PLANCHE XIII
Apollon dit le Saurotone *.
Les chefs-d'œuvres de la sculpture, rendus immortels par l'admiration qu'ils inspirèrent aux anciens , le furent non seulement par les éloges qu'ils nous en ont laissé dans leurs écrits , mais bien plus encore par leur répétition , et par les copies excellentes dont étaient pleines les maisons, et les campagnes des grands, de même que les temples et autres lieux publics de Rome. Nous sommes sûrs de reconnaître dans cette très-élégante statue le célèbre Saurotone , ouvrage en bronze des plus renommés, sorti de£ mains du fameux Praxitèle , et duquel on conserve des copies , non seulement en marbre , mais aussi en bronze et . sur des pierres gravées (i). Martial nous a laissé une épigramme sur le Saurotone de métal de Corinthe qu'on admirait à R.ome de son tems. Voici le passage:
Ad te r ep tanti ^ puer insidiose, lacertae
Parce ; cupit digitis illa perire tuis (2).
Cette épigramme nous apprend peu de cbose de plus que ce que nous savons par le nom même de la statue, puisque LavpoxTÒv, ou Zavpoxwvoç, Sauroctone , signifie en grecque tueur de
* Haut, palmes 7 et onces 7 7 sans Ja plinthe palmes 7.
Le Commissaire des antiquités Tacheta de M. Gavino Hamilton par ordre du Souverain pontife régnant.
(1) Winckelmann ? Description des pierres gravées du Baron de Stosch} p. 190.
{%) Liv. XXV , epigr. 172.
lézard. Le distique n'indique ni le sujet que représente l'action , ni l'artiste , auteur de ce bel ouvrage. La description qu'en fait Pline est plus satisfesante , et servit à faire reconnaître dans de semblables statues, le Saurotone de Praxitèle, par le célèbre Winckelmann , mon immortel prédécesseur (i), à la mémoire duquel ma reconnaissance doit, pour les services qu'il m'a rendus , un tribut non moindre que celui que lui doit la république littéraire pour ses utiles découvertes (2\ Fecit (ce sont les paroles de Pline lorqu'il parle des ouvrages en bronze de Praxitèle) (3) et puberum Àpollinem subrepenti lucertae cominus sagitta insidiatitera , quem Sauroctonum vocant. L'âge exprimé dans notre statue , l'action de lancer une flèche de près et sans le secours de l'arc , qu'indique le cominus , la position du jeune garçon à demi caché derrière le tronc, sur lequel grimpe
(1) Le Saurolone a été décrit par lui; indépendamment de l'article cité de la Description etc. du Cobiti et dû Baron de Stosch , dans les Moriutn* antichi in ed» fi g. 4°.
(2) Quelques jours avant son derni er départ pour l'Allemagne ; il eut la bonté de me faire part de son intention de prier S. E. Charles Rezzonico, Camerlingue , de me chosir pour le remplacer, pendant son absence, dans les fonctions de commissaire des antiquités. Le cardinal ayant eu la bonté d'y consentir; il arriva que peu de mois après l'accident funeste qui enleva Winckelmann, j'eus l'honneur de lui succeder, et d'être attache en la même qualité à S. S. Clément XIIÏ , l'an 1768.
(5) Liv. XXX IV, 19, 10.
l'animal , position que Pline a désigné par le mot insidiantem , et Martial par ces paroles de puer insidiose , sont autant de signes qui font reconnoître le même ouvrage , dont parlent et Martial et Pline. Mais si toutefois cet écrivain ne nous eût pas dit que ce jeune garçon est Apollon lui-même , que le statuaire a représenté dans un âge entre l'enfance et l'adolescence, s'amusant à essayer (i) sur un timide lézard, ces flèches inévitables qui devaient un jour donner la mort au terrible serpent Python , nous pourrions facilement deviner le sujet en voyant ce marbre. La noblesse des formes, cette beauté idéale dont l'artiste les a ornées, le font aussitôt reconnaître pour un Dieu. L'action de lancer des flèches ne peut laisser d'équivoque qu'entre Apollon et Cupidon ; mais le manque d'ailes ne permet pas de doute , ce ne peut être le dernier de ces dieux. D'ailleurs la chevelure agréablement ramassée , et presque à la manière des femmes, est propre au fils de Latone (2): quoiqu'elle convienne aussi plus par-
(1) Cet âge est encore indiqué par la manière dont les jambes sont placées Tune sur Vautre ; qui est particulière aux Faunes ; et aux figures champêtres. Je pense qu'il faut plutôt attribuer cette attitude négligente à Tâge de l'Apollon 7 qu'à la vie pastorale qu'il passa chez Admete lorsqu'il était adolescent.
(1) Winckehnann, Mommi, antichi ined. , traité prélimîn. ? ch. 4; part. II , I. G. c.
ticulièrement à l'âge où on le représente , âge dans lequel , selon Juvenal (i)
Ora puellares faciunt incerta capilli.
En observant que Martial ne parle pas d'Apollon , mais qu'il l'appelle seulement le Saurotone , on doit remarquer l'usage qu'avaient les anciens de désigner leurs simulacres les plus importans , ou par quelque circonstance particulière , ou par l'action avec laquelle on les avait représentés , plutôt par le nom du Dieu ou du Héros qui en était le sujet. C'est ainsi que Pline nous parle des Diardumene et de Y Alessetère de Polyclète , de Y Apossiomène de Lysippe, de la Catagusa de Praxitèle (2}. Nous avons peut-être dans une
(1) Satire XV , vers. 157.
(2) Pline, liv. XXXIV, 19. Diadumene , cela signifie un qui se couronne y Aîexeter } Auxiliator9 un qui s'arme pour secourir autrui 5 Apoxiomenos , un qui se frotte avec une étrille 9 Catagusa, celle qui ramené. Quant à X Apoxyomenos , je crois que le héros que Polyclète a représenté occupe' à se frotter avec une étrille 7 peut-être Tyde'e ; quand il se purifiait du meurtre involontaire de son frère Mënalipe. Le fondement d'une telle conjecture est pris dans une belle pierre gravée du Musée de Stosch, où on voit ce héros crui se frotte avec l'étrille et qu'il est facile de reconnaître par le nom écrit en caractères appelles étrusques ^JÇ\f^7 TVTE. ( Winckelmann f Monum. ani. inéd. , pag. i^i , n. 1065 Description du Cabinet de Stosch f p. 348)- Winckelmann a cru qu'il se tirait une flèche de sa blessure, mais l'examen de la pierre gravée 7 ou de son empreinte , fait apercevoir au
Musée Pie -Clé m. Vol. h q
médaille d'or d'An tonili le Pieux, une image def ce groupe, dont le nom Catagusa signifie qui ramené , ce qui veut dire Cerès qui ramené des enfers Proserpine , pour lui faire habiter alternativement ce lieu et l'Olympe. Ou voit sur la médaille la Déesse de l'agriculture, qui embrasse sa fille , laquelle tient dans sa main gauche la pomme fatale qui l'empêchait de séjourner continuellement dans le ciel.
premier coup d'œil que l'action du héros est celle que j'indique. Et je soupçonne en outre que la figure de cette pierre est une copie de la statue de Polyclète dans la même attitude. Mon opinion à cet égard se fonde encore plus sur le Discobole découvert dernièrement sur le mont Esquilin dans la Villa Palombara, qui appartient à M. la marquise Massimi. Je démontrai alors que cette statue était une copie du Discobole en bronze de Myron; et parmi les raisons que j'alléguai , celle était de l'attitude forcée de la figure; que Quintilien observe dans l'ouvrage de Myron par ces paroles : Quid tam consortum , et elaboratimi , quam est ille Myronis Discobolos ? ( Quintil. Insti' > Orat. lib. II , cap. i3). Or, le Tydee de la pierre gravée dont j'ai parlé, est dans une attitude très-semblable à celle dudit Discobole , de sorte qu'on peut les juger de la même école ; comme en effet Myron et Polyclète appartenaient à la même école, étant tous deux disciples d'Àgelados. De plus, pour répondre à l'objection que l'on pourrait faire : comment une slatue^grecque peut-elle être copiée dans une gravure qui appartient à la classe des Etrusques? Sans entrer dans l'examen à quels peuples ces sortes d'ouvrages appartiennent, je répondrai: que M. Jacques Byres pos'sede à Rome une précieuse cornaline , où est représenté le Discobole de la Villa Palombara, que j'ai cru de Myron, dans un style semblable k celui du Tydéç du cabinet de Stosch.
Mais revenant à notre Saurotone , nous devons remarquer qu'il existe encore beaucoup de statues dans une semblable attitude, et c'est ce qui atteste la célébrité de leur original. Celle de la Pilla Albani est en bronze , mais je ne peux croire que ce soit celle-là même qui fut coul e par Praxitèle 5 elle sera plutôt une copie un peu plus petite, parce que les autres, qui sont en marbre, sont plus grandes , et quelques-unes , comme la notre et celle de la Trilla Borghese, sont d'un meilleur travail. On en voit deux dans la Villa borghese , Tune est fort supérieure à l'autre par son style et sa conservation. La nôtre fut découverte, avec une autre moins entière , parmi les ruines du mont Palatin, dans les excavations de la Pilla Magna-* ni. Le lieu lui-même, qui était la résidence des Augustes , est la preuve la plus claire du mérite de ce marbre , qui , indépendamment de l'élégance et de la grâce qui brillent dans l'invention , se fait distinguer par une délicatesse et une savante liberté dans le travail, qui ne sont pas ordinaires.
Additions de l'Auteur*
Qu'on ne regarde pas comme une contradiction, si dans le texte on regarde Y Apossiomçne comme un ouvrage de Lysippe , et que dans les notes on le mette sous le nom de Polyclète. Il y a>vait deux Apossiomenes , ou Distringentes , ou , pour mieux dire , la ressem-
Mance de l'action avait fait donner la même dénomination à deux célèbres bronzes , l'un de Lysippe , l'autre de Polyclète. Pline L. XXXIV, sect. 19 , n.° 2 et 6.