‹ Musée ou magasin comique de Philipon (volume 2)Chapitre 34 sur 70 · DEUXIÈME ACTE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ACTE

Cinq années se sont écoulées depuis l'acte et le baiser précédents. — D'abord l'intrépide chevalier Gare-de-Devant , après avoir accompli héroïquement sa mission, a été fait prisonnier par les Anglais , et , comme depuis cinq ans, on n'a pas eu de ses nouvelles, on est convaincu de sa mort.

D'autre part, le vieux père La Caille, conseillera la Cour des comptes, est allé rendre les siens à Dieu ; mais , avant de décéder, ce vieux bonhomme, qui tenait plus que jamais à son Monneron, avait forcé Séraphine à le prendre pour époux.

D'autre part enfin Séraphine, devenue femme légitime Monneron, dépérissait dans la douleur , vu que le comte Monneron était un monsieur médiocrement aimable, mais qui avait fort bon appétit et qui, dans l'espace de deux ans, lui avait dévoré

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toute sa fortune, —de sorte qu'il ne restait plus à Séraphine que ses yeux pour pleurer son chevalier.

Ceci posé, nous vous introduisons dans le château de la mère du chevalier Gare-de-Devant : château fort triste pour le moment; car la pauvre dame est occupée non-seulement à pleurer son fils, mais encore à se lamenter sur le sort de Séraphine qu'un mal rapide et inconnu vient de conduire tout à coup aux portes du tombeau.

Sur ces entrefaites arrive un voyageur qui demande l'hospitalité pour quelques heures pendant que ses gens font raccommoder sa voiture; — madame Gare-de-Devant, sa mère, pleine de politesse, apprenant que la chaise de ce voyageur est brisée, s'empresse de lui offrir un fauteuil.

Or, dans cet inconnu, nous reconnaissons tout de suite l'inconnu du premier acte, sauf qu'il est orné cette fois d'une espèce de soutane et d'un grand portefeuille.

Ma foi, tant pis, et il en arrivera ce qu'il pourra, mais je ne vous cacherai pas plus long-temps que c'est le cardinal de Richelieu !

Le cardinal, tout en chauffant ses mollets rouges , s'informe du motif de la tristesse qu'il voit régner dans le château, et, en apprenant la maladie de la comtesse Monneron , il est doublement frappé de surprise. — D'abord parce que le comte avait caché son mariage à Paris, où il était même question pour lui d'une union avec l'une des dames d'honneur de la reine-mère, et ensuite parce qu'il soupçonne grandement le comte Monneron d'avoir empoisonné sa femme avec un gros sou trempé dans du vinaigre, — genre d'infusion dont la recette venait tout récemment d'être importée d'Italie et qui faisait de nombreuses victimes parmi la noblesse de France.

Le cardinal soupçonne d'autant plus volontiers notre Monneron de ce crime, qu'il est un de ses ennemis les plus déclarés, et qu'il croit même l'avoir reconnu parmi les assassins dont il fut délivré jadis par le courageux chevalier Gare-de-Devant.

A propos même du chevalier, il donne une heureuse nouvelle à la dame du château , car il lui apprend que son fils, que l'on croyait mort , a été seulement transporté par les Anglais dans les Indes orientales , et qu'on vient d'opérer l'échange du prisonnier.

Là-dessus notre inconnu , que vous connaissez maintenant, quitte son fauteuil et retourne à sa chaise.

Survient une seconde visite à madame Gare-de-Devant la mère ; — c'est le comte Monneron qui arrive du château de La Caille , et qui annonce avec une feinte douleur que Séraphine , qui, le matin, était aux portes du tombeau, a décidément franchi le passage , et se trouve maintenant au delà de ces mêmes portes !

La visite du comte Monneron a deux motifs : il vient d'aborJ annoncer qu'on enterrera sa femme le soir même , attendu qu'il est rappelé inimédiateuient à Paris par des ordres de la reinemère, ensuite il désire s'assurer si une certaine lettre écrite par la comtesse à madame Gare-de-Devant , ne contiendrait pas une accusation terrible contre lui.

Mais le comte est rassuré en apprenant que cette lettre mystérieuse ne renferme que les derniers adieux de Séraphine à la mère de son ex-amant.

Le comte est enchanté, car tout sourit à ses vœux; il s'est débarrassé de sa femme, et il va pouvoir contracter un nouveau mariage qui lui fournira encore les moyens de satisfaire toutes ses folles prodigalités, — en outre il rumine de terribles projets contre son ennemi le cardinal !

Du reste vous pouvez voir que, si ce grand gueux ou plutôt ce gros gueux de comte de Monneron dévore des femmes et des dots, au moins ça lui profite, car ce Barbe-Bleue a un embonpoint remarquable.

A peine Monneron est-il sorti pour aller faire enterrer sa femme, que survient une troisième visite!

Devinez quel est ce personnage? — Le chevalier Gare-de- Devant en personne qui arrive de l'autre monde au moment même où Séraphine s'y rend.

Aussi , après les premiers einbrassements maternels , notre jeune voyageur est-il cruellement surpris par l'annonce du mariage de Séraphine, et non moins cruellement étonné par la nouvelle de la mort de cette même Séraphine.

Le chevalier s'arrache les cheveux, il cherche même à s'arracher les bras ; mais la nature s'opposant à cette marque de désespoir, il est obligé d'y renoncer.

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Sur l'entrefaite on entend tinter lugubrement de la chapelle du château de La Caille ; c'est le signal de l'enterrement de Séraphine. — A ce bruit funèbre le chevalier nés 'arrache plus rien, ou plutôt, si, il s'arrache des bras de sa mère, prend son chapeau et son manteau , et quitte le château pour aller où, dit-il, la voix de Séraphine l'appelle.

(Ici un rhanjji'incm de diconilion ; nous nous iroiivons au cliàu'aii de La Caille à l'cnlrée du caveau scpult rai où vient d'être dé[ios('c la jeune et int'ortuni^e comtesse de Monneron.)

Le chevalier Gare-de-Devant , éclairé seulement par cette même lune qui jadis lui servit aussi de flambeau lorsqu'il donna ce fameux baiser à sa fiancée , descend lentement la colline qui le conduit à l'entrée de la chapelle mortuaire, — et, enveloppé de son manteau, il avance lentement comme un revenant; — il est vrai qu'il revient de loin, puisqu'il arrive des Grandes- Indes.

La lune, qui est fort triste, se voile lugubrement la face , et, bien qu'il ne fasse guère qu'un pas par minute, l'homme au manteau finit enfin par arriver c-pendant devant le trou... du souffleur.

une dernière fois les traits chéris de Séraphine, et à déposer sur son front un dernier baiser.

Il pénètre donc dans le caveau à la lueur des éclairs , car un orage se mitonne , et tout à coup un cri de terreur parti dé ce caveau sépulcral nous annonce qu'il vient de s'y passer un étrange événement.

Ce cri a été poussé par le chevalier, qui accourt comme un fou; car d'efiroi ses cheveux, son chapeau et même les plumes de son chapeau se sont dressés sur sa tête. — Au moment où il déposait son baiser sur le front glacé de Séraphine, il lui a sem blé qu'à ce baiser la morte se ranimait comme elle l'avait promis il y a cinq ans !

Effectivement, nous voyons sortir du caveau sépulcral une femme enveloppée d'un suaire: et cette femme c'est Séraphine, Séraphine qui tend les bras vers son amant !

A cet aspect le chevalier, bien que fort brave, manifeste par sa pantomime qu'il éprouve la venette la plus conditionnée qui ait jamais existé de mémoire de poltron.

Pourtant notre chevalier revient à lui lorsqu'il s'aperçoit que la morte ne l'est pas, et, le suaire venant à tomber, Séraphine murmure doucement le nom de son amant ; — puis , comme épuisée de cet effort , elle tombe dans les bras du chevalier, qui , dans cette situation , s'aperçoit que bien décidément le cœur de Séraphine bat parfaitement.

Après être resté quelque temps immobile et silencieux devant le trou en question, — sans que personne souffle mot, pas même le souffleur, — le chevalier se décide enfin à aller contempler

Cette découverte miraculeuse amène notre personnage à se dire que, du moment où il bat, ce cœur ne doit plus battre que pour lui, et, ayant déterré ce trésor, il ne veut plus le partager avec son ancien propriétaire.

Morte désormais pour le monde , Séraphine ne vivra plus que pour son amant ; et le chevalier, qui désormais est le plus

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heureux des hommes, s'empresse de fuir le château de La Caille en emportant cette ombre légère !

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