DEUXIÈME ACTE
Nous sommes au bal travesti du lundi; tout le monde est endimanché; l'aristocratie de Paris, représentée par cinq figurants qu cachent leurs mains noires dans une paire de gants de coton blanc , se livre à une foule de cancans de portière sur le compte du comte MoRico et de la vertueuse Mathilde.
Mais bientôt la société du bal s'élève au chiffre de sept personnes par l'arrivée des deux cousines.
Ursule déclare à Mathilde qu'elle adore son mari (le mari de Mathilde, entendons-nous bien! ) , et que rien ne pourra les séparer.
La douce M.4Thilde pleurniche encore, mais mademoiselle FiTZ- James prend des airs de marchande de pommes en colère.
Ursule lui déclare qu'elle la hait du plus profond de son cœur.
Mathilde pleurniche toujours, mais mademoiselle Frrz -James montre le poing, et jure la plus tendre réciprocité.
Enfin elles se livrent toutes deux aux charmes d'une conversation qui finirait par une véritable peignée , si mademoiselle FiTZ- James, qui a complètement abandonné le caractère de Mathilde, n'abandonnait aussi le champ de bataille.
A peine est-elle partie, que Morico survient, trouve Ursule seule , et lui tient à peu près ce langage :
— Votre mari vousemb..., je me mets liienàvofre place. Vous aimez le mari de votre cousine , et il vous aime... c'est à merveille. ]\Iais Mathilde vous gêne , et son mari me produit le même effet. Débarrassez-moi de lui, je vous débarrasserai d'elle; ça va-t-iH — Non , c'est affreux! — Allons donc! farceuse! il le faut . ou je narre à Ce-serin l'histoire â.\x fermier Anselme... — Vous êtes donc le diable? — Flatteuse !
Il la conduit au fond du salon en lui disant qu'à minuit une chaise de poste sera prête pour elle et pour Grandcry.
■ MONOLOGUE DE MORIOO.
Quelle foule (dix figurants)! quel bruit! quelle fête!... et tout cela pour moi , pour moi , Moricx) , fils très-naturel d'une négresse esclave; pour moi , sauvage; pour moi, drôle, qu'on hait
et qu'on méprise pour moi , ces fêtes , ce luxe , ces femmes
belles , parées , étincelantes de diamants; pour moi , Morico, leurs tendres sourires , leurs charmes , leur esprit ; pour moi la musique enivrante de la Porte-Saint-Martin , et les figurants si
frais et si beaux, et leur élégance et leur tenue des dimanches
Oh ! c'est à en perdre la tête. . . et je la perds ; et je dis des bêtises , en veux-tu, en voilà ; j'en dis pour mes cinq millions de rente... et j'ai envie d'en faire... Oui , je ferai des bêtises pour Mathilde ; car je ne l'aime pas, et elle me déteste. . . 0 bonheur ! j'ai enfin trouvé une femme qui ne m'aime pas... Sapristi ! c'est étonnant... 3Iais non , je m'abuse peut-être... Oh! si cela pouvait être ! Oh! si elle pouvait me haïr, m'abominer, m'antipather! oh ! oh ! ... ah ! ah !.. .
— Vous m'avez fait appeler? dit Grandcry.
— Oui , lui répond Morico. Vous partez à minuit ; vous enlevez Ursule.
— Enlever ma cousine ; ce serait du propre !
— Vous êtes bien délicat aujourd'hui.
— • Mais pourquoi voulez-vous ?. . .
— Vous êtes bien questionneur aujourd'hui.
— Mais c'est un peu fort ça !
— Vous êtes bien récalcitrant aujourd'hui.
— Mais ma femme, je la planterais là!...
— Vous êtes bien vertueux aujourd'hui.
Grandcry, à part : Vous êtes bien assommant aujourd'hui.
Morico, regardant dans la salle : — Ilyadel'écho ici... — En voilà assez ! . . . Vous allez faire le gentil avec votre cousine, vous allez la chauffer et la décider à partir.
Et moi , pour l'effet de la scène , je vais inventer quelque chose de neuf, — je vais écouter par le trou de la serrure votre dialogue avec Ursule.. .
Ursule tombe une seconde fois dans le même piège, et Grandcry recommence la scène du premier acte au profit, cette fois, de son ami Morico.
Grandcry et Ursule partiront à minuit. Mathilde vient cher-
MUSEE PHII.IPOM.
cher son mari et trouve le comte noir, qui lui fait une déclaration en style sauvage; elle le repousse ; il entre en fureur et s'écrie :
— Ah! vous le prenez sur ce ton, femme charmante! Hé bien ! vous me le demanderez à genoux et vous ne l'aurez pas...
— Ciel I qu'entends-je ? Dieu soit béni , voici mon mari
La brillante société envahit le salon , Morico conduit Mathilde et s'assied près d'elle pour lui dire à haute et intelligible voix :
— Vous êtes forcée de m'écouter , tout le monde nous regarde ; vous êtes 877 affreusement compromise , chacun croit que. . . Autant vaut que cela soit...
La société s'indigne pour le compte du mari , qui , selon l'usage, ne s'aperçoit de rien : les gants de coton se hérissent.
Le naïf La Rancune, qui veille toujours sur ses amours et qui se trouve tout naturellement au bal de Morico, s'horripile et pousse na'ivement Grandcry à venger leur offense.
Ce-serin lui-même voit la paille dans l'œil de son cousin et lui crie : — Je vais taper dessus , mon cousin , si vous ne ven gez pas ma cousine. . .
Grandcey , poussé à bout , jette ses gants , son chapeau et son bouquet au nez de Morico ,
et cne : — Monsieur Morico, vous êtes une canaille!... Vous voulez faire faire des cancans sur mon épouse... et me faire passer pour un !
Les figurants s'en vont , Morico les rappelle et leur dit :
— Que diable ! on ne s'en va pas comme ça, écoutez : monsieur de Grandcry, ce beau lion , est un...
— ARRETEZ!! crie Grandcry... taisez-vous , je ferai ce que vous voudrez...
— C'est bien ! repart Morico , je vous disais , messieurs les figurants, que monsieur est un. . . pauvre fou ! ... A présent, allez vous coucher. — La toile tombe sur ce nouveau mystère.