REDIGEE
Les vies des hommes qui se montrèrent supérieurs aux autres, dans le grand art de gouverner les états, ou qui occupèrent les premiers rangs , dans la noble carrière des sciences et des arts , devraient être écrites par eux-mêmes : et deux puissantes raisons nous le font désirer. La première, afin de connaître avec exactitude et précision comment ils ont su, s'acheminant vers la gloire, guider leurs pas avec tant de discernement, qu'à force d'étendre et d'ennoblir leurs idées , ils parvinrent à un degré si éminent, qui les rendit un objet d'admiration pour le monde entier. L'autre, parce que nous avons lieu d'espérer que la vérité serait plus respectée sous leur plume, que sous celle de tout autre écrivain. Ces deux points sont si essentiels, pour tracer l'histoire de la vie, politique ou littéraire, des
princes et des savans, qu'un seul étant négligé, elle est dépouillée de cet intérêt qui en rend la lecture utile. C'est pour çela que les Scaurus, les Rutilins , dont parle Tacite , ont écrit leur vie *, que Quintus Catulus nous a laissé l'histoire de son consulat , et Sylla celle de ses gestes ; que Vipsanius Agrippa a rédigé ses mémoires. Pour nous rapprocher des tems moins éloignés , nous rappellerons à la mémoire Jérôme Cardan , Benvenuto Cellini, Jean-Baptiste Vico, et de nos jours Goldoni , Alfieri , qui ont écrit leurs vies ; sans doute dans la crainte que quelqu'un ne fût assez téméraire, pour oser entreprendre ce qu'ils croyaient devoir n'appartenir qu'à eux seuls» Mais Ennio Quiriiio Visconti , chef des archéologues de notre siècle , soit par excès de modestie, soit qu'il eu ait été empêché par ses travaux, n'a rien écrit de ce qui le regarde. Nous avons pensé qu'on nous trouverait trop de hardiesse , si en plaçant son portrait à la tête de ses ouvrages, nous voulions y joindre l'histoire de sa vie. Il nous serait non moins difficile de faire de cet homme un éloge pompeux , qui, dans la bouche du plus habile orateur, ne pourrait être ni si brillant ni aussi vrai , que celui que sa renommée , et ses écrits , lui ont mérité depuis long-tems. C'est un usage établi cependant, de faire précéder la collection des œuvres d'un savant ou par sa vie, ou par son éloge. Mais avertis de notre propre faiblesse, que nous ne nous dissimulons pas, et dont nous faisons même l'aveu avec franchise, retenus encore plus par les motifs exprimés précédemment, nous avons cru prudent de nous borner à quelques notices principales sur la vie de notre auteur. Elles sont recueillies dans
les meilleures sources, et nous les présentons avec ingénuité, telles que nous avons eu le bonheur de nous les procurer, pour satisfaire ceux des lecteurs qui ont déjà manifesté le désir de les connaître.
E. Q. Visconti, tils de Jean-Baptiste Visconti, né à Vernazza (i), diocèse de Sarzana , et d Ursule Fjlonardi, tous deux d'une ancienne et honorable famille (2), naquit à Rome le 1 Novembre i^5i- Il montra dès son enfance le germe d'un esprit rare; car il était à peine âgé de 18 mois, qu'il connaissait (chose étonnante) parfaitement l'alphabet: mais comme il ne pouvait prononcer les consonnes liquides , il les indiquait sur le livre avec ses petits doigts 3). A deux ans , il savait distinguer sur leurs effigies les Augustes et les Césars , depuis Jules jusqu'à Gallien , et il les nommait tous. A trois ans et demi f ayant sous les yeux trois cents estampes de l'histoire sacrée , il en expliquait les événemens ; et il était en état de rendre compte du catéchisme selon Fleury (4). Il lisait déjà le latin et le grec avec facilité. Ceci paraissant incroyable à quelques pédans, Ekjnio risqua
(1) Le 26 décembre 1722, fils de Marc Antoiue Visconti, médecin du lieu.
(2) Millin, Ann, Encyclopéd. mars 1818, pag. 142. Il n'est pas indifférent de rapporter ici en entier ce que dit à cet égard Pabbé Francesco Cancellieri. » La sua famiglia conservava memorie di origini assai illustri , e certamente contava undeci generazioni , che avevano assai decorosamente vissuto in quel luogo ( c'est-à-dire Vernazza ), ed avevano stretta parentela con famiglie mollo distinte «. Disi. Ep. sopra il Discobulo. Roma, 1816, p. 61.
Sa mère comptait dans sa famille plusieurs cardinaux ( V, le même aut. p. 62 ).
(3) Novell Letter. di Fir. 1775. T. XVI. pag. 666; Amaduzzi iett. al Brunelli Miscel di Lucca. T. Vil.
$ NovtU. Leti, di Fir ivi, pag* ttôtf.
de s'exposer à un examen public en présence de beaucoup de professeurs, parmi lesquels se trouvaient un Giorgi , un Bottari , un Lesueur. Il sortit de cette épreuve avec tant de succès , que ces personnages furent forcés d'avouer, que l'histoire ancienne et moderne n'avait point encore offert l'exemple d'un jeune enfant favorisé par le ciel d'autant de sagacité, de pénétration et de vivacité (i).
Son père , qui s'était seul chargé de son éducation , l'ayant encouragé à se livrer avec ardeur à ses études favorites, fit voir tout ce qu'on pouvait attendre d'un enfant si rare, dirigé par un maître plein de lumières. 111e soumit à l'âge de dix ans à un second éxamen public, dans lequel il discourut sur l'histoire sacrée et prophane } où il déploya toutes les connaissances qu'il avait déjà acquises, dans la chronologie , la géographie , la numismatique et la géométrie , excitant ainsi la plus grande surprise parmi les assistans, du nombre desquels était le cardinal de Rossi son Mécène (2). Il renouvella à douze ans cette épreuve, pour la troisième fois , dans la bibliothèque Angelica^ et il y donna la solution des problêmes les plus élevés de la trigonométrie, de l'analyse et du calcul différentiel^). Ce qui démontra avec évidence, combien est fausse l'opinion de ceux qui assurent, que l'étude des
(1) Mazzuchel. Scria, d'hai T. lì. p. III. pag. i88ij Cancellieri Degli uomini dotati di gran memoria , pcig. 85.
(2) Expérimentant domesticae institutionis quod publiée habebit Ennius Quirinus Vicecomes puer decennis , etc. Romae, 1765, V. il Diario dei Caracas, n. 3o62, 9 ottobre 1762.
(3) Specimen alterimi domesticae institutionis r/uod dabit in Bibliotheca Angelica E. Q. V. puer an. XII. Roniae , 1764. V. il Diario del Caracas, n. 3365, i5 settembre 17G4.
langues anciennes et des sciences ne peut convenir à un âge tendre. Si des hommes d'un âge mûr peuvent être regardés comme de grands enfans, à raison de leur peu d'intelligence et d'aptitude, des enfans doués, comme notre Visconti , d'une grande pénétration , et malgré leur jeunesse , d'un amour zélé pour les hautes sciences , ne doivent-ils pas valoir mieux que beaucoup d'hommes faits ? On ne peut élever aucun doute sur le mérite de L. Valerius Pudens , qui reçut des mains de Trajan une couronne, pour avoir vaincu à l'âge de treize ans , dans le Combat sacré Capitoliti^ tous les poètes ses rivaux , d'après le vœu unanime de ses juges (i). Nul doute encore sur le mérite du jeune Attius Tiro Delphidius, célébré par Sidonius Apoliinaris, et qu'Ausone a placé au rang des^professeurs (a). Et nous nous refuserions à croire sur En. Q. Visconti, ce qui nous est attesté par de respectables témoignages ? 11 n'y a pas d'imposteur, tel déhonté qu'il S JÎt, à qui le mensonge n'expire sur les lèvres , lorsqu'il se voit en présence de digues témoins de la vérité, prêts à îe confondre.
Il ne doit plus paraître surprenant que les journaux du teujs se soient disputés, à qui exalterait le mieux, la méthode excellente et simple qu'avait employée le père de Visconti, pour l'instruction de son fils. On ne peut plus être étonné , s'ils s'empressèrent à faire connaître les prodigieux effets de cette méthode sur l'esprit de l'élève, qui joignait à ces brillantes qualités, une ame si belle, des moeurs si douces, embellies
(1) Marat. Th. Inscript, pag. 653. 4$ Morcolli. Du Stylo Insct\ n« cv. pag. 78.
(2) Sidon. lib. y. ep. LOj Àuson. Profess n. 195.
par une modestie virginale, qui le rendirent cher à tout le monde. On ne lui entendit jamais rien dire qui ne fut plein de sens, et de circonspection. On n'aperçut jamais en lui de ces actes, ni de ces mouvemens qui indiquent de l'orgueil, ou un caractère altier. La seule compagnie qui lui fut agréable f était celle de son père, de sa mère, de leurs amis, et de ses livres, qu'il préférait à toute autre chose. De telles inclinations, rares à cet âge, le mirent en état de publier, dans sa treizième année , une traduction de THécube d'Euripide , qu'il fit sans le secours d'aucune autre traduction, ni d'aucun commentaire (i). Il la fit suivre par quelques fragmens de Pindaro, quii avait traduits en vers italiens , auxquels il ajouta l'exposé de la méthode qu'il avait imaginée pour réussir dans sa version (a). L'abbé Amaduzzi , plein d'admiration pour cet étonnant enfant , lui dédia le troisième volume de ses anecdotes littéraires (3). On voyait alors dans cette jeune plante ,
(1) » Il signor Ennio Quirino Visconti fanciullo cP anni tredici » darà fuori presto una sua versione poetica deiUEcuba dellrEuri- » pide fatta dal medesimo sul solo testo greco senz' alcun tradut- » tore o annotatore, che ha consultato dopo solamente per correg- » gersi ove avesse sbagliato. La stampa della tragedia è compiuta j> con in fine alcune notarelle : ma rimane a stamparsi una prefaì> zione del padre, in cui renderà conto della istruzione primaticcia » data a questo suo figlio. » ( Amaduzzi Lettre à Vahbé Isidoro Bianchi dans le manusc. de la Bibliot. Ambroisienne). Cette traduction n'a, dit-on, jamais été rendue publique, mais nous en possédons cependant un exemplaire infiniment rare avec ce titre : Ecuba tragedia di Euripide trasportata in versi italiani da Ennio Quirino Visconti fanciullo romano. Roma, presso Arcangelo Casaletti ,t i765.
(2) Nuovo Giorn. de Leti. Modena, 1773. T. 2. pag. 27: Cancellieri 1. c.
(3) Ho urie , apud Gregorium Sellar ium , 1774»
couverte d'une écorce encore tendre , mûrir des fruits qui devançaient la saison.
Il est difficile de concevoir avec quelle ardeur le jeune Visconti s'occupait de ses lectures, et de la méditation sur les prosateurs grecs et les poètes, surtout sur les anciens scoliastes , et combien de richesses il savait déjà tirer de ces mines fécondes, par une étude réfléchie. Il lut , et relut les auteurs anciens ; mais toujours avec l'intention d'y recueillir les plus vieilles traditions sur les dieux , sur les héros , sur les époques les plus accréditées de l'histoire des peuples et des empires , sur les événemens les plus remarquables de la vie des hommes célèbres , sans négliger les jugemens qu'en ont porté les philosophes, ni les passages les plus brillans des orateurs. Ce fut là qu'il puisa ses connaissances profondes , et les notions les plus certaines qu'il put trouver, sur les rus et les coutumes des choses sacrées et prophanes. Il apprit de bonne heure, dans cette étude, à distinguer la foule immense de préjugés qui naquirent de ces coutumes, à retrouver les traces des opinions, que le tems a presque entièrement effacées, et qui s'enchaineut à ces préjugés. Cette étude le mit en état de suivre la marche et les progrès de l'esprit humain , dans la connaissance des choses qui sont rarement expliquées , ou qui ne l'ont jamais été avec une clarté évidente. Ennio parvint à les environner de lumière, en combinant avec sagesse les faits , en rapprochant avec discernement les idées éparses confusément depuis tant de siècles, et qui semblèrent devenues , pour ainsi dire, entre ses mains, comme au tan £ d'étincelles échappées du choc de deux cailloux frappés l'un contre l'autre.
On pouvait regarder Visconti à l'âge de dix-huit ans comme un riche dépôt, comme un trésor qui renfermait une foule d'objets inappréciables, tant il avait recueilli partout avec une ardeur infatigable , ce qu'il trouvait de plus remarquable , et tant il avait conservé avec soin dans une mémoire heureuse toutes ses recherches. Rienne lui était échappé, les attributs des divinités , leur rang , la multitude des cérémonies qui accompagnaient les sacrifices , les habillemens qui distinguaient les dignités , la pompe qui environnait les magistrats, la forme avec laquelle se rendaient les jugemens , la discipline et les usages militaires , l'appareil des triomphes , ce qui s'observait aux funérailles ; toutes connaissances longues et difficiles à acquérir et qu'il possédait. Il était encore assujetti à l'autorité paternelle , que déjà il surpassait les anciens professeurs qui avaient pâli sur les livres , par son habileté à entendre les langues mortes , à interpréter leurs auteurs classiques, et par la connaissance profonde qu'il avait des tems, des lieux, et des hommes. Il navoit pas encore décidé à quelle branche de sciences il devait plus particulièrement s'attacher, que son génie planait sur tout le vaste domaine qu'embrasse l'esprit humain.
Vers le mois de juin 1768, un assassinat funeste priva de la vie, à Trieste, un homme célèbre, lorsqu'il revenait de l'Allemagne y comblé de présens et d'honneurs, pour présider à la gloire des arts antiques , au Capitole et au Vatican (1). Le père d'Elmo, capable
(1) Jean Winckelmann, après avoir publie ses Moiiumeus inédits et l'Histoire de Fart, était allé en Allemagne pour voir ses amis , et il revenait à Rome 3 lorsqu'il fit près de Trieste ta rencontre do
de le remplacer, fut appelle à lui succéder, et dès- Jors s'ouvrit devant son jeune disciple une vaste carrière , dans laquelle il s'exerça et devint le premier archéologue de son siècle.
La science de l'antiquité, que nos ayetix avaient réduite à n'être qu'une ridicule affaire de conjectures, et un amas misérable d'ennuyeuse érudition et de pédanlisme , s'était enfin frayée une nouvelle route à l'aide de la philosophie, qui avait lancé sa lumière, au milieu des mystères les plus profonds des religions, et de la politique des anciens gouvernemens. Ce qui jadis piquait, et c'est beaucoup dire, une curiosité oiseuse , commençait à devenir l'objet de sérieuses méditations, et l'évidence des démonstrations dissipait déjà le prestige qui avait trop long-tems soutenu ces mystères obscurs, dont nous venons de parler. Le comte de Caylus entreprit de séparer les bronzes et les marbres , et de les classer par ordre de tems , de lieux, de sujets; et de faciliter par ce moyen l'étude des antiquités. Jean Winckelmann avait rendu ces monumens instructifs ; et par ses conjectures et par les rapprochemens qu'il établit entre
Francesco Arcangeli de Pistoje , qui avait ouelques connaissances dans les arts. ïl le prit pour son coinpagDon de voyage. Ce misérable ayant vu au savant des médailles d'or et d'argent, conçut le dessein de s'emparer de quelques-unes, et l'assassina. Son jugement ne parle seulement que de deux d'or et deux d'argent. Le 18 juillet suivant il subit la peine de ce crime , en expirant sur la Roue. Ou peut voir les circonstances de son procès et de sa Gn, dans un ouvrage qui vient de nous être adressé gracieusement depuis quelques jours , de l'Allemagne et qui est intitulé : Joli. îVinckelrnanr? s Lezt& Lelens xyoche etc. , von D, Do:n. Rossetti 7 mit einer vorrede vont hofrathz Boéttiger. Dresden , 181 8.
eux, îl créa, pour ainsi dire, les élémens delà science. Maïs elle avait encore besoin d'un génie élevé , qui , surpassant tous les autres , interrogeât les arts pour découvrir le sujet, la destination, l'époque, le style, et le mérite réel des monumens , qui parvint ensuite à pénétrer le grand secret des beaux arts, lequel en vivifie l'étude, et crée en nous le sentiment du beau. Il fallait que ce génie vint nous apprendre, par quels degrés le goût, en s'épurant, acquiert celui delà perfection ; qu'il nous révélât pourquoi pendant quelque tems le goût s'élança jusqu'au sublime , et pourquoi nous le voyons décheoir après , et se plonger dans une barbare ignorance. Il fallait enfin qu'il nous montrât comment on peut lire dans les monumens antiques, l'histoire de l'homme, et de ses innombrables vicissitudes. Ennio fut ce génie rare, en dépit de l'envie et de la malignité des nombreux détracteurs du mérite de leurs contemporains. Si la nature l'avait amplement favorisé en le douant de si belles qualités , la fortune se montra aussi disposée à lui sourire , en préparant pour lui un concours heureux de circonstances. On peut compter au premier rang, celle d'avoir pris naissance dans Rome, ce séjour privilégié des beaux arts -, et celle d'avoir pour père un savant distingué, qui employa avec tendresse toutes ses connaissances et ses veilles, pour l'instruction de ce jeune vejelton , lequel parut au milieu des savans , comme l'observe un écrivain spirituel (i), au moment ou le inonde avait besoin de voir naître un grand homme. La découverte des villçs d'IIcrculanum et de Poul-
et) M. Quatre mère de Quincy. Mçnit. irniv. ^ 2 , p, 188.
péîa avait excité la plus grande surprise dans toute l'Europe. Une quantité de médailles , de sarcophages, de vases , que les cendres tenaient ensevelis depuis plusieurs siècles , nous étaient rendus avec ces villes malheureuses. La Sicile et la Grèce, visitées par des hommes éclairés, reparaissaient dans leurs écrits, telles que vingt siècles auparavant elles brillaient. L'Egypte et l'Orient, qui furent jadis le berceau des sciences les plus élevées, appellaient les recherches des savana , des érudits et de tous les voyageurs. Enfin , tin enthousiasme général entraînait tous les esprits vers l'étude des beaux arts et de l'antiquité, que la critique commençait à éclairer. Rome paraissait être redevenue ce qu'elle était lors que les Césars l'habitaient. Les palais des Princes s'enrichissaient de superbes galeries de peintures, et se transformaient eu autant de musées consacrés à la sculpture des anciens.
Tandis que les savans s'occupaient à perfectionner la science , qui seule peut rendre utile l'amour des antiquités ; lorsque tout faisait sentir le besoin de ce perfectionnement, personne encore n'avait osé même établir les principes de cette science , et ne s'était hasardé d'indiquer les moyens propres à la cultiver avec fruit. Marini se contenta d'enseigner la manière d'interpréter avec certitude les chartes anciennes ( pa~ pyri ) et les inscriptions. Il suffit à Morcelli de montrer comment on devait classifier les dernières , et de servir de modèle à tous ceux qui voudraient en composer. Eckhel se borna à réduire en système les monnoies anciennes, et laissa à Sestini le sein de les classer géographiquement. Nous devons à Lanzi la connaissance des idiomes anciens des peuples d'Italie;
et Zoéga expliqua les hiéroglyphes égyptiens. Personne, jusques-là, n'avait tenté de former une science, seule, une , de toutes ces diverses parties, parce que personne n'était comme un nouvel Aletius (*), capable de professer dès l'âge dans lequel tous les hommes , généralement, sont encore placés dans le rang des disciples. Personne , à la vérité , n'avait eu le bonheur d'avoir à sa disposition , d'une manière aussi facile que notre auteur, les marbres antiques, au moyen desquels on pût corriger les anciens écrivains *, et nul avant lui ne s'était rendu assez familiers ces écrivains , pour s'en servir à expliquer les marbres. Personne n'avait réuni assez de connaissances dans l'art , pour restaurer les statues par l'examen des médailles , et pour commenter les médailles, en leur comparant les statues. En un mot beaucoup de savans s'étaient rendus maîtres dans une ou deux parties du vaste domaine de l'antiquité , mais aucun, parce qu'il n'était pas assez pourvu des qualités propres à se soumettre toutes ces parties à la fois , n'avait obtenu sur le domaine entier la dictature perpétuelle*
Comme il est de la jialure de l'homme de se saisir avec empressement • de tout ce qui peut lui procurer des honneurs ou d'autres avantages, il est impossible qu'il ne compte pas comme un des bienfaits de la fortune l'affection des princes. On ne peut pas dispenser à ceux-ci la louange ou le blâme, seulement en raison du bien ou du mal qu'ils font, mais ils méritent la première aussi , pour les maux que leur
(i) Tu primaevis doctor in annìs , et praeceptor tempore quo îe disccrc adultum non turpe foret. Auson. Profess. u. 196.
Si
prudence sait écarter, comme ils sont atteints paria dernière, lorsque leur incapacité, ou leur insouciance , apporte des obstacles au bien qui se présentait naturellement à faire. Aussi leur faveur ne doit être appréciée qu'autant qu'eux-mêmes sont dignes d'être loués. Visconti put donc s'honorer de cette affection précieuse que ne cessa de lui témoigner Clément XIV, qui occupait la chaire de S. Pierre, dont il relevait l'éclat par des vertus éminentes , par une sage modestie, par des manières affables, maïs que surtout il honorait par une munificence telle qu'il convient à un souverain , et qui devient plus estimable encore, lorsqu'elle ne coûte rien à ses sujets. Ce pontife favorisa et protégea les lettres et les arts, et sut récompenser avec discernement les hommes qui éclairaient les peuples par leurs écrits. Il ne se borna pas à donner au père d'Edio la place de directeur des antiquités, avec un traitement honorable : mais pour réparer l'insuffisance des lois qui ne pouvaient rien contre la cupidité insatiable, il imagina la création d'un Musée. A cet effet il ordonna qu'on receuillit, et qu'on achetât aux dépens du trésor de la chambre apostolique, tous les monumens d'un mérite reconnu qui seraient découverts , ceux qui répandus dans les magasins des marchands, ou qui négligés dans les palais de quelques nobles ignorans , ou avares , couraient les risques de devenir la propriété de quelques amateurs avides qui les enlevaient à Rome et aux beaux arts. Cette magnanime résolution, vraiment digne d'un souverain éclairé , qui seule pourrait donner une juste célébrité à ce pontificat orageux, ne put être accomplie par Clément, que la mort enleva dans la cinquième année de son règne.
Mais ses idées généreuses ne périrent pas avec lui. Pie VI, pontife aussi éclairé, et doué d'une âme également sensible pour les arts, s'empressa d'accélérer l'exécution des projets de son prédécesseur, qui avaient mérité son admiration. Il pressa avec la plus grande activité la construction du nouveau musée , qu'on vit en peu de tems élevé avec la maguificence qui convenait au Vatican, et à la cité qui fut la reine du monde entier.
Pie VI ordonna aussi des fouilles considérables , et fit acheter beaucoup de morceaux excellents. Quelques habitans riches , des Cardinaux, lui offrirent les momimens qu'ils possédaient; il les accepta , et sut les récompenser honorablement de ce sacrifice. Il couronna cette grande entreprise, en ordonnant que tous les monumens du musée fussent gravés , et accompagnés de descriptions savantes , qui pussent devenir utiles aux artistes dans leurs études, aux antiquaires dans leurs recherches, et procurer aux gens du monde une occupation aussi agréable que profitable. C'est ce qui nous a procuré le bel ouvrage sur le Musée Pie-Clémentin 7 sorti de la plume d'ENNio Quirino Visconti, dès l'âge de vingt-huit ans. La nature et la fortune lui avaient tout accordé pour ce travail ; l'une l'avait pourvu des dons les plus heureux, et l'autre lui offrait tous les secours nécessaires, pour l'accomplir avec perfection. Il est inutile de s'étendre davantage sur cet ouvrage; quiconque l'a seulement parcouru, a dû juger que c'est en effet le premier et le plus riche trésor, dans lequel on ait conservé le souvenir des nobles restes des arts de la Grèce , et les monumens les plus distingués de l'ancienne érudition. Il n'est pas difficile de connaître que les explications noni rien emprunté à la
fantaisie, à l'imagination, maïs qu'elles sont tirées d'analogies évidentes et naturelles, qu'elles sont appuyées sur le rapprochement le plus judicieux des écrits et des traditions anciennes , et sur des Souvenirs si familiers à l'auteur, comnare nous l'avons déjà fait remarquer, qu'on se persuaderait volontiers qu'il a vécu dans ces tems reculés , et qu'il a conversé intimement avec les anpiens dont il parle.
Son premier, et le principal mérite, c'est d'avoir retiré lés objets ds l'antiquité de cet état repoussant d'obscurité qui les avait enveloppés jusqu'à nos jours; il possédait seul un talent , qui est de les avoir présentés avec une telle clarté, qu'il les a mis à la portée de toute espèce d'intelligence , et rendus faciles à être étudiés par tout le monde. Sans lui ces objets ne s'offriraient encore à nos yeux que couverts d'un voile mystérieux , ou ne seraient connus que d'uu très-petit nombre de savans, au lieu d'être une richesse commune à tous. Un autre mérite de notre auteur , et celui-ci n'est pas le moindre, c'est d'avoir traité cette matière avec tant de jugement > uni avec les grâces du discours, qu'on ne peut le lire sans s'y attacher fortement. Les antiquaires ? disait Winckelmann , sont comme quelquefois les torrens , gonflés quand on n'a pas besoin de leurs eaux , et se trouvant à sec lorsqu'elles seraient nécessaires. Mais notre Visconti , trop instruit pour ne pas être à l'abri d'un pareil reproche, ne s'arrête seulement que sur les choses qui pouvaient mériter des observations particulières. Je me suis permis y dit-il , quelques digressions , mais elles sont courtes , et toujours à propos de quelque réflexion qui offrait de la nouveauté. Je me suis fait une loi absolue
Musée Pie-Clém, Yol I. 5
de ne pas tromper le public , autant quil nia été possible , dans mes jugcmens sur V art pour chacun des monumens , les remettant à leur tems , et leur attribuant toujours le degré d'excellence ou de médiocrité quils peuvent avoir. Enfin , mon intention a été de ne pas rendre mes explications communes à toutes les statues y par exemple de Jupiter , d'Apollon , de Junony mais seulement propres au marbre qui en est V objet.
La division des monumens, étude très-nécessaire,, est aussi ingénieusement que sagement établie par Visconti. Car en supposant que Ton puisse dire que les monumens des arts sont à la science qui apprend à les connaître , comme les matériaux et les pierres préparées pour la construction d'un édifice important: si ces objets, quelque précieux qu'ils soient, ne sont pas disposés avec la symétrie qui leur convient, s'ils ne sont pas placés aux dislances que l'art doit leur avoir assigné , s'ils sont unis avec des objets hétérogènes, si par un arrangement bizarre ils ont confondu tous les ordres , jamais ils ne pourront composer ou un temple majestueux, ou un palais superbe. Et cette comparaison peut, avec justesse, être appliquée à toutes les sciences , mais surtout à celles des antiquités. D'après un pareil principe Visconti s'est déterminé à former un classement particulier des divinités du ciel , des mers , de la terre , des enfers , avant de parler des héros -, à faire succéder à ceux-ci les tableaux des faits de l'histoire ancienne et romaine , à les faire suivre par les statues des sages , des philosophes et des savans , et à terminer enfin son ouvrage par les objets qui appartiennent à l'histoire na*
turelle , aux coutumes , aux arts , en plaçant chaque objet selon l'ordre des tems, et selon le degré de mérite qu'il a, sous le point de vue de l'érudition ou de l'art. Cette admirable ordonnance dans le travail de notre savant nous représente, pour ainsi dire, en perspective l?éi.endue immense de la science archéologie que y de manière que l'œil puisse en saisir tout l'ensemble.
Ceci nous a fait naître une réflexion que nous ne laissons pas échapper , sans la communiquer à nos lecteurs. C'est qu'il n'est pas extraordinaire de voir des personnes qui affectent du mépris pour les éludes des antiquaires, et même d'en voir quelques-unes qui les tournent en ridicule , les attaquant par des sarcasmes > d'autant moins plaisans, qu'ils sont entièrement dépourvus de sens , et ne prouvant absolument rien autre chose que la sottise de ceux à qui ils échappent. Eu effet telle sorte de gens peut-elle s'imaginer qu'il soit nécessaire de tant savoir , seulement pour classer avec ordre et discernement les antiquités ? Dans le misérable héritage que nous ont laissé nos pères , l'ignorance n'est pas le moindre de nos malheurs. Car ; soit qu'elle loue, soit qu'elle blâme, ses éloges , comme sa censure, sont toujours une sentence rigoureuse qu'elle prononce contre elle-même. Si elle se mêle d'applaudir , elle ressemble à ce personnage qui , dans l'école d'Apelles , admirait les estropiemens des membres dans un tableau , parcequ'il les prenait pour des raccourcis; qui louait des taches, pareequ'elles lui paraissaient des ombres, et regardait les défauts comme des finesses de l'art; ce qui excitait sur lui la risée du moindre des élèves du peintre. Si elle veut, au con-
traire, censurer, alors prenant avec affectation une marche incertaine, mal assurée, qu'elle prétend guidée par la philosophie, elle va se perdre dans les ténèbres , et finit par vous assurer , avec une sorte de confiance, que la lumière importune et fatigue ses yeux , qui ont été formés trop délicats et trop sensibles pour elle.
Le premier volume du Musée Pie-Clémentln ( que nous pouvons assurer être en entier l'ouvrage d'EwNio Visconti , quoiqu'on lise sur le frontispice le nom de Jean-Baptiste son père), ayant été mis au jour , fut regardé par toute l'Italie comme un ouvrage classique, le premier et l'unique de ce genre (1). Lorsqu'ENNio publia le second volume en i 784 , après la mort de son père , il en recueillit de tous côtés des éloges. Le troisième volume, qui parut en 1788, le quatrième en 1790, et les suivans , jusqu'au dernier , produisirent un tel enthousiasme , que le public assigna à leur jeune auteur une place parmi les prodiges de son siècle, Ce sentiment d'admiration, qui s'étendit bientôt jusques chez l'étranger, devint d'autant plus grand, que lorsqu'on le croyait entièrement occupé d'un ouvrage aussi difficile, et qui paraissait devoir exiger l'emploi de toutes ses veilles , on îe vit trouver encore des loisirs suffisans pour traiter avec la même finesse, le même goût, et avec son style agréable, beaucoup d'autres sujets, dans lesquels il déployait une multitude de notions savantes. Ces dissertations d'une moindre étendue, à la vérité, n'en étaient pas moins recommandables, par l'utilité importante dont elles étaient pour accélérer les progrès de la science archéologique.
(1) Lanzi. Op. Post. T. I. pag. 297.
On découvrît en 1780, le a3 mai, l'Hypogée des Scipions , c'est-à-dire le tombeau d'une des familles romaines qui avait le plus mérité de la patrie. Le souterrain était encore praticable depuis vingt-siècles : Visconti le parcourut avec avidité , et il eut la satisfaction d'y trouver, parmi quantité de beaux morceaux, le plus ancien sarcophage qui appartint à l'histoire de Rome et à l'art. Sa dissertation sur ce monument, qui parut imprimée d'abord dans l'Anthologie Romaine, reproduite ensuite avec des additions dans les volumes des Piranesi, est un ouvrage singulièrement estimable.
Thomas Jenckins rassemblait à Rome une riche collection de cipes , d'autels , de vases cinéraires , de marbres, lesquels, pleins de mérite sous les rapports de l'érudition et de l'art, joignaient encore celui d'offrir plusieurs inscriptions très-remarquables. Il pria Visconti en 1787. de lui donner l'explication de ces monumens; et le savant archéologue le satisfit aussitôt. 11 traita le sujet avec cette exactitude, cette clarté et cette brièveté qui caractérisent toute l'habileté du plus érudit des écrivains en ce genre.
A la même époque , on déterra dans le territoire de Rome deux mosaïques fort bien travaillées, qui probablement appartenaient aux ruines de quelques oratoires anciens. M. Joseph Nicolas Azara , ami des arts et des lettres , les acheta pour en orner sa superbe collection. Visconti, après les avoir examinées, publia une savante dissertation , dans laquelle, après en avoir fait la description la plus exacte, il démontra, avec beaucoup de jugement , que ces morceaux présentaient des vestiges de l'ancienne superstition de devin er l'avenir
par le moyen du feu (Ignispice), et à cette occasion il remit et publia les notions les plus certaines sur la Pyromantie des anciens ; il établit d'une manière incontestable que les tragiques anciens la firent employer par les personnages les plus distingués qu'ils plaçaient sur la scène ; et que l'artiste qui avait travaillé ces mosaïques, y avait représenté Clitemnestre, une de ses suivantes , Oreste et Pilade.
Dans l'année 1792, le prince Marc- Antoine Borghese engagea, avec des conditions honnêtes , Gavino Hamilton , célèbre peintre écossais , à entreprendre une fouille dans l'étendue assez vaste d'une de ses possessions, appellée Pantan de Griffi. On ne forma jamais de plus belle entreprise: celle-ci promettait les plus heureuses découvertes. En effet l'on vit renaître de ses ruines, par cette fouille, la ville de Gabium, qui, selon Denys d'Halicarnasse , était réduite du tents d'Auguste à quelques misérables cabanes d'hôtelleries. Visconti observa, avec sa sagacité ordinaire, les raonuraens qu'on en retira , et ses connaissances inappréciables lui révélèrent aussitôt que les Gabiens qui avaient perdu dès les premières années de l'Empire Romain leur ancienne splendeur, ce qui les fit appeller nulli par Properce et deserti par Horace, devinrent, sous les règnes d'Antonin le pieux eî de Commode, habitans d'une ville florissante. Elle eut à cette époque la magistrature suprême des quatuorvires , un college d' Augustales qui avaient leurs préfets , d'autres ordres de prêtres: elle renfermait un grand nombre d'habitans , de belles fabriques , des théâtres pompeux, des temples , des portiques , des acqueducs , des statues de bronze et de marbre, tous les ornemens enfin qui pouvaient rendre brillante une ancienne ville.
Le même prince apprit qu'il se trouvait dans sa Villa del Pincio , depuis environ deux siècles, deux pierres grandes ornées de poésies grecques, et qu'elles y étaient abandonnées avec la plus grande négligence. Son goût pour les arts fut révolté de cet oubli coupable ; il les fit relever et placer devant un temple décoré d'une élégante architecture , à-peu-près comme celui que le consul Herode Atticus avait fait construire a Triopium , en l'honneur de Cérès et de Faustine. Visconti reproduisit alors ces deux petits poèmes, qu'il rétablit dans leur véritable leçon. Il en découvrit l'auteur, qui fut Marcellus Sidetes, et il les traduisit en vers latins et en vers italiens. 11 les accompagna de commentaires, que ni Casaubon, qui le premier avait examiné ces poèmes , ni le renommé critique Salmasius , qui les avait expliqués 7 n'eussent pas dédaigné d'avoir fait: ils se fussent même empressés de citer dans leurs écrits, comme autorités, les réflexions pleines d'érudition de l'Antiquaire Romain. C'est ici le lieu où nous devrions parler amplement de ses observations sur le superbe onix représentant un Jupiter Egiocus, qui fut transporté de l'Asie à Venise. Ce monument, pour parvenir en Europe, ne fut pas un des fruits de la guerre et des rapines qui l'accompagnent y comme le furent les pierres gravées que possédait Mithrydate. Il fut acquis par le Cavalier Zuliani j ardent amateur des antiquités, pour enrichir sa patrie de ce morceau rare.
Ici trouverait place la lettre savante qu'il écrivit sur le plomb, ou plutôt sur i&Tessere du Musée de Paris, examinée d'abord par Sestini. Ejvjnio sut y trouver des notions importantes sur le collège de la
jeunesse, sur ses spectacles , sur ses chasses, et sur ses représentations dramatiques. Nous pourrions aussi entretenir nos lecteurs de deux monumens qui furent consacrés à la mémoire d'Antonia Augusta. L'un est un plomb , qui confirme la Tessere dont il vient d'être parlé , et qui répand encore dessus une nouvelle lumière. L'autre est une épigramme grecque de Marcus Pompeius Theophanès le jeune- L'affranchie Eone 7 favorite de Drusus et d'Antonia, avait fait graver cette épigramme sur le marbre , pour indiquer le temple qu'elle avait fait construire , en l'honneur de Venus Anadiomène, près de Sinuesse (aujourd'hui Mondragon) , dans les délicieuses contrées de la Campanie. Nous finirons enfin par donner une idée de l'explication qu'Eivivio fut chargé de faire des peintures qui étaient sur un vase de terre, appartenant au prince Poniatowscki ; dece qu'il a écrit sur une ancienne toilette d'argent très-curieuse , et sur une pompe hydraulique non moins curieuse. Pour ne pas donner trop d'étendue à ces notices , nous nous abstenons de rappeler beaucoup d'autres opuscules également estimables. Toutes ces pièces , que nous avons rassemblées , feront partie dè la classe que nous indiquons sous le titre d'OEuvres mêlées. Nous ne pourrons nous dispenser néanmoins de faire observer à ce propos , que ces ouvrages , et particulièrement le Musée Pie-Clérnentin , furent les bases de la haute réputation de Visconti. Réputation telle , que les savans de tous les pays recherchaient ses opinions , que ses décisions étaient regardées comme incontestables et sans appel, que ses réponses aux questions qui lui étaient adressées , se recevaient comme des
oracles. Ces écrits pleins 'de science , et brillans d'érudition , publiés dans les Ephémérides Romaines , dans l'Anthologie et dans tous les ouvrages périodiques qui s'imprimaient à Rome , se distinguaient par leur mérite parmi les autres ouvrages qui composaient ces receuils. On peut donc assurer que le pape Pie VI , qui a attaché à sa mémoire de glorieux souvenirs, én élevant ce grand homme à la place de directeur du Musée Capitolili , fit beaucoup pour la gloire de Rome et de toute FItalie , et s'honora lui-même par ce choix.
Tout ceci étant coqnu depuis plus de vingt années, il nous semble que c'était hasarder beaucoup trop que d'adresser à FItalie , comme a fait quelqu'un n'aguères , le reproche amer , quElle ne sut admirer Risconti qu'après quii fut éloigné, et seulement parceque la France , en lui restituant les monumens des arts qui lui avaient été enlevés , 72e voulut pas lui rendre ce grand homme. La France, il est vrai, n'a pas voulu restituer Visconti à sa patrie: mais si nous avons bien saisi le sens de ce passage , il indiquerait plutôt, suivant nous, qu'elle desirait qu'on le lui restituât , et qu'elle le demanda. Croit-on que nous ayons oublié , que ce fut au milieu de nous que Visconti écrivit ses meilleurs ouvrages, et que ce fut de Rome, de l'Italie entière, que la France apprit ce qu'il valait? Ne fut-ce pas à Rome , dans l'Italie , qu'il commença à fixer sa renommée ? Ne fut-ce pas Rome qui lui accorda l'honneur y envié par tant d'autres, d'être, quoique fort jeune encore , le directeur du premier trésor d'antiquités de l'Europe ? Qui donc peut se vanter
quJil nous ait appris à admirer ce savant notre compatriote ? Serait-ce la France , qui trouva réunie dans Visconti seul , toute la science que possédaient ensemble ses plus célèbres académiciens? Serait-ce l'Allemagne, ou l'Angleterre, qui devenues nos rivales en tout ce qui appartient aux progrès de l'esprit humain , ne nous ont encore offert personne qu'elles puissent comparer à Ennio , dans cette science qui exige des connaissances si difficiles à acquérir ? Si par la faute des circonstances , le malheureux Persée fut trâiné , avec mille braves Macédoniens , derrière le char de triomphe de Paul Emile ; et si Polybe , que l'on voyait parmi ces captifs, fut choisi par Pub. Scipion , pour être son ami , devons-nous le reprocher à l'Arcadie, à la Macédoine, à la Grèce subjuguées? Que la raison nous apprenne donc qu'il faut baisser la tête sous les coups du sort. Nous nous consolerons en nous rappellant, que les Grecs furent honorés par les éloges que leurs superbes conquéraus prodiguèrent à Polybe, par le respect avec lequel ils prononçaient son nom , et par l'admiration que leur inspira son mérite.
Il est certain que les sciences et les beaux arts fleurissaient en Italie , à l'ombre de l'olivier de la paix, au milieu, des charmes de l'amitié, et avec le secours de l'opulence , quand rétonnante révolution française apporta des changemens dans plusieurs états. Rome reçut une secousse, qui en bannit le Pape, qui détruisit les ordres anciens , et renversa le gouvernement pontifical. On vit renaître la république romaine, et avec elle des sénateurs nouveaux, revêtus de la toge , des consuls précédés de licteurs , des tri-
buns ; des préteurs , des magistrats nouveaux , qui prirent place au Capitole. Ennio Quirino Visconti jugea à propos de s'asservir à la force des événemens ; et si l'opinion publique et la confiance rélevèrent au consulat, sa probité , sa prudence et sa fermeté lui concilièrent l'estime de tous les partis , et le mirent à l'abri de toute espèce de reproches. C'est avec un sentiment de respect qu'on se rappelle à Rome le motif honorable qui lui fit déposer les faisceaux consulaires 7 devant un vainqueur , oubliant le respect qu'il devait lui-même à celte dignité qu'il avait créée. La nouvelle république eut une courte existence. Le chef des armées françaises , jaloux d'orner son char de triomphe à Paris des monumeas précieux des arts que Rome renfermait, les enleva à l'Italie, pour les transporter sur un sol étranger. Ennio , attaché à ces trésors, depuis longtems confiés à ses soins , et sur lesquels il avait si savamment écrit, ne voulut pas les abandonner ; il les suivit à Paris. Arrivé dans cette ville en j 799 , il y fut accueilli de la manière la plus distinguée par ses habitans ; et peu de tems après , il y fut nommé Conservateur du Musée des Antiques. Il serait difficile d'exprimer le plaisir que ce choix inspira aux meilleurs esprits de la France. Tous applaudirent au jugement et à la sagesse des Gouvernails ? qui donnaient au Musée national un appui si utile et si digne de ce superbe monument des arts. Il suffira seulement de rappeler les expressions remarquables de M. Millin (1): Qu Ennio Quirino Risconti était
(1) La France vient de perdre ce savant infatigable , et archéo* logue éclaire 9 notre ami 3 le 16 d'août 1818.
la conquête la plus précieuse que la France eut faite en Italie (i). A ces paroles, ajoutons celles du célèbre peintre David (2) : Que la France voyait avec les mêmes sentimens d'admiration les chefs-d! œuvres de sculpture des grecs , et leur savant interprète* Ennio plaça les raonumens dans le Musée français, suivant Tordre qu'il avait déjà donné aux antiquités, pour en rendre la science facile. Il écrivit de savantes dissertations digues de sa réputation , et qui achevèrent de faire connaître aux Français tout son mérite. L'Institut qui venait d'être créé , l'appela dans son sein. Lorsque cette assemblée de savans et d'artistes reçut depuis une nouvelle organisation 7 qui permit d'attacher ses membres à plusieurs classes , en leur donnant la faculté de cumuler les émolumens attribués à ces classes, Ennio, diaprés le vœu unanime de ses collègues , fut porté à une place qui venait de vaquer dans celle des belles lettres (3). C'est ainsi qu'on doit interpréter cette expression obscure , qu'il fut doublement académicien de Paris , c'est-à-dire, qu'il était en même tems membre de l'académie des beaux arts, et de celle des inscriptions , qui sont deux subdivisions de ce
(1) Millin. Monum. antiques inédits, T. 1. p. 3.
(2) Moniteur Univers. 1818 , 11. 42- PaS- *86.
(3) » Voi già sapete che nel i8o3 l' Imperatore , allora primo » Console, mi nominò membro delP Istituto nella Classe delle » Belle Arti. Nella nuova organizzazione che ne fece , e che in virtù. » di questa stessa organizzazione che permette di appartenere a » più classi e moltiplicare i trattamenti, l'anno seguente concorsi » a tìn posto vacante nella classe di letteratura antica, e V ottenni 3> subito per libera elezione de' miei confratelli. » Lettre ine'J. d'E. Q. Risconti à M. le Chev. Luigi Lamberti, dont nous avons la copie.
corps. Pareil honneur n'est pas étranger pour les savans d'Italie; plusieurs l'avaient déjà obtenu en France ; et nous lisons dans l'histoire de ces académies , les éloges brillans que Ton y fit de quelques hommes de mérite, nés dans notre patrie. Mais Ennio eut de plus qu'eux, l'avantage d'avoir été le seul élu en même tems, membre des deux académies. Ses collègues et le public étaient bien persuadés , que s'il apportait dans une de ces classes, un jugement sûr, un goût éclairé , des connaissances sans bornes sur tout ce qui appartient aux arts et aux antiquités, il devait être considéré dans l'autre classe , comme un livre plein d'érudition , que l'on pouvait consulter avec fruit à tout instant, et comme un trésor inépuisable de science ; ce qui fit dire à M. Quatremere de Quincy y que (i) pour se faire une juste idée du mérite de Visconti, il faudrait ne former qu'uu de l'ensemble des hommes rares qui composent ces académies , et que l'Europe admire.
Nous devrions, en suivant un certain ordre, donner ici quelques courtes notices sur plusieurs des écrit» qu'il publia alors. Par exemple , nous parlerons de sa dissertation sur les statuaires grecs, qui portèrent le nom de Cléomènes. Elle nous apprit à connaître le célèbre artiste auteur des Thespiades , le créateur de la Vénus , surnommée de Médicis , le type immortel des grâces et de la beauté. L'interprétation des deux Zodiaques de Tentyra ( aujourd'hui Dendera), dont Larcher a orné sa traduction d'Hérodote (2) , fait partie de ces écrits ,
(1) Moniteur Univ. I. c.
(2) Histoire d'Hérodote , nouvelle édition , i8oa. T. 2. pa§. 56;^
parrai lesquels on distinguera celui stlr un Las-relief en inarbre de Numidie, fait en l'honneur d'Alexandre-le-Grand , où Ton remarque l'Europe et l'Asie , personnifiées pour la première fois , par un artiste grec -, et où se trouve représentée la troisième bataille , qui fut la dernière , donnée à Arbelles contre Darius (i). On remarquera aussi dans cette collection de ses ouvrages , l'explication des vases peints du Musée français; une notice sur la statue égyptienne en basalte , d'un style très-antique , qui se voit à S. Cloud, et qui fut apportée du Caire par M. de la Tourbie. Cette statue est d'un très - beau travail, et la plus grande de ce genre que l'on connaisse (2). Laissons de côté plusieurs ouvrages , non moins intéressans , de notre auteur, pour nous occuper de suite avec nos lecteurs de celui qui les surpassa tous.
Visconti entreprit alors son Iconographie Grecque et Romaine , ou la collection des portraits authentiques des hommes les plus fameux de l'antiquité. Ce travail immense , qui offre un tableali précieux , déjà tenté par quelques-uns et abandonné par tous, réunit dans peu de volumes seulement , les images respectables des hommes qui , par leurs vertus et par leurs actions éclatantes , furent l'honneur de leur siècle , la gloire du genre humain , et qui devinrent l'objet de l'admiration de tous les âges. L'amour , ou l'amitié y dit-on , essayèrent 7 en traçant les contours indiqués par l'ombre , à fixer d'une façon durable les traits des personnes chéries : mais la reconnais-
(1) V. Examen critique des anciens Historiens d'Alex a ndre-bs- Grand. Sec. Edit. Paris , i8o4 , pag. 777. (1) V. Magas. Encycl. i8o3. T. F- pag. 499-
sance et le respect inventèrent , pour conserver ces traits , un moyen bien supérieur. L'admiration qu'àvaient excitée les vertus sublimes de quelques mortels favoris , privilégiés de la nature , enflamma l'imagination des artistes , elle guida leur main , de sorte qu'ils nous transmirent sur la pierre, sur le marbre, les traits et la ressemblance des héros, lis les rendirent comme vivans dans leurs images , qui semblaient inspirer et stimuler Fespèce humaine indolente , à imiter leurs généreuses actions. Ces portraits furent d'abord placés dans les temples , pour y être contemplés avec vénération par les peuples. On les fît ensuite frapper sur les monnoies, afin de les répandre et de les faire passer facilement dans toutes les mains. Après avoir orné les places publiques , les théâtres , les cirques , les palais , les tombeaux, ces ouvrages du sentiment et de l'art sont venus décorer nos bibliothèques, et former la plus noble richesse de nos Musées. C'est une chose vraiment digne d'être observée , que cette ardente curiosité qu'ont généralement tous les hommes , pour connaître les traits de ceux qui se sont distingués par leur mérite. Cette curiosité prend, peut-être, sa source dans la nature, qui nous a condamnés à ne pouvoir lire que sur la superficie des objets. Mais Fhomme savant va plus loin ; il se dédommage , en cherchant à deviner sur la physonomie, dans l'ensemble de l'extérieur , le caractère de l'âme , que souvent il y trouve empreint; et avec sa profonde pénétration, il y découvre jusqu'aux bonnes ou mauvaises qualités , jusqu'aux passions nobles ou honteuses de cette âme. C'est pour cela que les effigies des personnages célèbres appartiennent à
l'histoire, aussi bien qué les récits de leur actions: et les unes comme les autres , deviennent également les délices des savans , et l'objet de leurs recherches.
M. Raoul-Rochette nous apprend, que Visconti composa son Iconographie en se jouant (1). Que cela soit : mais , ajoutons avec M. Millin , que c'est un ouvrage précieux à lire et quii faut étudier (2); pour ï exécuter , dit-il , surtout dans la partie grecque, il ne fallait pas moins que les grands talens de M. Visconti, qui y employa cependant quatre années.
Napoléon, qui accueillait toutes les grandes idées, par le moyen desquelles il pouvait imprimer dans Jes esprits étonnés le sentiment de sa puissance , et provoquer de l'enthousiasme pour sa personne , ordonna cet ouvrage à Visconti ; et Talleyrand , qui était son ministre , le fit exécuter aux dépens du trésor public (3).
Nous ne pouvons, à ce sujet, passer sous silence un fait remarquable*, ce sont les hommages que Visconti, simple chevalier, reçut de cet homme absolu, qui voulut bien associer le savant à sa gloire per* sonnelle. L'impression de l'Iconographie , qu'est un des chefs-d'œuvres de la presse , étant terminée , Ennio présenta à Napoléon l'exemplaire d'usage avec la dédicace ; ce qui lui mérita un accueil très-distingué , des éloges dus à son génie, et une récom-
(1) Journal des délais 7 mars 18 18 , p. 4* (1) Magas. Encycl. 181 o. T. Vy pag. ^11.
(3) » Sto lavorando ad una grande opera contenente F Iconografi fia Greca e Romana , ossia la Collezione di tutt' i ritratti au- » tentici di tutta l'antichità. L' imperatore me F ha ordinata , e il ì> Ministro delle Relazioni Estere M. Talleyrand è quello che la fa » eseguire per conto del Ministero «. Leti, ined. di E. Visconti au chev, L» Lamberti , février i#o6\
pense magnifique. Napoléon ensuite, comme s'il venait de saisir une idée qui se présentait à son esprit, lui dit « Je veux réserver pour moi toute l'édition. Quels sout les hommes, dans toute l'Europe , capables de faire un semblable ouvrage ? » Visconti répondit à cela modestement, et avec la rougeur sur le front. « Eh bien , ajouta Napoléon , donnez-moi une note de tous ceux à qui il vous plairait d'en offrir un exemplaire , ou de ceux que vous jugerez dignes de ce présent » Visconti rougît encore davantage, et promît d'obéir à cette volonté singulière. Cependant ce discours surprit tout le monde. Car on connaît bien déjà quelques prodiges dans l'histoire, par exemple un Denys qui se transforme en cocher sur son char royal, pour conduire Platon en triomphe dans les rues de Syracuse *, un Alexandre Sévère, qui couvrit de son manteau impérial le jurisconsulte Ulpien, pour l'honorer en le revêtant de la pourpre , et pour lui former un bouclier contre les attaques de ses rivaux avec ce vêtement royal : mais un savant qui fit à ses amis, à ses compagnons d'études, le don de ses ouvrages par la main d'un souverain , qui s'honorait de les distribuer, c'était une chose inouïe , et dont Visconti seul a pu fournir l'exemple.
Nous jugerions toutefois , que le plus grand rayon de gloire qui ait honoré les talens de Visconti , fut celui qu'il dut au parlement d'Angleterre. Lord Elgin, ambassadeur de la cour de Londres près de la Porte , ayant résidé pendant plusieurs années à Constantinople, fit faire, par d'habiles peintres et des architectes 7 la recherche des vénérables restes de la grandeur d'Athènes , et des autres villes célèbres de la Grèce» Musée Pie-Clém. Vol. I. 4
Il fit transporter à Londres, en i8i5, une grande quantité de marbres sculptés , ou chargés d'inscripîions rares i qu'il avait rassemblés. Parmi ces marbres se trouvent les statues de l'Illissus et de Thésée \ les métopes , les frises et les bas-reliefs du Parthénon, qui sont d'une beauté merveilleuse. On proposa d'en faire l'acquisition aux dépens de l'état , pour en procurer la jouissance au public. Mais les opinions surla valeur de ces monumens furent très-différentes les unes des autres. Quoiqu'on eut le jugement qu'eu avaient poné Bancks , Hamilton, Flaxman, Nollekins et West 7 ainsi que celui d'autres personnes renommées par leurs connaissances , par leur génie et par des ouvrages d'un mérite incontestable (i), les membres de la chambre des Pairs et de celle des Communes , ne pouvaient s'accorder et se déterminer, sur la somme qu'il convenait de donner pour acquérir cette collection. Le parlement prit enfin le parti d'appeler à Londres Visconti , qui était à Paris ; de lui remettre le soin d'apprécier ces morceaux ; et de décider de leur prix. Il partit aussitôt, et ne tarda pas à prouver, qu'il était propre à satisfaire à tout ce qu'on attendait de lui dans une commission qui présentait tant de difficultés. Car ayant examiné avec attention les morceaux , et découvert leur excellence, il estima qu'ils ne pouvaient pas valoir moins de 35,ooo guinées. La confiance qu'on avait en lui n'eut pas de bornes. Son expérience et sa sagesse avaient inspiré à celte nation un tel respect, que toute espèce d'affection
(i) Report from the select commìtte of the house of commons on the earl of El§in collection of sculpture, marhles , ec. Lond. 1816,
particulière ayant cessé dans la contestation élevée sur cette affaire, on fit payer à lord Elgin, par le trésor public, la somme fixée par le savant antiquaire italien» Les deux mémoires, et la description de ces marbres qu'il écrivit , et qu'il adressa aux deux académies françaises , parcoururent rapidement toute l'Europe , en langue française 7 anglaise et allemande.
De retour à Paris , lorsqu'il pouvait se regarder comme élevé au plus haut dégré de gloire qui dut satisfaire son âme , et qu'il jouissait du bonheur inestimable de posséder une épouse vertueuse et chérie , et deux fils qui suivaient dignement ses traces; lorsqu'il revenait, avec joie , se livrer à ses délicieuses occupations , lorsqu'on imprimait, avec une magnificence égale a la première, l'Iconographie Romaine, lorsque le journal des savans receuillait ses jugemens, où se découvrait un maître habile qui corrige en encourageant , et qui lorsqu'il loue , sait désarmer l'envie , et réunir les suffrages de tout le monde, ce fut alors que la mort cruelle trancha des jours si précieux à sa famille et au monde savant. Le 7 février de la présente année 1818 , accablé par une douloureuse affection dans le sistème urinaire , Ejvnjo expira, au milieu des embrassemens et des larmes de tout ce qu'il avait de plus cher. Perte irréparable, dont l'Italie , dont la France, dont l'Europe entière, seront long-tems inconsolables ! Son corps fut accompagné au tombeau par beaucoup de personnages d'un haut rang , et par tous les membres des deux académies, dont il avait été l'ornement. MM. Eméric David, de la classe des belles lettres , et Quatremère de Quincy , secrétaire perpétuel de celle des beaux arts , prononcèrent , pendant
la cérémonie funèbre , des éloges qui ont été répété» dans toute l'Europe. Visconti était chevalier de la légion d'honneur ; associé étranger des académies de Berlin, de Goè'ttingue , de Vienne, de Londres, de Wilna et de Munich. On assure qu'il n'exista pas de plus homme de bien , ni quelqu'un plus fidèle dans
l'accomplissement de ses devoirs , comme père , corn-
me ami sincère , comme lettré honnête et doué d'un caractère sociable. Ce qui doit être considéré en lui comme une des qualités la plus estimable chez un savant , ce fut une très-grande modestie , et un repoussement sans affectation , des louanges qui lui étaient personellement adressées. Les hommes qui jouissaient dans le monde de la considération accordée à leur naissance, ou à leur rang ; ceux qui l'avaient méritée par leurs talens ; les académiciens ses collègues , ses amis ; les étrangers, des jeunes gens même qui étudiaient, tous s'adressaient à lui avec confiance , tous étaient reçus avec aménité , avec grâces. On jouissait de ses lumières avec admiration ; on recevait ses conseils avec respect, et personne ne le quittait, sans être satisfait delà manière dont il avait été accueilli , et sans être plus instruit qu'avant de s'être entretenu avec lui. « Qui pourrait, disait Eméric David, converser avec Viscowti, sans être pénétré de ce ton de bonté qui le distingue, autant que son inaltérable simplicité ? » Cette simplicité, vis-à-vis de beaucoup de gens, eût pu paraître une espèce de stupidité, si son maintien noblement soutenu, si les réflexions judicieuses qui ornaient ses discours, n'eussent fait appercevoir, ce qui établit la différence qu'il y a entre une âme élevée par des idées grandes , et un esprit borné* On ne découvrit
jamais dans ses discours , ni dans ses écrits , la moindre apparence de présomption et d'orgueil , ni quelques expressions qui laissassent entrevoir qu'il sentait tout ce qu'il valait, quoiqu'on lui eut facilement pardonné ce sentiment d'une supériorité , aussi bien reconnue par tous les savans. De sorte que , quiconque connaît la vanité des gens de lettres, et jusqu'à quel point elle s'élève ; quiconque sait combien la plupart, enflés d'un orgueil insupportable ? se croient offensés , si on les approche avec une confiance familière , quelque honnêteté qu'on y mette ; combien leur sont peu agréables ceux qui les voient sans les adorer ; quiconque a une idée de l'acharnement avec lequel ils font tomber leur mépris sur tout ce qui n'est pas eux , pour s'établir une réputation qui les flatte ; et enfin quiconque a pu s'apercevoir , que beaucoup de ces hommes de lettres ne pensent à se faire paraître grands, qu'à force d'injurier, et de mettre sous leurs pieds tous les hommes à talent leurs rivaux , ne trouvera pas extraordinaire qu'Ewwjo Q. Visconti , plein de modestie et de bonté , se soit attiré, dans toutes les époques de sa vie , l'amour et l'estime de tout ceux qui l'approchèrent. Celui-là ne sera pas surpris qu'avec de pareilles qualités, accompagnées de grands talens ? il n'ait excité des senti mens d'affection et de respect, que la fierté humaine s'obstine quelquefois à refuser même aux empereurs et aux rois. La puissance commande bien le respect; le savoir l'obtient, et jusqu'à l'admiration: mais les douces affectious de l'âme ne s'attachent qu'à celui qui réuuit aux titres de grandeur ou de science, une modestie constante et une bonté raisonnée. Ces qualités rares?
qui sont comme des vertus célestes , forment tellement l'essence des génies supérieurs , que nous sommes tous persuadés que sans elles , on ne peut être considéré comme un véritable savant, et qu'il n'y a que des hypocrites et des ignorans qui ne les possèdent pas, ou qui les affectent maladroitement.
Heyne , Eckhel , Boèttiger , Barthélémy , Dacier , Sacy, Oderico , Lanzi, Lamberti, Marini, Morcelli , Monti ( tous noms qui nous rappellent l'idée de la science élevée à un dégré supérieur) dans nos rapports, soit en conversaut , soit par lettres , soit par leurs ouvrages, tous se sont accordés à nous dire, qu'ils avaient remarqué dans E. Q. Visconti un caractère de bonté et de délicatesse invariable, plein de candeur, et d'une louable modestie qui ne se démentit jamais.
Après des témoignages si augustes, nous avons reconnu combien nous serions faibles pour louer un si grand homme. Jaloux cependant de manifester, autant que nous le pouvons, les sentimens d'admiration et de respect qu'a excité en nous celui qui fut la gloire de notre patrie , celui que la France , l'Angleterre et son siècle surent admirer, celui qui nous guida et nous éclaira dans nos études , nous terminerons cette notice par ce que sa lecture a inspiré beaucoup mieux à notre maître et notre ami , le célèbre Morcelli, dont la plume savante , noble, élégante , et dont l'élévation des pensées devaient en tirer tout ce qui pouvait dignement être placé près du portrait de l'Homme Uluslre que les arts et les sciences viennent de 'perdre , que nous regretterons long-tems, et dont nous rassemblons scrupuleusement et avec respect les ouvrages dans cette édition 7 aux soins de laquelle bous ayons été appelles*
ENNîVS • QVmiN VS ■ 10 AN • F • VISC 0NT1YS
ROM A E • PROCREATVS • QVAE • PRAECLARIS • FLOREBAT ARTIBVS • A • PVERITIA • IPSA • IN GENIO • ERVDITIONE ELOQVENTIA • OPINIONEM • HOMINVM • SVPERGRESSVS LATINA • ET • GRAECA • PERBENE • NORAT • ROMANAM HISTORIAM • ET • MAGNORVM • PRINCIPVM • ACTA DISPEXIT • GEOMETRARVM • ET • MATHESEOS • SCITA PERVIDIT
ADOLESCENS ■ AD ■ GRANDIA • QVAEQVE • NATVS • PATRI DOC TISSIMO • PALMAM • BREVI • PRAERIPVIT • ET • VNVS MAXIME • VISVS • EST ■ QVI • ANTIQVA • MON V MENTA DIGNOSCERE • CERTOQVE • IVDICIO • FRET VS ■ VVLG ARE POSSET • IDEM • N0V1S • IN • DIE M • ARTIVM* PRODIGIIS IN • LVCEM • PRODE VNTIBVS • CL E MENTI N VM • ET PIANVM • MVSEVM • AVIDE • COMPLEXVS • NVNOVAM IMPAR • IL L VSTR AN D AE • V ET V STATI • ROMA - MIRANTE EXSTITIT • DOCTIS ■ V1RIS ■ PLAVDENTIBVS • QVOD • IN VNO • HOMINE • PARATA • SVBSIDIA • INTELLIGERENT QVIBVS • AD ■ MA10RA • QVAEQVE • ADSPIRARE • FAS ESSET
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