LES CHASSEURS PARISIENS
Par E. nOïïJR€SET. — nessins de CMAiJM.
Parmi les gens qui saluaient l'ordonnance annonçant Wniverture de la chasse, personne n'était plus empressé, plus enchanté, plus reconnaissant envers le préfet de la Seine, que le sieur Oscar Beurdelet, électeur, et de plus inventeur d'un ciragevernis, qui avait jeté un nouvel éclat sur la gloire de son arrondissement. M. Beurdelet est un de ces industriels qui, sous le prétexte plus ou moins bien fondé qu'ils comprennent leur époque, font circuler, à Longchamps, une ribambelle exorbitante de voitures vernies, indiquant le prix du leur et la manière de s'en servir.
Oscar , comme ses confrères , n'avait fait que copier un célèbre industriel anglais qui, depuis Douvres jusqu'à Londres, a fait couvrir tous les murs de la route de cette simple annonce :
Bohertson's Imperial-blacking Picadilly street, numher 299.
Depuis deux mois , Oscar Beurdelet s'était rendu le sommeil impossible à force de songer aux délices de la chasse. Ce plaisir des Rois , auquel il allait se livrer , agissait tellement sur son cerveau, que, toutes les nuits, sa femme se sentait réveillée [ar
les cris de Tayaut! tayaut! Cherche! pille! apporte! et par mille autres exclamations que l'approche de l'ouverture lui faisait jeter à tout moment. Le féroce Tape-à-l'Œil , pauvre braque mâtiné , futur complice de l'immense destruction commise par l'intrépide Oscar, recevait à chaque instant de son maître des caresses et la promesse qu'il lui taillerait une rude besogne au jour de l'ouverture. Il faut dire aussi qu'Oscar Beurdelet se flattait d'avoir le coup d'œil un peu juste. En qualité de chasseur de la garde nationale, il avait fait ses preuves. Bien souvent il avait été le roi de sa compagnie au tir à la cible, et il n'attendait que le signal donné par la préfecture de la Seine pour aller dècjotler les malins qui devaient, avec lui, aller chasser le gibier au delà des confins du territoire de Gonesse.
Tous les dimanches , depuis le premier mars , Oscar allait s'exercer et se faire le coup d'œil en tirant des hirondelles chez M. Malaurain, son beau-père, négociant en vins, tenant le gros et le demi-gros à la gare de Bercy.
En passant, il n'est pas inutile d'annoncer à nos lecteurs que la chasse au filet, que des gens font par état aux hirondelles des environs de Paris, n'a pas d'autre but que de faire livrer ces vo-
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MUSEE ET HAGASZSr COHI9DES
latiles, sous le nom spécieux de mauviettes, aux Brillât- Savarin des restaurants à 32 sous. Quand cette sorte de restaurateurs est suffisamment pourvue et que la chasse a été abondante, la femme du chasseur se rend sur la place de la Bourse, et là. . . elle spécule sur le bon cœur des passants en criant aux dames qui veulent bien l'entendre :
" Allons, mesdames, la liberté àc«s pauvres prisonnières pour -2 sous, on les lâche pour 2 sous, qui veut les délivrer?... " Allons, mesdames! ••
Mais revenons au chasseur Oscar, qui ne s'exerçait ainsi que pour avoir le droit de traiter de mazettes ses futurs compagnons d'ouverture. C'est avec orgueil qu'il avait décliné sa profession à la face de la préfecture, alors que le préposé aux ports d armes lui octroyait , pour 15 francs , une feuille de papier qui invitait les autorités civiles et militaires à laisser circuler librement, et avf c un fusil de chasse, le .^ieur Oscar Beurdelet, négoiant , demeurant à Paris, âgé de 36 ans :
Nez gros ,
Bouche grande .
Oreilles idem.
Signe particulier : une fraise sur le nez.
— Crresti! s'écria Beurdelet en sortant de la préfecture et malgré la joie que lui causait la possession de ce fameux laissczpasser, voilà un fameux rapport pour le gouvernement ! Tout en calculant ce que devait rapporter à l'état une rame de papier dont la demi-feuille se vendait 15 francs, Beurdelet était rentré chez lui et procédait à l'inspection de tout l'harnachement auquel il se condamnait pour aller dévaster la plaine de Gonesse. L'industrie des quincailliers qui fmt spécialement Yarticle chasse a poussé au suprême degré l'art de faire des outils pour serrer d'autres outils destinés à ouvrir, fermer, ou nettoyer les outils accessoires de l'outil principal. L'attirail complet d'un chasseur, tel que le représentent les marchands d'objets de chasse , pèse environ marante kilogrammes et coûte, prix moyen, six cent cinquante francs.
Ajoutez à cela ce que coiite l'éducation d'un véritable chien d'arrêt , et vous comprendrez le ferblantier parisien partant pour la chasse avec son fusil de garde nationale, une giberne en guise
de camier , et suivi d'une foule de chiens d'emprunt d'autant moins coûteux qu'ils sont plus ou moins savants.
Enfin, le jour tant désiré était arrivé, et la nuit qui l'avait précédé avait été, pour madame Beurdelet, la plus orageuse de toutes. Oscar n'avait cessé de pai'ler à sa femme du coup du roi, de la perdrix qui fait le mouchoir, et vingt fois il avait réveillé Tape-à-l'Œil qui, en récompense de ses futurs services, avait été admis à venir attendre l'aube du jour dans la chambre à coucher de M. et Mme Beurdelet.
L'aube arriva! Oscar, se jetant à bas du lit, réveilla la maison , fit claquer son fouet pour réveiller définitivement Tape-àrCEil , et se mit en marche pour arriver à l'endroit oii il devait retrouver M. Malaurain, son beau-père , M. Miroton, son voisin , et plusieurs autres amis avec lesquels, pour se mettre en chasse, i' devait procéder tout d'abord à la poursuite d'un coucou.
Eu coacou.
OscAH Beurdelet , — ^Lilairain , — Miroto.n , ferblantier. CoLLiNET . tapissier . — Le PErrr Miroton , Un Lapin.
Le Cocher . —
Les chasseurs el les chiens encombrent la voilure. Le cocher , ijui a promis de pariirde suiie, essaie de décourrir un dernier ruyageur.
MAL^rRAix. — Allons donc , cocher, sacrisli ! Le Cocher. — Doucement , les pratiques , on marche à la minute ; laissez-moi attraper un lapin.
MUSEE PBXI.IPOM.
(Un individu se présente, et grimpe à côté du cocher; Tapeà l'Œil, qui l'aperçoit, se met à abo3'er )
Beijrdelet. — Veux-tu t' taire . gredin de chien !
CoLLiNET. — C'est l'impatience qui lui fait don7ier de la voix.
Beurdelet. — Parbleu! on vient de parler de lapin, il est déjà en arrêt. . . Veux-tu te taire , animal !
(L'exemple de Tape-à-l'Œil gagne les autres chiens , qui se mettent tous à hurler.)
Malai'rain. — Quel tapage ! . . . Qu'est-ce que çi sera donc en plaine?
Le Lapin fredonnant :
Allons, chasseur, vile en campagne;
Du c<'i' n'cnien^Is-l'j pas le son ,
Ton Ion , Ion Ion, loniaine, Ion ton
CoLLiNET. — Entendez-vous? le lapin qui fait le plaisant! Malheureusement pour lui , il a un chat dans la gorge.
Tous , rianf. — Ah ! fameux , celui-là !
Le petit Miroton. — Papa , fais donc finir Fricot. . Y veut manger ma poche... et lécher mon pistolet.
Miroton. — Pourquoi laisses-tu prendre les pans de ta veste? Tu sais bien que je t'ai donné le saucisson à garder — A bas , Fricot ! à bas les pattes , sapristi !
Malaurain. — Comment, monsieur Miroton , vous laissez cet enfant porter un pistolet?
Miroton. — Certainement. Ne faut-il pas qu'il apprenne à chasser? Je veux le former au noble métier des armes.
Beurdelet. — Pourvu qu'il ne se blesse pas.
Le petit Miroton. — C'est papa qui l'a voulu ; moi , je voulais n'emporter que des pétards pour tuer un cerf.
— Le Lapin , fredonnant .
Il était un p'iit homme Qui s'appelait Tolo ,
Carabo ; Il allnil à la chasse , A la chasse aux perdrix ,
Carabi
CoLLiNET. — Décidément , le lapin se moque des chasseurs...
(Une détonation se fait entendre dans la plaine qui borde la route. )
Beurdelet. — Sont-ils heureux, ceux-là ! ils sont déjà à la besogne... En brûlent-ils delà poudre!...
Malaurain. — Allons, bon! voilà un chasseur qui va tirer sur un monsieur qui est là-bas. Vous ne le voyez pas? Il est assis là... il lit son journal. ( Criant de toutes ses forces] Hé ! làbas ! ! hé!...
Tous, spontanément. — Hé! chasseur! ne tirez donc pas!... bigre ! il y a quelqu'un, là, derrière !. . . Faites donc attention. . . i! V a du monde.. .
Aux cris du cocher et des voyageurs, le monsieu'\ surpris, se
lève... le chasseur le reconnaît pour un bipède non emplumé, le salue, et s'éloigne.
Beurdelet. — Mâtin ! il ne fait pas bon à st promener par ici aujourd'hui.
Le petit Miroton. —Ah ! papa , regarde donc tous ces pierrots qui se sauvent.
CoLLiNET. — C est que c'est vrai; j'ai çtivie de tirer dessus...
Le Cocher. — Doucement, bourgeois, et les Mazeppa?.... C'est pour le coup qu'ils prendraient le mors au dent.
Beurdelet. — D'ailleurs, c'est indigne du coup de fusil.. Moi, mon plus petit gibier, c'est la caille. Le reste ne vaut pas la peine qu'on se donne.
CoLLiNET. — Tout beau , Diamant , tout beau !
Malaurain. — Ah! nous voici arrivés! j'aperçois la maison de Flocart.
Tous. — Hop , cocher, hop !... Arrêtez !... Ah !.. Enfin !...
(Tous les chasseurs descendent ; on tire les chiens à terre.)
Le Cocher. — Faudra-t-il venir vous reprendre , bourgeois?
Malaurain. — Oui, ce soir à dix heures; vous nous attendrez ici.
Beurdelet. — Oui ; mais , faites-y attention, nous serons plus chargés {Avec malice.) Surtout ne prenez pas de lapins ; nous en aurons toujours assez.
Le Lapin — Prends-y garde ! dans une plaine où il n'y a pas un chat.
Lf's chasseurs se dispersent dans la plaine , en se dirigeant vers la demeure de Flocart. On ent^^nd bientôt une détonation générale.
Le Cocher soiirtan/ et fouettant ses chevavx. — Vont-ils en démolir !
Le Lapin. — Je t'en fiche ! S'ils rappoi tent une seule pièce, les grenouilles porteront des spencers.
Qui n'r. pas vu les plaines des Vertus, de Grenelle ou d'ivrv le jour de l'ouverture de la chasse, ne peut se faire une idée du spectacle qu'elles présentent au point du jour. Déjà la plaine de Gonesse était eu feu , et , quand nos chasseurs arrivèrent, il fallait braver, pour pénétrer jusqu'à la maison du père Flocart , le feu croisé d'une myriade de tireurs. Faute de gibier, les chasseurs parisiens deviennent féroces et ils déchargent leur colère et leur
MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES
cendrée sur le premier objet qui passe. Le moindre petit moineau devient le point de mire de cent coups de fusil. Dans une telle bagarre, et avec une absence aussi complète de perdrix rouges, de faisans et de grives, une alouette devient une pièce royale. ToiTibe-t-elle par hasard sous le coup d'un chasseur intrépide qui visait une hirondelle, tout le monde se précipite, la mêlée devient souvent générale, et la plaine ouverte au plaisir de la chasse prend l'aspect d'un champ de bataille.
Le chasseur autorisé, muni de ses papiers en règle, lutte avec les éléments et l'absence du gibier ; l'Actéon de contrebande est de plus obligé de lutter avec des gardes aux manières plus que champêtres.
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Nos chasseurs, tout en chassant leurs chiens devant eux, arrivèrent à la demeure de Flocart. Ce dernier était un vieux routier^ connaissant bien- son affaire. Grâce à ses relations commerciales avec MM. Beurdelet , INIalaurain et Miroton , il avait cru devoir les inviter à venir ouvrir la chasse avec lui. Pour ne pas perdre sa journée, Nemrod-Flocart s'était promis de faire passer à sa troupe le Rubicon de Gonesse : le canton y était meilleur, et il y avait même quelques vieux cajmcins (1) dont il voulait faire son profit à la barbe de ses compagnons de chasse. Après la gouttr. de blanc de rigueur, on se mit en marche.
A vous, messieurs, s'écria Flocart en entrant en plaine ; et en même temps il détacha ses deux coups sur une bande de perdreaux qui se levait devant eux , dans un champ de betteraves. Deux autres coups de feu suivirent rapidement. . . Sac à papier mâché! fit Beurdelet, dire que j'avais oublié de mettre mes capsules ! Est-on bêle à ce point-là.... Apporte! apporte! continua
(1) Lièvre, terme consacré.
Flocart , qui avait fait coup double , et qui ramassait le gibier que son chien déposait à ses pieds.
— Diable! dit Collinet, pourvu que Diamant , au moment de rapporter, ne fasse pas le mort, comme le chien de M. Alexandre Decamps, vous savez, monsieur Malaurain?
Mal-^urain. — Ah, oui ! un petit chien savant qui sautait pour le roi quand son maître voulait le battre à la chasse ; j'ai bien ri quand j'ai lu dans ^^'alter Scott. . .
Beurdelet. — Ça serait cocasse tout de même. Heureusement que Tape-à-l'Œil n'a pas ce défaut-là, lui. Depuis un mois je l'exerce dans ma chambre à me rapporter toutes sortes d'objets, mon parapluie, mes bretelles, et mille autres choses... Oh! j'ai bien pris mes précautions...
Flocart. — C est égal , nous ne reviendrons pas bredouille (1 ), Beurdelet — Si vous ne revenez pas bredouille , vous , moi
je ne reviens pas d'avoir fait chou-blanc.
( On entend crier , au bout de la plaine : — Au ièvre ! au iècre! ) Flocart. — Au ièvre!... attention!... il vient vers nous,
c'est un bouquin !
Beurdelet. — A nous , là 1 chaud ! chaud ! ( // (ire et le 7nan-
que.] A vous donc , vous autres!
■ Miroton le tirant et le manquant. — 11 est blessé ! Collinet tirant. — J'ai vu du sang! {Il se met à courir.)
C'est à moi !
(1) Teinifî cnipriinlè ou jeu do liicirac. lirtciiir hredonille signifin no pas rapporter une seule pièce.
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Malaurain ajustant le lièvre. — A moi ! .. . pan ! (// tire , le lièvre continne de se sauver.) Dans les oreilles ! . . . Ah ! le grediii I
(Il tire, et envoie quelques grains de plomb juste au-dessous du carnierd'un ami du père Flocart. Ce chasseur juge qu'il est plus prudent de rentrer, et abandonne la chasse. )
Flocart s' accroupissant pour laisser arriver le lièvre , qui va droit à lui. — Attends , va !.. . {Il tire , le lièvre est roulé.) Apporte ! apporte !
Beurdelet , bas à Collinet. — C'est stupide , ça , d'inviter les gens à venir à la chasse pour ne les laisser rien tuer.
Collinet. — C'est vrai ! c'est le père Flocart qui ramasse tout ; faites-vous beaucoup d'affaires avec lui?
Beurdelet — Mais, oui, assez... je lui achète toutes ses côtes de mouton pour fabriquer mon cirage...
Collinet. — Ah ! vraiment?... Alors, il devrait avoir plus d'égards pour vous.
Beurdelet. — C'est ce que je disais s'il ne me laisse pas
tuer quelque chose, je lui ôte ma pratique d'abord ; qu'il y fasse bien attention !
Collinet. — Et vous aurez raison.
Beurdelet. — Je n'ai pas envie de faire comme ces chasseurs qui dépensent 700 fr. d'attirail pour venir acheter, après ça, leur gibier à la Vallée. J'ai fait des dépenses, moi ; il faut que je m'en retire.
Collinet. — Moi , à votre place , je le lui dirais !
Beurdelet. - — Non , voyez-vous , ça aurait l'air exigeant
mais je le lui ferai comprendre.
( Un coup de feu part à quelques pas ; tous les chasseurs s'apprêtent , quand le petit Miroton arrive portant triomphalement un mulot qu'il vient de tuer.)
— Papa! je ne l'ai pas manqué , moi !
Miroton. — Tiens ! . . . Médée qui vient de tuer un rat.
Le petit Miroton. — J' vas le mettre dans le carnier.
Miroton. — Du tout... allons donc... Ah, ben ! qu'est-ce que dirait madame Miroton si je lui rapportais un rat de la chasse... Veux-tu jeter ça par terre ! . . .
Flocart. — Messieurs , nous voici au rendez-vous ; si vous m'en croyez , nous allons casser une croûte.
Beurdelet. — Ah 1 oui, bravo! comme à la guerre ou au corps de-garde : On boit la goutte , on casse la croûte !
On forme un cercle, Flocart verse à boire, M. Beurdelet, plus chasseur que jamais , se laisse aller à un excès d'admiration pour Tape-à l'Œil. ■• Il est bon là . allez , ce scélérat de Tape-à-l'Œil, et il a un nez !... faut voir. . Un jour, chez moi ,
il me prit une fantaisie singulière ; j'eus envie de manger du lapin aux pruneaux. Ma femme , qui me pardonne tout , s'était bien gardée de me contrarier ; de sorte que Tape-à-l'Œil et moi nous avons tout dévoré... Eh bien ! vous me croirez si vous voulez ; mais, depuis ce moment-là, chaque fois que nous sortons, quand il passe devant un épicier , cegredin de Tape-à-l'Œil se met en arrêt sur tous les pruneaux. ••
Tout le monde — Allons donc!
Collinet. — Quelle charge !
Flocart, qui vient rendre à Beurdelet la monnaie de sa pièce. — Du tout, messieurs... ce que dit là M. Beurdelet n'est rien auprès de l'histoire d'un chien que j'avais et qui se nommait Stop (qui veut dire Arrête !). Un jour, en revenant de la chasse, je regardais un chasseur malheureux qui déchargeait sa rage sur
la tête d'un chat qu'il venait d'apercevoir à l'entrée du village. J'oublie mon chien, qui venait de se mettre à mon insu en arrêt sur un lièvre; j'étais harassé, je rentre chez moi, je me couche, et le lendemain, pressé par mes affaii-es, je pars pour Paris.... je monte sur l'impériale delà première diligence, et une fois sur la route... qu'est-ce que j'aperçois au milieu de la plaine? mon satané chien... toujours là... immobile comme un pieu, et tenant un arrêt aussi solide que la veille. . .
Tous. — Ah ! pas possible!. ..
Flocart. — C'est si vrai, que j'ai été obligé de descendre de voiture, de rentrer chez moi prendre mon fusil, et d'aller tuer le lièvre... qui le tenait là... cloué... Sans cela, lièvre et chien ne voulant pas céder, ils étaient capables de mourir de faim en présence l'un de l'autre.
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Mal.\urain. • — Allons donc... Quelle plaisanterie!...
Beurdelet. — Du tout, ce n'est pas étonnant ; tous les chiens d'arrêt en feraient autant.
CoLLiNET. — Ah, voilà bien les hommes! Mais c'est trèsrare... au contraire... et , comme le disait un garde de ma connaissance :
La critique est aisée, et Varret difTicile.
On buvait à l'esprit caustique du sieur Collinet , lorsque le petit Miroton arriva tout essoufflé, en s'écriant ; Un chevreuil ! un chevreuil!... Je viens de le voir en face ,• dans la garenne. — Allons donc! dit Flocart en riant de voir ses compagnons se précipiter avec leurs fusils vers le petit bois indiqué Du chevreuil à Gonesse! la bonne farce!... Mais il n'était pas donné à ces messieurs de Paris d'accomplir un si beau fait d'armes. . . Un chasseur, qui avait entendu crier . Au chevreuil! venait de tirer sur quelque chose de fauve qu'il avait vu remuer à travers un taillis, et ces messieurs de Paris arrivèrent juste à temps pour contempler un jeune veau qui se roulait en beuglant sur le bord de la garenne.
Filons ! dit Flocart. Laissons ce monsieur se débattre avec son veau et le propriétaire . D'ailleurs le temps se passe, et il faut nous dépêcher de visiter un regain de ma connaissance où nous sommes sûrs de voir au moins deux ou trois lièvres.
Ceci était lancé particulièrement à l'adresse de Collinet, à qui Flocart , qui lui en voulait , avait ménagé un bon tour de sa façon.
Le jour de la Saint- Louis était la fête d'un petit village près de Gonesse , et ce jour-là , parmi les montreurs d'animaux et les faiseurs de tours , le père Flocart avait été visiter la baraque
d'un individu, propriétaire d'une troupe de chiens savants et d'un lièvre sachant battre le tambour, et même, au commandement de son maître, tirer un coup de pistolet. La fête de ce petit pays ayant lieu pendant les deux premiers dimanches de la chasse, le père Flocart avait voulu tirer parti de la présence dans le village de cet ingénieux bateleur. Il l'avait donc accaparé pour la journée et l'avait décidé à se prêter à une petite manœuvre d'une originalité excessive, si elle réussissait Cette manœuvre consistait à placer à côté de son pistolet et de son tambour le maître-lièvre comme un lièvre au gîte. Près de là , mais caché, se trouvait le propriétaire de l'animal , posté de façon à pouvoir faire agir son élève comme il l'entendrait. Quelques grosses mottes de terres dissimulaient tout ce que cette surprise pouvait avoir de préparé. De son côté, comme cela avait été convenu avec le bateleur , le père Flocart , pendant le déjeuner sur l'herbe , était parvenu à faire remplacer la poudre du fusil de Collinet par de la poudre éventée. Toutes les batteries étant dressées, le père Flocart, qui n'avait cessé, di-puis le matin, de plaisanter Collinet sur sa maladresse, s'écria tout d'un coup : — Tenez, messieurs, vous venez d'entendre M. Collinet dire qu'un lièvre n'était dignement tué que lors(]u'il est frappé en courant... Eh bien!
d'ici j'en aperçois un au gîte je vous pnrie qu'il ne le tue pas ;
c'est plus difficile que vous ne croyez. — Allons donc ! vous plaisantez, dit Collinet en redressant ses lunettes Et, d'abord,
où le voyez-vous , ce lièvre? — Là. — C'est vrai — attention ! dirent tous les chasseurs. — Minute , messieurs, ne bougez pas, reprit Flocart; il y a an pari entre ^L Collinet et moi, il faut le laisser s'exécuter. Marchons dessus.
Collinet, qui avait aperçu l'animal , fit faire arrière à son chien , commanda ! ■ silence , et s'avança à pas de loup en retenant sa respiration. Puis , quand il fut à distance , il ajusta le lièvre qui se passait tranquillement les pattes sur le nez.
— Pan !.. attrape ! . . . dit-il en forçant de 1 index la gâchette de son fusil Robert.
— Pan !... fit le bèvre, qui venait de recevoir le signal de son maître, et se mit à battre du tambour pour célébrer son triomphe. Mais Collinet, qui s'était élancé, avait laissé retomber son arme.
HUSES PaZI.ZPOM
et tous les chasseurs se roulaient à l'aspect de ce combat si singulier.
Le plus implacable railleur fut sans contredit Oscar Beurdelet ; aussi CoUinet, qui n'était pas le plus maladroit de la bande, s'en vengea-t-il en lui faisant tuer, au retour de cette chasse malheureuse, un lapin de clapier qu'il avait lâché en compagnie de sept autres dans le petit verger de Flocart, oii Beurdelet avait été chercher dans le sommeil un oubli momentané de son guignon.
Oscar, réveillé par ce gibier domestique, envoya, à dix pas de distance, tout son plomb dans la tête du premier venii.
Mais quelle ne fut pas sa surprise et le rire du rancunier Collinet, quand Tape-à-l'Œil se mit en devoir de rapporter un lapin de chou, au cou duquel il y avait une petite faveur rose soutenant cette adresse :
OSCAR BEURDELET