‹ Musée ou magasin comique de Philipon (volume 2)Chapitre 63 sur 70 · CHAT BOTTÉ · texte numérisé non relu

CHAT BOTTÉ

Dessins de M. CHAM de N....

Un meunier laissa pour tout bien à trois enfants qu'il avait son mo7cJ/n , son âne et son chat.

Le partage entre les héritiers fut bientôt fait-, ni le notaire , ni le procureur ne furent appelés : ils auraient eu bien vite dévoré le patrimoine.

L'aîné s'adjugea le moulin , le second prit l'âne , et il ne resta au plus jeune que le chat.

" Je suis joli garçon ! se disait-il , mes frères peuvent en s'associant faire une fortune colossale , et moi , quand j'aurai fait une gibelotte de mon chat et un bonnet à poil de sa peau , que me restera-t-in.... zéro. •>

Le chat était très-affligé de voir son maître plongé dans la tristesse ; il se donna une peine de chien pour le consoler.

" Donnez-moi , lui dit-il , un sac et une paire de bottes pour

aller dans les broussailles , et vous verrez de quel bois je me

chauffe! "

Le maître fut horriblement surpris d'entendre ainsi parler son chat à propos de bottes; mais il se remit de sa première émotion et consentit à la demande de Moumout. Celui-ci chaussa bravement les bottes , pendit le sac à son cou , et s'en alla dans une

crarenne où il y avait grand nombre de lapins; il mit du son et d'autres friandises dans son sac, et s'étendit , comme s'il eût été mort , attendant que quelque jeune lapin peu expérimenté et ne se doutant pas des ruses de ce monde vint tomber dans le piège. A peine fut-il couché , qu'il eut contentement : un étourneau de lapin vint se prendre dans le sac , il l'étrangla sans miséricorde, et courut ensuite au palais du roi , demandant à parler à sa majesté.

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Il fut introduit dans la salle du trône, se prosterna, et, se relevant , il dit au roi :

" Sire , le marquis de Carabas , mon maître, vous prie d'accepter ce lapin , qu'il m'a chargé de vous apporter de sa part. — Dis à ton maître que/e reçois toujours arec plaisir , répondit le roi , » en faisant le plus gracieux de tous ses sourires.

Une autre fois Moumout alla se cacher dans un blé , tenant toujours son sac ouvert ; et lorsque deux perdrix y furent entrés , il tira les cordons et les prit toutes deux. Il retourna chez le roi , et les lui présenta comme il avait fait du lapin de garenne.

Le roi lui dit : " Tu diras à ton maître que c'est toujours avec plaisir que je reçois... •• Et joignant cette fois la générosité à cette grâce qui double le bienfait , sa majesté fit donner au chat un pourboire de deux sous.

Encouragé par ce succès inespéré, le chat continua pendant plusieurs mois à fournir le palais de tout ce que la bouche du roi pouvait consommer de gibier.

Un jour que le roi devait aller à la promenade sur le bord de la rivière avec sa fille , la plus belle personne de France , de Navarre et des îles Marquises , Moumout dit à son maître : " Si vous suivez mon conseil , votre fortune est faite. — Diable , dit le fils du meunier, (;a me va ; parle vite , que faut-il faire? — Il faut aller vous promener... sur le bord de la rivière, et vous baigner à l'endroit que je vous indiquerai. ••

Le marquis de Carabas ( c'est le titre et le nom que le chat donnait à son bourgeois) courut se mettre à l'eau , et le chat , au moment oii le roi passait , sa prit à crier de toutes ses forces : " Au secours! au secours! M. le marquis de Carabas va se noyer ! au secours ! ••

Sa majesté mit courageusement la tète à la portière , et , n'écoutant que son courage , elle ordonna à ses gens d'aller secourir le marquis.

Le marquis fut retiré de l'eau et porté dans le carrosse du roi , qui, par galanterie et malgré la siuiplicité de son costume de baigneur, le fit asseoir auprès de la princesse sa fille.

Le chat prit les devants , et arriva dans un champ oii il trouva des moissonneurs occupés à couper les blés. « Manants ! leur cria-t-il , si vous ne dites pas au roi que ces champs appartiennent au marquis de Carabas , vous serez hachés menu comme chair à pâté!... ••

Le roi , qui était curieux comme une pie , ne manqua pas de demander : ■• A qui donc est ce champ si chicandard? — Sire , répondirent les paysans , il est à M. le marquis de Carabas. •• Moumout en agit ainsi sur toute la route , de telle sorte que le roi finit par se dire •■ Diable ! diable ! il paraît que j'ai là M. Rotschild ou M. Aguado dans ma voiture, ■• et cela le flattait infiniment.

Enfin le maître chat arriva devant le château d'un ogre extrêmement riche ; car toutes les terres sur lesquelles le roi venait de passer étaient la dépendance de ce château. Moumout prit des informations ; et s'étant présenté au maître du logis , il lui dit : " On m'a assuré que v'ous aviez le don de vous transformer en toutes sortes de bêtes; mais je ne le suis pas assez pour avaler cette bourde-là.. — Ah! vous ne le croyez pas, répondit le châtelain , •• et il se transforma aussitôt en lion.

Le chat eut une peur de chien ; mais il ne perdit pas la boule , et s'écria : ■• En lion , c'est facile ; mais en souris... je parie bien cinquante centimes que vous ne vous métamorphosez pas en souris. L'ogre, imprudent et vaniteux , prit immédiatement la forme d'une souris ; mais Moumout ne lui laissa pas le temps de changer une troisième fois de nature , il se précipita sur lui et n'en fit qu'une bouchée.

ia' LIVRAISON. — PRIX : 50 CENTIMES.

CHEZ AUBERT, PI.ACE BE I.A BOURSE

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==ALBUIVI DE TOUT LE MONDE-

IVouvette tant soit pew vieiite.

Texte de JEAN. - Dessins de JACQUE.

Il }' avait une fois un Juif qui avait deux fils ; — après sa barbe, sa tirelire et ses vieux habits , ces deux enfants étaient ce que ce vieillard soignait le plus précieusement.

Cet excellent père de famille n'avait reculé devant aucuns sacrifices pour élever ses moutards, et, dès l'âge de quatre ans , il les avait envoyés bien régulièrement chaque jour à la salle d'asyle de son arrondissement.

Tant de soins finirent par porter leurs fruits , et le jeune Isaac , à peine arrivé à l'âge de quinze ans , était déjà le voyou le plus parfait de tout le boulevard du Temple , où pourtant il n'en manque pas. — Si vous en doutez , allez faire un tour devant le théâtre des Folies-Dramatiques , au milieu d'un entr'acte.

Un beau jour, notre père de famille prit son fils en particulier, et lui adressa ces paroles mémorables : .. O mon enfant ! tu sais jouer à la pigoche comme si tu l'avais mventée , tu es trè.s-fort sur la toupie, et tu fais la roue mieux qu'aucun minisire; mais ça ne suffit pas , ô mon fils! — tout cela ne constitue que des talents d'agrément , il faut encore songer à ton avenir, et te rappeler que tout homme ici-bas doit se rendre utile à la société ; il te faut un état honorable : — vends des chaînes de sûreté ! ••

Isaac accepta les soixante-quinze chaînes dont son père le gratifiait pour composer son fonds de commerce, et, pratiquant immédiatement le conseil que venait de lui donner l'auteur de ses jours , il se rendit chez le marchand de vin du coin , et lui vendit toutes ses chaînes de sûreté.

Ce calembour était déjà fort déplacé ; mais notre fils mit le comble à ses torts en rentrant chez son jière dans un état A'émo-

tion ^ui n'est permis qu'aux chantres de paroisse après un enterrement première qualité", "pu aux jeunes fils de pairs de France une nuit de bal Mosard. ' f*

Comme le vin donne delà force, notre vaurien eut celle de demander à l'auteur de ses jours le règlement de tout ce qui lui revenait sur la succession de madame sa mère , qui de son vivant avait été cuisinière dans une forte maison , et qui par conséquent

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avait dû laisser plusieurs bas bleus iruffés de pièces de cent sous.

^c'-'^Vv.

A ce mot de comptes . notre vieillard, qui avait été jadis gérant de plusieurs sociétés en commandite , traita son fils en simple actionnaire, et lui donna sa malédiction. Isaac ne s'étant pas contenté de ce dividende, persista dans ses conclusions, et le vieux Juif, finissant par s'humaniser et reconnaissant qu'après tout son fils avait le Code civil pour lui , se décida à joindre six francs quinze sous à son premier don ; mais ce fut à condition qu'il n'entendrait plus parler de cet enfant, qui désormais lui était devenu insupportable.

Notre jeune fils de famille , chargé de la succession de sa mère, alla mener grand train avec ses amis du boulevard , et Dieu sait si on a des amis quand on possède six francs quinze sous.

Mais, hélas I tout finit par s'épuiser dans la nature, et, à force de fouiller au fond de sa poche pour y chercher le métal qui devait solder les morceaux de galette et les chaussons de pomme , Isaac s'aperçut un beau matin qu'il ne possédait plus un seul monaco. — Cette découverte l'atterra pour un instant; mais il se consola en se disant que, lorsqu'on passait pour riche, on devait nécessairement trouver du crédit, et, comme il avait semé pendant plusieurs jours les pièces de deux sous avec une profusion toute sardanapalienne , il alla trouver un banquier de la rue du Pas-de-la-Mule pour contracter un emprunt.

Le banquier reçut affablement notre jeune fils de famille, et

lui fit souscrire une lettre de change de trente-sept francs, en échange de laquelle il lui livra comptant une pièce de douze sous du règne de Louis XV, plus un panier de vieilles pommes de Châtigny, une anguille embaumée par M. Gannal , et une action de mille francs des mines de houille du baron de Wormspire .

Isaac fut un peu embarrassé de ces objets ; car il ne savait trop oii en trouver le placement, — hormis pourtant les pommes de Châtigny!

Mais cependant il finit par vendre l'action de la mine de houille à une couturière , qui en tailla un patron de corsage et qui paya ce grand morceau de papier trois sous ; — puis il colloqua l'anguille gannalisée à un pharmacien , qui la transforma en un magnifique serpent pour orner la devanture de sa boutique : — car on sait que de tout temps le serpent qui se mord la queue a été l'emblème de la pharmacie et de l'immortalité, deux choses qui pourtant n'ont pas grand rapport ensemble.

Notre jeune homme recommença à mener une vie très-déréglée, et mangea sa lettre de change dans une foule d'orgies échevelées : — 0 jeunesse, jeunesse, que tu es imprudente et folle!

Mais , hélas ! — un beau matin , Isaac se réveilla de ses songes de marquis , et se trouva sur le pavé des Batignolles , à la porle

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de l'établissement qui avait été témoin de ses festins de Balthasar! — Du reste, quoiqu'il se donnât pour un prolétaire expirant de besoin , personne n'eut seulement la politesse de lui offrir un verre de vin !

Après avoir longtemps médité sur une borne et sur la fragilité des grandeurs humaines , Isaac , après six heures de réflexion , se rappelant qu'il avait mangé tout son or chez le pore Latuille, crut qu'on ne pouvait manquer de lui offrir au moins un bouillon hollandais en souvenir de ses largesses passées; — mais, ô douleur, à peine s'était-il piteusement glissé dans la cuisine de l'établissement, qu'il en fut immédiatement expulsé d'une manière bien sensible pour son amour-propre.

Dans le fait, meltez-vous à la place d'Isa, c. — et je suis certain que vous ne vous y trouverez pas bien !

Rien ne rend misanthrope comme le manque absolu de toute espèce de monnaie , et Isaac aurait donné alors... beaucoup plus qu'il n'avait pour se trouver transporté tout à coup au milieu d'une île déserte , habitée seulement par des crabes , des huîtres , des homards et des crevettes. — Isaac n'était pas dégoûté , n'estce pas? — Après ça, l'île aurait en outre été habitée par un marchand de vin , que notre jeune misanthrope en aurait également pris son parti.

Mais , par malheur pour Isaac , il ne put se transporter dans ce paradis terrestre qu'en simple imagination.

Si les î/es Marquises avaient été connues à l'époque où vivait notre personnage , il s'y serait sans doute rendu immédiatement , fut-ce même en simple qualité de professeur de piano ou de dépositaire d\i Jayotype; mais les îles Marquises n'avaient pas encore été inventées !...

Isaac était fort embarrassé de son individu ; car lorsqu'on est arrivé à l'âge de dix-huit ans sans avoir appris rien autre chose qu'à jouer à la pigoche , il est fort difBcile de trouver une place dans laquelle on parvienne à utiliser d'une manière lucrative ce talent de société. — On lui proposa bien de débuter au théâtre des Funambules en qualité de seconde jambe de derrière du chameau qui porte Debureau en triomphe dans Pierrot en Afrique ; mais Isaac avait del'amour-propre, il ne voulut jamais consentir à débuter qu'en qualité de jambe de devant! — Le directeur tmt bon, le futur artiste ne voulut pas en démordre, et l'engagement ne fut pas signé.

Après ça , comme Isaac , dans cet emploi , n'aurait gagné que six sous par soir et rien du tout par jour, il ne le regretta pas outre mesure.

Notre jeune homme , en passant devant la porte paternelle , eut bien la vague idée de frapper à cet huis et d'aller s'asseoira la table de ses aïeux : — cette pensée nourrissante lui venait surtout vers quatre heures du soir, mais Isaac se mettait à songer que derrière cette même porte se trouvait placé un énorme manche à balai. . . — et il craignit de recevoir une remalédiction paternelle, accompagnée cette fois d'accessoires encore plus désagréables.

C'est que le père d'Isaac aimait son fils , voyez-vous ; et - qui aime bien châtie bien ! " C'est là un axiome aussi vieux que le monde — et que les manches à balai .

Isaac ne se décida donc pas à franchir cette porte redoutable , au moins aussi terrible que le passage des Termopiles ; — et qui sait quand aurait eu lieu un terme à celles que son père lui aurait administrées?

Ne pouvant supporter cette idée terrible , et pouvant encore moins supporter la faim qui le talonnait sans cesse à Paris, Isaac se mit à fuir cette ville immense , pour aller demander aux plaines fertiles de la Brie du pain, — et aussi du fromage , puisque cette province est réputée pour en produire tout naturellement.

Isaac fit dix lieues tout d'une traite ; — les passants qui le rencontraient le prenaient pour un wagon du chemin de fer d'Orléans échappé de ses rads , ou au moins pour un spectateur du Théâtre-Français qui se sauve des Burgraves , et qui ne veut pas qu'on l'y rattrape une seconde fois.

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Dans le fait , on ne voit à ce Théâtre-Français qu'un tas de

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vieux Allemands qui ne sont que médiocrement amusants , et autant vaut aller passer trois heures à l'hospice de la rue de Sèvres. — La barbe blanche est vénérable , mais souverainement ennuyeuse.

Une fois arrivé dans la capitale de la Brie , un habitant de Meaux, aussi riche que bienfaisant, s'empressa de prendre Isaac à son service , à condition qu'il ne lui donnerait pas de gages , mais qu'il ne l'habillerait nullement.

Notre pauvre jeunehoinme accepta ces offres philanthropiques; tout ce qu'il désirait c'était un morceau de pain , car ses jambes seules lui étaient entrées dans l'estomac depuis son départ de Paris , et ce n'est pas suffisant pour vivre.

Le maître d'Isaac envoya son nouveau domestique à une ferme qu'il avait à trois lieues de Meaux , et il lui donna pour mission spéciale de garder une trentaine de ces animaux qui, jadis , firent pendant bien long-temps l'unique société d'un grand saint qui probablement tenait médiocrement à la conversation. — Isaac se résigna.

Du reste , entouré ainsi de ses quadrupèdes , notre infortuné jeune homme , à l'instar de saint Antoine , eut aussi souvent une terrible tentation. Ce fut d'égorger un de ses compagnons , et de s'en confectionner plusieurs grillades dont le besoin se faisait bien vivement sentir pour lui. — Mais le cri de la conscience fit taire le cri de l'estomac !

A cela vous m'objecterez qu'Isaac était enfant d'Israël , et qu'il eiit commis un crime énorme contre les lois de sa tribu en mangeant de cet animal immonde ; mais il redoutait encore plus la vengeance de M le procureur du loi que celle de Moïse, et il craignit pour les suites d'un assassinat avec circonstances aggravantes de grillades, et peut-être mieux d'indigestion.

Lorsqu'il voyait ses heureux animaux se repaître à leur gré , ce qui arrivait toute la journée , Isaac enviait leur bonheur et il aurait volontiers abdiqué sa qualité de bipède pour devenir quadrupède ; — dans le fait, il n'aurait pas perdu au change.

Après ça, il est vrai q ue bon nombre de rentiers se repaissent avec autant de satisfact ion que les animaux ; ils ne le cèdent en rien pour cela aux animaux les plus voraces. Leurs journées se

composent de trois occupations : — à onze heures ils mangent à cinq heures ils remangent, et à minuit ils reremangent.

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Notez, pour comble d'infortune , que le cochon n'est pas un mouton... — Je parle au moral, bien entendu, car, au phjsique, cette remarque serait puérile. — Lorsque le pauvre Isaac priait un de ses animaux de vouloir bien tourner à gauche , cet entêté ne manquait jamais de tourner à droite ; et ne croyez pas que cette bête brute fût incapable de distinguer sa droite de sa gauche ; elle se conduisait ainsi par malice, par pure malice, caries animaux ont encore plus d'esprit que les hommes ; — lisez plutôt les fables de La Fontaine.

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Isaac avait d'abord essayé de prendre ses cochons par les sentiments , mais il se décida ensuite à les prendre tout bonnement par la queue , et il s'en trouva bien.

Ce n'était pas assez que le malheureux Isaac passât ses jours avec les désagréables compagnons que vous savez ; son maître impitoyable exigeait encore qu'il ne les quittât pas de toute la nuit. La mission spéciale de notre infortuné gardien était d'empêcher ces animaux voraces de se manger entre eux. — Le bourgeois de Meaux aurait bien mieux aimé qu'ils dévorassent Isaac lui-même , attendu qu'il aurait remplacé son domestique sans qu'il lui en coûtât un sou , tandis qu'un jeune marcassin lui revenait à deux francs.

0 philanthropie ! tu n'es qu'un vain nom ! — du moins à Meaux en Brie.

Isaac avait eu déjà plusieurs désagréments pendant la nuit avec quelques-uns de ses quadrupèdes , qui ne se contentaient pas d'être somnambules purement et simplement , mais qui avaient encore la déplorable infirmité de vouloir toujours grignotter quelque chose , et qui prenaient quelquefois le nez d'Isaac pour une pomme de terre. — Erreur déplorable , et que du moins Isaac déplorait bien sincèrement pour son propre compte !

Chaque soir, il fallait employer vis à vis du gardien la même énergique obstination pour le faire entrer dans sa chambre à coucher, que lui-même déployait vis à vis de ses quadrupèdes.

0 vous, mortels de l'un et de l'autre sexe , qui trouvez quelquefois les nuits bien longues, lorsque vous les passez cependant mollement étendus sur un lit orné de trois ou quatre matelas plus ou moins élastiques et plus ou moins brevetés par votre gouvernement , imaginez-vous ce que devaient être les nuits du malheureux Isaac couché , non sur un lit , mais sur une litière ! — C'est à dire que c'est non-seulement effrayant , mais encore malpropre d'y penser.

Isaac trouvait les heures tellement longues , qu'il se croyait transporté dans le Groenland ; dans cette contrée fabuleuse où les nuits durent six mois de suite, — ce- qui fait qu'on doit s'approvisionner chez son épicier d'un fameux paquet de chandelles quand on voit arriver le coucher du soleil. — Notez avec cela que la lune ne se lève jamais dans ces contrées h3'perborcennes , et je ne la blâme pas trop de cette paresse , car il doit faire furieusement froid dans ce pays, et la malheureuse serait transie.

Le malheureux Isaac , condamné à l'insomnie par suite des raisons majeures déduites plus haut , avait tout ce qu'il fallait pour songer à écrire un magnifique livre de philosophie : d'a-

bord il n'était pas content , ce qui est une des premières qualités requises pour passer philosophe , et ensuite il avait la solitude , qui est si favorable à l'écrivain !. . . pourtant Isaac n'écrivit rien. — Du moins, M. Charles Nodier nous a juré qu'il ne connaissait aucun ouvrage de cet auteur.

Une seule maxime philosophique d'Isaac s'est transmise jusqu'à nous ; cette maxime , la voici : Ce qu'il y a de plus désagréable dans l'homme, c^est le cochon.

Cet axiome nous semble éminemment juste et profond; nous croyons qu'il ne sera contesté par personne , — à moins pourtant que ce ne soit par quelque charcutier.

Un jour, lassé de souffrir, Isaac prit un grand parti. — Vous croyez qu'il prit peut-être le chemin de la rivière : — non pas , et pourtant nous ne l'en aurions pas blâmé s'il l'avait fait tout simplement avec l'idée d'aller se livrer à quelques ablutions qui devaient être bien nécessaires après un séjour de huit mois dans une étable.

Le parti auquel s'an-êta Isaac fut d'aller se jeter non dans un bras de la Marne , mais dans les deux bras de son père.

En conséquence, notre malheureux jeune homme, pour détourner les soupçons de ses compagnons , leur dit qu'il allait s'absenter pour un instant et qu'il reviendrait aussitôt. — Ceuxci se contentèrent de répondre par un grognement sourd , qu'Isaac interpréta par : c'est bon! c'est bon! — Puis notre pauvre garçon, bien que costumé seulement d'un vieux pantalon garance et d'un bâton noueux, prit le chemin de Paris en se traînant comme il pouvait.

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L'aspect de ce misérable était réellement effrayant ; à sa vue , le diable et la garde nationale auraient pris les armes!

Plusieurs fois , en route , les gendarmes arrêtèrent notre voyageur pour lui demander ses papiers ; mais il leur fit observer bien poliment que lorsqu'on n'avait seulement pas de chemise , on ne pouvait guère se donner des papiers, objets de luxe, — et les gendarmes , touchés de la force de ce raisonnement philosophique , laissèrent immédiatement circuler le voyageur : — il n'y a rien de sensible comirie la gendarmerie française.

Quelques personnes prétendent , il est vrai , que si ces fonctionnaires à tricorne et à culotte de peau jaune n'arrêtèrent pas Isaac , cela tenait uniquement à ce qu'ils n'avaient su par quel bout le prendre pour ne pas se salir, — mais j'aime mieux accepter l'explication philanthropique donnée ci-dessus , je suis convaincu que vous serez de mon avis.

A la barrière de la Villette , les commis de l'octroi arrêtèrent bien Isaac , mais ce fut pour lui demander s'il n'avait rien à déclarer , — il leur déclara qu'il était le plus gueux des hommes ! 11 faut vous dire que le père d'Isaac pensait très-souvent à son fils ; — rendons cette justice à ce brave , il ne se passait guère de semaine sans qu'il se félicitât hautement d'en être débarrassé. — Déplus, il lisait attentivement les journaux à l'article Tribunaux pour voir si le jeune vaurien n'était pas condamné à cinq ans de prison pour vol de foulards avec toute sorte de circonstances aggravantes; — mais jusqu'à ce jour les journaux avaient été complètement muets sur le compte du jeune Isaac. — ■ Cela tenait uniquement à ce qu'ils ne s'occupaient pas de ce qui se passait dans les étables de la Brie. — Ces journalistes sont si mal renseignés !

L'enfant prodigue sentit son cœur battre bien violemment lorsque son poing frappa contre la porte paternelle ; il n'était pas certain de la réception qui l'attendait , ou plutôt il craignait d'en être trop certain ! —Ingrat , qui doutait des entrailles paternelles ! Le vieux Juif alla ouvrir , et Isaac , profitant de ce que les bras étaient ouverts en même temps que la porte, s'y précipita avec impétuosité , sans donner à l'auteur de ses jours le temps de refermer quoi que ce soit !

Le père , ne voyant pas moyen de reculer, prit bravement

son parti et se laissa inonder de larmes , sans même trop se

plaindre de ce que cet épanchement avait d'humide et de malsain.

Puis ayant consulté le Code civil et le commissaire de police,

et ayant appris que la loi de la nature et la loi de Napoléon

l'engageaient à se montrer généreux , il se décida à reprendre son fils, à le rembra^ser et à le renipper.

Isaac se crut dans le ciel lorsqu'il put enfin se mettre dans un paletot , et il consacra la première pièce d'un franc que lui octroya la munificence paternelle à s'acheter une paire de gants à dix-neuf sous ; il garda cinq centimes pour faire le garçon. — A Paris , il est toujours bon d'avoir de l'argent sur soi.

Je dois ajouter, pour la morale de l'histoire , que le jeune Isaac , corrigé par son séjour chez les animaux , se conduisit désormais parfaitement. Son père en fut assez content ; il meîiait une vie réglée et rentrait au logis bien régulièrement, — surtout au X heures des repas !

Ce qui nous prouve bien que pour apprendre à vivre avec les hommes , il n'est rien de tel que d'habiter pendant quelque temps avec des cochons !

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