‹ Musée ou magasin comique de Philipon (volume 2)Chapitre 50 sur 70 · QUATRIEME LIVRAISON · texte numérisé non relu

QUATRIEME LIVRAISON

(Trois semaines plus tard.)

" Mes bottes m'emportent comme des coursiers fougueux, — dételons mes bottes et je serai sauvé ! ••

Je mis aussitôt ctte idée à exécution, et à peine me fus-je débarrassé de cette chaussure par trop célérifère , que je pus enfin goûter les charmes du statu quo.

Les habitants de ce pays étaient naturellement fort gais, car à peine m'eurent-ils aperçu d'un peu près, qu'ils se mirent à me rire au nez.

MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES

J'aurais pu me formaliser de cette jovialité, mais, sachant qu'en fait de politesse sociale tout dépend des usages et des conventions, je me plus à croire que rire au nez des gens était en ce pays la irianiêre la plus honnête de leur témoigner la satisfaction qu'on avait de les rencontrer.

Ce raisonnement n'était pas déjà trop stupide pour un homme qui était à jeun depuis bien long-temps, car, le matin même de mon départ de Paris, je n'avais pris, avant de me rendre au bois de Boulogne, que pour douze sous d'omnibus !

Je m'approchai fort honnêtement d'un monsieur, qu'à sa chevelure et à ses longues moustaches je jugeai tout d'abord devoir être un des hommes de lettres du pays, et je le priai de vouloir bien m'indiquer un restaurant à trente-deux sous!

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Lorsque je suis en voyage, je ne regarde pas à la dépense, — • trente-deux sous ne m'effraient pas , pourvu, toutefois, que pour ce prix on me serve un excellent repas.

Tout en attendant la réponse de ce monsieur chevelu , je le considérais attentivement pour voir si par hasard je ne reconnaîtrais pas en lui ce fameux sorcier que je ne connaissais pas.

J'appliquai donc mon lorgnon sur mon œil gauche, qui, comme on le sait, est le plus disposé à voir clair dans toutes les affaires tant soit peu diabo'iques ; et, tout à coup, — ô surprise I — je vis que ce monsieur était bien réellement l'ami de mon ami le lézard : — donc il était aussi mon ami, en vertu du proverbe que vous savez.

Avouez que j'eus du bonheur! d'autres personnages, lorsqu'ils sont à la recherche de quelqu'un , font quelquefois bien du chemin avant de pouvoir le rencontrer, et moi je n'avais pas fait plus de huit cents lieues que je tombais tout de suite sur mon homme !

Cette rencontre prodigieuse m'ôta dans le premier moment l'usage de ma langue, et ma stupéfaction dut au moins égaler celle qui s'empara jadis de la fille du roi Pharaon loi-sque , se rendant sur les bords du Nil pour pêcher des goujons, elle s'aperçut qu'elle venait de pêcherie petit Mo'ise, qui faisait en ce moment une promenade aquatique.

Ou bien encore, si vous préférez une autre comparaison biblique , égyptienne et aquatique , mon étonnement fut aussi grand que celui qui s'empara du roi Pharaon lui-même lorsque, se voyant englouti tout à coup par les flots de la mer Rouge, il jugea que s'il ne s'empressait pas de faire sa coupe , il ne serait pas blanc.

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— Tu me demandes un restaurant à 32 sous. . . mais avant que je réponde à cette question. . . dis-moi , jeune étranger . . aimes-tu le lapin ?

Le dernier voile qui pouvait encore obscurcir mes yeux venait d'être arraché... ces mots cabalistiques... aimes-fu le lapin... me révélaient décidément à qui j'avais affaire... ce n'est pas le

MUSÉE PHXIiXPON.

premier venu qui viendra vous dire à propres de n'importe quoi : — Aimes-tu le lapin !

Aussi m'empressai-je de répondre à ce monsieur dont le visage désormais ne m'était plus inconnu ; — J'aime ton é..-

CINQUIÈME LIVRAISON. [Beaucoup de jours après )

trange question, — oui, j'aime le lapin ; et, qui plus est, j'aime le lézard aussi !

— Suffjcit, et motus ! — dit le sorcier en s'appliquant l'index en travers des lèvres.

A ces mots je reconnus que le sorcier avait fait ses études classiques, ce qui nem'ôta pas la confiance en ses talents, quoiqu'en général les professeurs de l'Université ne soient pas de grands sorciers.

Comme j'avais aussi fait mes classes au collège jusqu'en smème inclusivement, je compris facilement et à l'aide du geste que ce monsieur me disait de ne pas souffler mot. — Car, règle générale, en matière pantomime, toutes les fois que vous placez votre doigt sur votre bouche , c'est une espèce de verrou que vous placez sur vos lèvres, — du moins telle est l'explication qui nous a été donnée par M. Saint-Marc-Girardin, professeur d'éloquence au collège de France , et par Debureau , — deux hommes bien remarquables ! — mais c'est Debureau qui est le plus remarqué.

Alors me conduisant à son domicile, toujours en observant le silence le plus diplomatique , le sorcier , car c'en était un et des plus huppés , me montra un vieux saladier qu'il me pria de regarder comme un vase étrusque.

Ce vieil ustensile ne se contentait pas d'être fêlé, il portait encore, gravés sur son flanc, différents mots cabalistiques, comme tous les vieux saladiers qui servent à faire une cuisine du diable.

Après avoir allumé dans ce récipient un grand bol de punch , composé d'esprit-de-vin, d'essence de térébenthine et de deux ou trois autres drogues analogues et qui servent de rafraîchissements ordinaires aux sorciers, ce monsieur, tout en m'offrant plusieurs petits verres de cet agréable liquide flamboyant, m'annonça enfin, sous le sceau du plus grand secret, — que je pouvais aller me coucher.

Le lendemain matin, il devait me révéler la manière de rompre le charme qui charmait si désagréablement mon ami le lézard.

J'allai donc me coucher, mais je fus tourmenté toute la nuit par un affreux cauchemar ! — Cela tenait peut-être à ce que j'avais commis l'imprudence de m'endormir en lisant le feuilleton du Journal des Débats , et le prince Rodolphe me taquina souverainement!

Pour comble de désagrément , le petit Tortillard lui-même se mêla de la partie.

Il est vrai que le reste de la nuit se passa d'une manière plus satisfaisante ; je rêvai que j'étais un joli jeune homme et que toutes les femmes se plaisaient à passer leurs doigts dans ma chevelure aussi peu blonde que bouclée.

MUSÉE ET MAGASIM OOMIÇUBS.

Vous voyez que cette situation ne manquait pas d'un certain charme.

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