PLANCHE XIV
Apollon dit du Belvedere *
Cette statue qu'on admire , depuis trois siècles , dans le Vatican , comme le chef-d'œuvre le plus merveilleux de la sculpture , ne peut être décrite de manière que l'imagination la plus féconde soit capable de s'en former une idée qui réponde à toutes les beautés que l'œil y découvre. L'artiste, dont le génie avait pu concevoir le caractère sublime qu'il convenait de donner à un Dieu, vint à bout de Fexpri* mer si heureusement sur le marbre , qu'il semble que la seule volonté lui ait suffi pour réaliser une aussi noble pensée.
Il a représenté le fils de Latone dans un moment de courroux , en exprimant sur son visage la colère ; mais avec tant d'art , qu'elle n'a pu altérer sa beauté gracieuse , ni détruire la sérénité de son âme; qualité inséparable de la nature d'un Dieu. Son arc élevé de la main gauche a déjà lancé le trait, et la main droite
* Haut. 10 palmes moins une once > sans la plinthe 9 palmes et deux tiers»
vient d'abandonner la corde. Le mouvement que cette action a imprimé à tout le corps , n'a pas encore cessé ; et tous ses membres agiles en conservent un certain ondoyement , semblable à celui qu'on voit à la surface des ondes, un moment après que les vents se sont appaisés. Le Dieu regarde avec une complaisance , qrii annonce que sa divine colère est satisfaite, le coup mortel que ses flèches ont porté. Mais contre qui sont lancés ses traits ? Tout le monde va répondre de concert : contre le serpent Python. Pourquoi donc ne serait-ce pas plutôt contre les Grecs , pour les punir de l'outrage fait à son grand prêtre? Cette mémo-r rable vengeance a fourni le sujet de l'Iliade. Pourquoi ne serait-ce pas contre les malheureux enfans de Niobé (i), pour venger Tinsulte faite à sa mère ? Pourquoi ne dirait-on pas , que c'est contre l'infortunée Coronis, qui avait rendu ce fils de Jupiter jaloux d'un sim-v
(i) J'apprends avec beaucoup de plaisir ? que M. le chev. D. Joseph Nicolas d'Àzara ; avantageusement connu dans la république des lettres ; a manifesté la même opinion dans les notes qu'on a jointes à la nouvelle édition qui se fait des œuvres de Mengs à Venise. Son suffrage a des droits assurés vers le public ; pour établir à cette opinion une plus grande probabilité. En effet Horace lui-même, Carm. , 1. IV 7 od.VI7 commence sop hymne d'Apollon :
Dive , quem proies Niobea magnae
Vindicem Unguae , Thyosque rapior
Sensù ; ce
iS4
pie mortel ? Enfin , ces traits ne pourraient-ils pas être lancés sur les Géans impies, qui osèrent conspirer contre le thrône de Jupiter son père ? Tous ces sujets sont plus nobles ,. et plus dignes de lui être attribués, que la mort d'un reptile. D'ailleurs son regard élevé ne paraît pas dirigé vers un monstre rampant sur la terre.
Quelque soit le but vers lequel le Dieu ait décoché ses traits, on ne trouve rien d'équivoque dans son attitude qui exprime la fin de cette action. Si ce beau mouvement suffit seul pour charmer l'œil de l'observateur qui saisit tout l'ensemble de la statue , combien n'éprouve-t-il pas de plaisir, en considérant toutes les perfections développées dans ses parties? Ses cheveux rassemblés et groupés sur son front , noués par une bandelette ou cordon , ornement particulier aux Dieux et aux Rois , sont si élégamment boucles et réunis , qu'ils donnent l'idée de la beauté de cette chevelure célébrée par les poètes , bien plus que les épithètes de '%pv<roxôpaç^ et de êmeparmà^^ aux cheveux d'or, ou à la longue chevelure (i), par lesquels ils l'expriment. Callimaque , en disant que de ses cheveux distillait la Panacée (2) , semble
(i) Simonide dans Athénée, liv. XIII 7 Detpnosoph. ; I fom. //. r ? v. 59.
(a) Callimaque , Hymn* in Jlpoll. v. 09.
'A/l/t' av-viiv Tcavaneiav
»Des cheveux d'Apollon ne distillent pas des pairlums, mais la Panacée».
s'être le plus approché de l'idée sublime de l'artiste. La colère qui laisse sur ce visage une impression délicate par le léger gonflement des narines, et par la lèvre inférieure qui se porte un peu en dehors, n'a rien changé à la douceur naturelle de ses yeux, ni contracté les muscles de ses sourcils. Le lungi saettante (i) se fait appercevoir dans ce regard ; et on croit entendre , selon la pensée d'Homère , le sou du carquois suspendu sur les épaules du Dieu irrité (2). On admire sur ce beau corps le car ractère d'une immortelle jeunesse , agréablement confondu avec un mélange heureux d'agilité, de vigueur et d'élégance, de sorte qu'on reconnaît aussitôt le plus beau et le plus actif des Dieux, qui n'a pas les membres moëlleux de Bacchus , ni les muscles robustes que l'on voit à Hercule , quoique placé au rang des divinités. Sa clamyde couleur d'or est gracieusement agraffée sur son épaule droite (5) ; et ses pieds
(0 rïL?fdep<yoç Callimaque, Hymn. in ApçlL > vers. 1 1» 'EjKaTqôôXoç Homer. IL 07 v. £§¥j
(2) ExXaylïav $' ap oïatoi 1%' a fiov yoofxèvoio »Les flèches du Dieu irrité se froissaient avec bruit
«sur ses Epaules».
Hora. //, A. v. 46.
(3) ILpvasa T^Vo/l/l^m, to , rhdmov , % r trti'jtopmç H' te Àvpi?, ro, % âe^ia rò T^vmiov , te
(papérpv.