découverte, 1 voulut être beau , séduisant, magnifique; enfin, il voulait être digne des regards, des beaux regards de son ange du Luxembourg.
Le premier sacrifice qu'il fit à l'amour fut de vendre son habit à queue de morue. — la séparation fut pénible, mais cependant elle eut lieu.
En ajoutant quatre-vingts francs au produit de la vente de ce vêtement de famille, Gobinard put se procurer une redingote de quatre-vingt-quinze francs. — Devinez combien il vendit l'habit?
Le même jour il acheta un pantalon parfaitement collant , moyennant vingt-sept francs cinquante, attendu que c'est l'ouvrage des pauvres prisonniers (qui ne cousent la pauvre étoffe qu'avec du pauvre fil), — et de plus, il fit venir un bottier afin de choisir une paire de bottes à talons élevés, comme le veut la Mode. — Le tout se passa dans les règles, c'est-à-dire que le pantalon ne fit pas un pli, mais la botte fit un trou.
Il est vrai que , pour consoler Gobinard , le bottier lui dit tranquillement : — C'est la faute du tailleur. — Quand l'événement se passe chez un tailleur , il dit de son côté ; — Cesi la faute (lu bottier.
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Hélas ! le cœur de Gobinard fut bien plus perforé deux jours après, quand, se rendant chez un de ses amis pour lui demander la marche à suivre quand on voulait faire parvenir un billet brillant d'amour, — il trouva ledit ami en train de batifoler avec la dame de ses pensées , avec l'ange céleste du Luxembourg. De stupéfaction , Gobinard ouvrit derechef les mâchoires et les
laissa sept minutes dans cette position fatigante. — Cette fois nos renseignements sont précis !
Lorsqu'il put enfin reprendre l'usage de ses sens et de ses jambes , l'infortuné Gobinard se mit à fuir ce spectacle plein d'horreur; guéri d'une folle passion, il ne voulut plus faire la moindre infidélité à son Code civil, et à partir de cet instant il se mit à en consommer soixante articles par jour. — A un train pareil, le Code tout entier fut bien vite dévoré.
Un beau matin , la famille Gobinard reçut une lettre timbrée
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de Paris, et dans ladite lettre notre étudiant taisait demande d'une soinnje de cent écus pour les frais du grand œuvre de transmutation du fils Gobinard en un licencie en droit ! — Cent écus, c'est un prix fait comme les petits pâtés ; chaque thèse revient à ce prix ; à moins pourtant que l'étudiant ne la fasse payer quatre cents francs à ses parents, quand il tient à couronner la thèse d'une dissertation sur une p mlarde truffée , et d'une argumentation sur cinq ou six bouteilles de Champagne.
Le père Gobinard , en lisant qu'il allait enfin avoir un avocat dans sa famille , put à peine en croire ses lunettes , et , dans sa joie, il résolut de porter lui-même cet argent à Paris, en compagnie de madame Gobmard , de l'oncle Gobinard , et même du petit Dodore Gobinard , qui devait aussi marcher un jour sur les traces de son frère aîné. Toute la faniille prit une diligence Lafitte et Gaillard que]con(iue, — et cette voiture étant en correspondance directe avec l'omnibus de la rue Saint-Jacques , moyennant un supplément de six sous , toute la dynastie des Gobinard vint frapper à la porte de M. le futur avocat!
L'entrevue fut excessivement touchante !
Quelques jours après , notre héros payait cent sous de location pour s'orner d'une robe noire , costume de rigueur pour tout étudiant qui se propose de se faire interpeller par cinq professeurs ,
— dont quatre au moins suivent très-attentivement les réponses du récipiendaire en lisant le journal ou un volume des Mystères de Paris.
Gobinard parla droit romain comme Cicéron . et droit français comme Troplong ; du moins tel fut l'avis du père Gobinard , qui en humecta complètement son foulard de satisfaction.
Les amis du nouveau licencié furent aussi dans l'enchantement du résultat de cette thèse , et , la preuve, c'est qu'ils conduisirent Gobinard au café le plus voisin pour célébrer ce triomphe en allumant plusieurs bols de punch.
On présenta même Gobinard à la dame du comptoir !
Dé^ormaià Gobinard ne sera pi us qualifié du titre banal de monsieur ; c'est maître Gobinard qu'on l'appellera , toutefois après (]u'il aura eu l'honneur de jurer en présence de ^L le premier président Si'^guier.
Du reste , ses nouvelles occupations ne lui prendront pas tellement de temps , qu'il ne trouve quelques heures à donner à l'artiste qui se chargera de transmettre ses traits à la postérité !
Allez au prochain Salon, et vous trouverez le portrait de Gobinard , en grand costume et en pose de Démosthènes-, qui médite une péroraison foudroyante!
Prix du portrait : cinquante écus ; — la ressemblance et l'huile garanties pour un an.
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56' I.IVR.AISON. — PRIX : 30 CENTIMES.
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