PLANCHE XV
Apollon Citharede ou Musagete *.
Dans la statue d'Apollon , qui a fait le sujet du précédent chapitre , le statuaire a représenté le courroux et la puissance de cette divinité ; mais dans celle dont nous allons nous occuper, nous ne verrons que le père de la poésie, que le Dieu invoqué par les poètes, et celui qu'accompagnent les Muses.
Ce visage , où brille le feu du génie -, ces lèvres entre-ouvertes , d'où l'on croit entendre sortir des accens harmonieux; l'habillement théâtral qui couvre ce corps jusqu'aux pieds > cette lyre soutenue de la main gauche , tandis que la droiîe semble en tirer des sons, tout annonce un Dieu, dont les accords célestes accompagnent les chants sublimes de la langue sacrée des poètes. En voyant cette belle statue , environnée
* Haut, neuf palmes ; "û onces ; sans la plinthe huit palmes ; 7 onces. Cette statue fut trouvée par M. Dominique De Àngelis ; gentilhomme Tiburtin; dans le champ d'Oliviers du docteur de Mathias ; appelle la Pianella di Cassio près Se Tivoli ; en même tems que la plupart des statues des Muses. Elle fut achetée par le commissaire des antiquités par ordre du souverain pontife régnant.
des neuf Muses qui forment le triomphe de leur coryphée, nous nous rapellons le has relief du- tombeau Cipselus , où ce Dieu était représenté au milieu des neuf sœurs, Déesses de PHélieon ; et ces vers gravés au has, nous paraissent convenir à notre statue.
M&WM d' âjjLCf? âvTÔv , ftapisiç %opoç alai xarâpyei
» Le Dieu h Parc d'or , fils de Latone , A- * pollon est celui-ci, que le chœur aimable des » Muses environne et suit (i) ».
L'admiration qu'inspirent le mouvement et l'expression de cette superbe statue, est justifiée par le grand prix qu'y attachèrent les anciens, et que nous connaissons par les médailles qui nous en restent (2\ L'histoire nous a fait la peinture de la passion frénétique, en la notant comme infâme, que l'empereur Néron avoit, pour jouer de la lyre et pour le chant ; passion qui le rendit vil au point de le faire monter sur les théâtres de l'Italie et de la Grèce, pour disputer publiquement les prix aux musiciens les plus célèbres, et pour se trouver glorieux, comme des plus belles actions,
(1) Fausan. Eliaci, ch. i8? oîi il dit qu' Apollon était représenté l^apyQV Ttfç Comme s'il commençoit à chanter.
(2) Voyez dans le Tesoro numismatico del Morelli, les revers des médailles de Néron de moyen bronze, parmi les autres planches la XIV, Néron, n, 19 et sui>%
du triomphe qu'il obtenait sur ces professeurs (i). Suétone nous rapporte que cet empereur voulut être adoré comme un nouvel Apollon, et qu'il se fit' représenter sous la forme de ce Dieu sur les médailles et les monnoies (2). Nous trouvons encore beaucoup de médailles latines et grecques, avec cette empreinte ; et ce qui s'applique plus singulièrement à l'objet que nous traitons, c'est que la figure de Néron Citharede y est tellement ressemblante à notre statue d'Apollon, qu'elle paraît en être la copie, soit dans l'attitude, soit dans le mouvement du corps, et jusques dans la couronne de lajurier qui orne sa tête (5). On croira facilement que dans un siècle plein de goût , et ou les arts fleurissaient , l'adulation se sera empressée de choisir parmi toutes les images d'Apollon la plus renommée, et celle qui l'offrait sous les formes les plus nobles, pour en faiie l'emblème de cet empereur joueur de lyre. Nous pouvons donc en tirer cette conséquence, que cette figure qui nous est parvenue, ait été la plus belle qu'ayent possédé les anciens, de toutes celles qui représentaient Apollon jouant de la lyre. Et s'il m'est permis de pousser plus loin mes conjectures , je dirai que c'est une seconde statue , ou bien une copie , faite par une main habile > de l'A-
(1) Dion ou Xiphilin, liv . LXIH. Suétone, dans Nerone, ch. 22 et 25.
(2) Suétone, Nero, ch. s*5. Item statuas suas Ç Nero posuit J citharoedico habita , qua nota etiam numum per* cussït*
(5) Voyez Morelli au lieu cite'.
pollon chanteur , sculptée par l'athénien Tymarchide y morceau précieux qui était placé sous les portiques d'Octavie, avec les neuf Muses de Philiscus (i). L'excellence du travail de cette sculpture y ainsi que la céiébrité du lieu, oii ces statues étaient exposées à l'admiration du monde entier, au sein de sa métropole, peuvent avoir été le motif qui engagea les anciens sculpteurs à la copier , pour en faire la statue de leur empereur (2); et peut-être le même motif qui fit faire diverses statues des Muses , conservées jusqu'à nous, dans des attitudes semblables à celles tant célébrées de Philiscus, comme nous le ferons observer à son lieu.
Suspendons pendant quelque tems l'admiration que nous inspire la vue de ce superbe monument de l'art, pour examiner en détail tout ce qu'il nous offre d'instructif sur les coutumes anciennes. En commençant par la tête, où l'habile artiste a exprimé tout le sentiment du génie poétique porté jusqu'à l'enthousiasme , on voit une couronne de laurier , arbre consacré par Apollon pour décorer les vainqueurs et les
(1) Pline , li v. XXXVI, 4; I0» 4d Octariae vero por* tìcum Apollo Philisci Rhodii in delubro suo» llem Latona et Diana et Musae novem et aller J pollo nudus. Eum •> qui ciiharam in eodem tempio tenet Timarchides fecit.
(2) On voit dans le même Musée une très-belle tête de Wéron, plus grande que le naturel, avec une couronne de laurier; et sa coiffure, qui est particulière à Apollon , fait croire qu elle a appartenu à une de ces statues.
poêles (i). Cette couronne était tellement destinée àux joueurs de lyre , que dans les combats qu'ils formaient à Delphes, ils se présentaient en public la tête ceinte de lauriers., Lucien observe à ce sujet que les plus pauvres se contentaient de branches naturelles , mais que les plus riches se paraient de couronnes de laurier d'or, ornées d'éméraudes qui remplaçaient les baies de la plante (2). La pierre qui se voit sur la couronne de notre Apollon, peut avoir rapport à cet usage. Ce bijou unique, placé dans le centre, et qui correspond au milieu du front , ornait ordinairement ces décorations de lauriers ; ce que nous indiquent beaucoup de médailles, et particulièrement une grande médaille de Commode du Musée Carpegna maintenant au Vatican (5), un buste colossal de Trajan au Capitole, et une très-belle tête d'Auguste d'un âge avancé qui se voit aussi dans notre Musée.
Le vêtement de notre statue est le même que celui qu'ont donné aux joueurs de lyre , aux. gens de théâtre, les poètes latins, et qu'ils ont appelle Palla , quoique cette dénomination ne soit pas tout à fait convenable (4;« Us dépeignent
(1) On connaît assez la fable d'Apollon et de Daphne' 7 ' et la métamorphose de cette nymphe en laurier.
(2) Lucien, Adversus indoctum.
(3) Buonarroti 7 Osservazioni sopra alcuni medaglioni. Commodo y n. 8.
(4) La palla des Latins était, suivant l'observation de Servius; le peplum des Grecs ( ad JEneid., 1. 17v. 4^4 )*
Apollon ainsi vétu quand ils le représentent com-
Le peplum était un vêtement supérieur ; mais il y en avait de deux sortes , Fun était un manteau , pallium , l'autre un surtout plus court que la tunique et qui s'attachait avec des boucles ( Pollux VII , 49? 5o, et le Scoliaste d'Homère //. E v. 734 )• Celte seconde espèce de peplum ressemblait beaucoup à la tunique , et c'est par cette raison que Pollux ( lieu cite ) dit que le peplum est geai èm62.S{ia , geai ftiròv, manteau, et tunique. Il paraît que les poètes latins ont pris , dans les passages que nous avons cites , la palla ou le peplum simplement pour une longue tunique appellée talaris , ce qui est contre la vraie signification de ces mots. Non seulement les poètes ont commis cette erreur ; mais encore plus expressément l'auteur à Erennius, 1. IV, lorsqu'il décrit ainsi l'habillement d'un joueur de lyre : Uti citharaedus cimi procedit opiime vestitus > palla inaurata indutus cum clamyde purpurea coloribus variis intexta. On voit clairement que par le mot palla il n'a pas voulu designer un manteau, puisqu'il le fait se couvrir d'une chlamyde. Je crois que ces musiciens portaient anciennement une palla ou un peplum fort riche, de la forme de ceux de la seconde espèce dont nous avons parle , qui recouvrait la tunique talaris , et que pour manteau ils avaient la chlamyde : en effet nous voyons dans les médailles l'Apollon Citharede de Scopas , qu'on appelle l'Apollon Palatin , avec un vêtement semblable, et nous remarquerons le même dans peu sur une autre statue. Peut-être que les joueurs de lyve, dans des tems postérieurs , se présentèrent sur les théâtres sans la palla ou le peplum proprement dits , mais vêtas d'une très-riche tunique, que les poètes latins ont continué à appeller palla : mais que les grecs , plus sévères , ont désigné par un nom particulier, qui est ôp%0(rTddlOÇ. Xiphilin, liv. LXIII, rapporte que Néron donna ordre qu'on mit k mort Corbulon, parce qu'ayant dessein de faire preuve
me poëte ou comme chanteur: ce qui fait dire
à Properce :
Pjthius in longa carmina veste sonat ;
et Ovide (1):
Ipse deus vatum palla spectabilis aurea Tractât inauratae consonna fila Ijrae ,
de son habileté sur la lyre en présence du public 7 sur le théâtre de Corinthe , il avait honte de paraître devant un homme de ce mérite vêtu avec YorthosiaJe. Ce nora; selon Hesychius (v. ôp^oarâBioç^ se donnait à une tunique de même largeur du haut au bas ; et que les Latins ont par cette raison appelée recta ( Pline 1. VIIÏ, chap. 48 )> sans que rien dans sa coupe marquât le lieu de la ceinture : voiià pourquoi Pollux a dit ( 1. Vil. 49 ) que YorlhoUade n'était pas ceint ? d'où Sebere observe qu'il faut entendre selon Hesychius: Non quod cingulo stringi non possit , sed quia locum prete cincturae non habet. Effectivement notre statue est ceinte > mais on voit que la ceinture est plutôt un ornement de l'habit 7 qu'une chose nécessaire pour l'attacher, puisque cet habit est tout égal depuis le haut jusqu'en bas et descend jusqu'aux pieds } n'ayant de mouvement varié que celui que lui donne l'action et l'attitude de la figure. Il nous reste à observer que dans la plus grande partie des 1110numens qui nous représentent Apollon ainsi vêtu , on voit Yorûiostade avec des manches longues jusqu'aux poignets. C'est ainsi qu'on le voit sur les monnoies citées, de Néron ; et sur le beau bas-relief de l'Apothéose d'Homère, dans la bibliothèque du Connétable Colonna» Les manches dans notre statue ne couvrent les bras que jusqu'au coude ; mais elle sont modernes ; cependant il y a des exemples de semblables manches dans dif férens monumens antiques qui représentent l'habit des joueurs de lyre.
(1) Ovid. Amor. I; eleg. 8.
Musée Pie-Clém, Yol. I. n
et Tibulle (i): ,
Ima videbatur talis illudere palla , Namque haec in nitido corpore vestis erat. Artis opus rarae fulgens testudine et auro Pendebat laeva garrula parte Ijra.
On croirait que le poëte* en écrivant ceci, avait sons les yeux notre statue , où l'artiste a voulu représenter toute la richesse de son habillement par la pierre précieuse qui brille sur sa poitrine. La chlamyde, soutenue par deux agraffes sur ses épaules, est aussi , suivant le témoignage des anciens écrivains (2), une partie de cet habit dont se revêtaient ces Musiciens. La ceinture, ou zone qui lui couvre la poitrine , est placée plus haut que les ceintures ordinaires. Elle était aussi une partie de l'habillement théâtral, comme on peut le conjecturer , en voyant les statues de la Muse tragique , et de celle que joue des flûtes dans les monumens antiques , qui portent des ceintures pareilles (3). La lyre apta baltheo , suivant l'ex-
(1) Liv. III, eleg. 4.
(2) V. l'auteur Rhetor. ad Erenn. Cil ? liv. IV et Apulée; Fiorici 7 p. 971.
(3) La belle statue colossale d'une Muse, que je crois Melpomene 7 dans les ruines du théâtre de Pompe'e , et transporte'e de la chancellerie Apostolique depuis peu au Muse'e Pie-Cle'mentin par ordre de S. S. re'gnante. La Muse de la trage'die sur le superbe sarcophage Capitolin \ Euterpe > ou la Muse des flûtes ; sur le même. Une statue semblable à la dernière, mais sans bras , appartient à M. Pacetti, sculpteur. Toutes ces figures
ont vêtues de la tunique orthostade ? à ce que crois. El-
pression d'Apulée (i) , est suspendue par une espèce de baudrier aux épaules du Dieu. Hesychius appelle ces lyres, les plus grandes , qu'on était obligé de suspendre ainsi , (fiépiuffsç phorminges (2) , parole grecque , avec laquelle on daigne toute espèce de cithare ou de lyre, noms dont les anciens se servaient indifféremment. Celle de notre statue est remarquable par le bas-relief de Marsias , qui y est suspendu et qui orne une des cornes , ou des bras, que les grecs appellaient wyxoveç cubiti. Nous concevrons à présent tout ce que Tibulle a voulu dire par ces paroles artis opus rarae , et avec quelle précision Lucien décrit Orphée et les Muses dans le bas-relief ciselé de la lyre d' Evangelus (3).
les ont une écharpe qui ne sert qu'a orner l'habillement, et les trois premières statues ont des manches longues jusqu'aux poignets.
(1) Apulée ; Florid.y lieu cité ; Cilhara baltheo coeletto apta. C'est à cela que se rapporte l'expression de Tibulle dans le dernier des vers cités.
(2) Hesychius au mot (póppiyl;. Qópiivyc, x&àpa, % TOÏç Q^OIÇ (pepopèvri. « Phorminge est une lyre qui » se porte suspendue aux épaules. »
(3) Lucien adversus indoclam ? toni. IL, p» 544 de l'édit. de Bened. T^2> f^èvye ttùâpav av-r^v VTtsp- (pvéç rt y^priyba, eïç xdX/ioç, Mai TCoXvrèXsLav fipvcrov fjbh tov auripâtv craacov , appayîo'i &é , kcm Xï^oiç
'AatoÀ/lQVOç, nai 'Op(pé®ç èvreTopav^évov « Une lyre » superbe par sa richesse et son élégance ; faite d'un or » très-pur , ornée de gravures 7 de pierres de diverses » couleurs ; et sur laquelle on avait représenté Apollon ? » Orphée et les Muses. »
Nous découvrons encore le moiif puissant , qui a pu faire choisir cette image d'Apollon pour représenter Néron , qui se plaisait à être le rival des plus fameux joueurs de lyre, et qui feignait de se soumettre dans les combats publics en Grèce, au jugement impartial des présidens des jeux, pour pouvoir se vauter avec plus de complaisance de la Victoire qu'il remportait (1). Cette partie rectangulaire, que nous voyons au bas de la lyre, était appelée chez les anciens Mùgade , et nous en trouvons dans Hesychius une description exacte, telle que nous la représente celle de la statue (2). Celte pièce servait à boucher un vide qui rendait plus sonore cet instrument , dont les cordes s'attachaient sur la Màgade. Cette concavité distinguait la lyre des simples cithares qui n'avaient pas ce vide , selon l'opinion de ceux qui ont décrit les antiquités d'Herculanum (3).
Observations de l'auteur.
Dans l'explication de cette statue (p. 160, note ) j'ai parlé de la tunique appelée orthostade
(1) Suétone , Nero, chap. 25.
(2) Hesych. au mot fiayàç. M.ayàç aaviç rsrpàyovoç vftOXV(poç deyp^èvri è(p' èamri rtfç mSdpaç rdç vsvpàç- Ttaï aTVOTêXovo'a tov (pSóyyov. « La magade est une » tablette rectangulaire ; un peu courbée , sur laquelle » sont posées les cordes delà lyre; et qui en augmente » le son ».
(3) Piit. d'Ereolano, t. II ; pl. 5, n.° 6.
et j'ai suivi les interprétations des commentateurs de Pollux, et la correction proposée par Salmasius , sur le passage d'Hesychius v. opdotTTàiïioç. Néanmoins je crois à présent qu'on ne doit pas changer le passage de cet écrivain. Selon lui les tuniques orthostades sont, yjrôveç vitom^fia eyovrsçy tuniques formées pour la taille. Aussi selon Pollux, elles n'ont nul besoin de ceintures pour se soutenir et envelopper la personne. L'examen des monumens m'a convaincu que c'était le seul sens à donner aux passages cités dans la note. Les tuniques ordinaires sont également larges dans toute leur longueur, et ne s'appliquent juste au corps qu'au moyen de la ceinture. La tunique orthostade est resserrée vers les reins, elle se soutient d'elle même, et c'est pour cela qu'on l'a nommée tunica recta. Si nous observons attentivement la tunique de notre Apollon , nous appercevons que sa partie inférieure est beaucoup plus ample que la partie qui entoure les reins.