‹ Musee Pie-Clementin (volume 3)Chapitre 21 sur 53 · PLANCHE XVI · texte numérisé non relu

PLANCHE XVI

Clio, Muse de l'H istoire*.

Ce n'est pas le moindre des avantages du Musée Pie-Clémentin , que celui de posséder seul

* Haut. 6 palmes -, sans la plinthe 6 palmes i once. Elle fut trouvée par M.r De Angelis k Tivoli dans les ruines de la Villa de Cassius, et fut achetée par ordre du S. Pontife régnant par le commissaire des Antiquités.

les statues des neuf Muses, antiques, avec tom leurs attributs distinctifs , et que presque toutes ces statues aieut été trouvées ensemble dans la villa Tiburtina de Cassius. Depuis que la trèsbelle collection des Muses, que s'était procurée la reine Christine, a péri sur mer , les amateurs d'antiquités n'osaient plus espérer d'en voir une autre, plus compiette et mieux conservée, comme est celle que nous avons sous les yeux.

Pour en donner la description, je ne veux pas m'éloigner de l'ordre établi par Hésiode et par Hérodote , et je commencerai par la statue de Clio (i). Je la reconnais au livre qu'elle tient, qu'elle semble feuilleter pour lire y comme fit Hérodote , dans les fêtes appelées Panathénées. Le livre est donné pour attribut à Clio dans les belles peintures d'Herculanum, sur lesquelles on lit les noms de chaque Muse, et ce à quoi elles présidaient (2). On voit à la vérité, dans les mêmes peintures, Calliope, Muse de l'Epopée, avec un livre à la main (5) ; mais cette ressemblance, qui pourrait causer quelque embarras dans ces ta»

(1) Hésiode, Théo g. ? v. 77.

K/W/ó t\ Eiréprti? te, QdXeid rè , Me/Ì7to,aévr re ^ Tepipixópij t', 'Eparó tê, Hoùvtind %\ OvpanrLTe$ ILaiïX 'iOTtri S\ 1

» Clio y Euterpe y Thalie ; Melpomene ?

» Therpsicore , Erato ; Polymnie y Uranie et Calliope.

(1) Pitture d' ErcoL, t. II ; pl. 2 et suiv. jusqu'à la 9. (5) Id. pl. 9.

bleaux, si Ton n'y trouvait pas les épigraphes qui lèvent toute incertitude, ne présente aucune difficulté par rapport à nos statues, où l'on ne trouve qu'une seule Muse qui ait un livre , tandis que Calliope tient les Pugillares^ ou tablettes de cire sur lesquelles les anciens écrivaient avec vin style. Il est trop évident que ces objets conviennent très-bien à qui écrit des vers comme fait Calliope, et qui souvent doit effacer, changer, corriger; mais il serait au contraire inconvenable de les donner pour symboles à Clio, Muse de l'histoire , qui

Saecla retro memorat sermone soluto (1), d'un côlé peut écrire avec plus de facilité , et d'un autre a coutume de s'étendre beaucoup dans ses récits , tellement que des tablettes lui seraient insuffisantes. C'est pour cela que le sarcophage Capitolili , dont nous avons déjà parlé, le plus beau monument qui nous ait représenté les Muses avant nos belles statues , et sur lequel on distingue mieux que dans tout autre leurs différens attributs, donne à une seule Muse le livre, et que l'on doit par-là considérer comme la Muse de l'histoire , puisqu'il représente celle de l'Epopée avec des tablettes de cire.

Je ne fais pas difficulté d'assigner absolument à Clio l'histoire/ et en ceci, outre les peintures

(1) Petron. Afran. ; Éloges des Muses.

Clio saecla retro memorat sermone soluto.

citées , qui ont pour épigraphe KAEIQ ICTO- PIAN, Clio ïhistoire (i), je trouve une autorité dans le vers cité d'Afranius, l'i dille 20 d'Apulée, où il dit que

Clio gesta canens transactis tempore rcddit: et enfin le témoignage du savant scoliaste d'Apollonius, qui attribue à Clio l'invention de l'histoire (2).

(1) rat, d'Ercol, t. II, pl. 2.

(2) Scoliaste d'Apollonius, drgon.7 liv. Ili , v. 1. Il est bon de remarquer que quoique les monumens , et les écrivains soient suffisamment clairs pour pouvoir distinguer les emplois de chacune des Muses , cependant comme on observe une grande variété sur tous les sujets mythologiques , spécialement dans les auteurs anciens , aussi Plutarqûe et Diodore de Sicile , attribuent à Clio les éloges historiques; même en vers (Diodore, 1. IV, 73 Plutarqûe, Sympos. II, 5). On trouve dans l'Anthologie, liv. I, ch. 67, n. i5, une epigramma où l'on donne à chaque Muse des attributions bien différentes de celles qui sont ordinairement adoptées; j'ai cru devoir la rapporter ici :

Ìi2eió , ncûCkiyàpv m^dp^ç (leÀir^òéa poXvcriV' Y,VTéptfv? , rpayutoio yopov ^olviq^èa (povriv méXaòpettf %b$ióun (ie?J(ppova 6dp6iTOv ripe* Tepìptftópf? %apiecr<ra izópev Ts^vrifjbovaç âvXovç Tfivyç âSavdrQV 'Faparò ^toÀvrepTiéaç fyvpe' Tepipiaç ôp%v?S{ioîo TloXv^ina rtoivaoÇioç ^vpev 'Ap(iovi7?p rtdaacç Tloùvfina donzv àoidaïç Ovpaviri itokov ^vpe xaì ovpaviov yopòv darpov

» Calliope enseigne à chanter les héros ; Clio trouva la » manière de tirer des sons de la lyre 5 Euterpe dirige

Une preuve de l'emploi de cette Muse c'est son nom lui même. Diodore et Plutarque , qui lui attribuent les éloges et la poësie héroïque , s'appuyent sur le mot nkèoç qu'ils interprètent par ceux-ci, gloire et louange (i). Il n'y a pas de doute qu'on ne trouve pas le mot x/iéoç dans ce sens, et qu'il convient cependant à l'histoire qui recueille les fastes des tems passés , et qui est la dépositaire des grandes actions. Mais le sens le plus ancien, le pîus naturel du mot %Xeoçy et celui qui particulièrement est employé par

y l'art de la déclamation; on doit à Melpomene l'invention » du Barbyton; Therpsicore fait entendre les sons agréa- » bles delaflûte; Erato inventa les hymnes qui s'adressent » aux Dieux ; Polymnie unit les grâces à la danse, et donna )> l'harmonie du chant ; Uranie traça le globe , et la place » qu'occupent les astres dans le ciel ; Thalie apprit aux » hommes les jeux comiques, et les usages de la socie'te'. «

L'e'pigramme qui suit immédiatement, accorde cependant k Clio l'invention de l'histoire elle y ajoute seulement la divination:

Aa(pvoKÔ}ioi>ç (poiôoio tfapà rpmòdeaai àèM&to

» Je suis Clio , Muse de l'histoire et de la divination -7 » ma voix se fait entendre près des lauriers de Phébus » et de sa tente. «

Il faut observer néanmoins; que les poètes ont souvent par abus, employé dans leurs invocations le nom d'une Muse pour en désigner une autre , selon que l'un ou l'autre nom pouvait convenir à la mesure, ou au rithme de leurs vers.

(i) Diodore IV ; 75 Plutarque, Sjmpos. Il, 3.

Homère , exprime plutôt la renommée , la réputation, que la gloire (i). On pourra donc justement appeler Glio la Muse de la renommée , puisqu'elle la fixe dans ses écrits et la rend durable , et puisqu'elle transmet encore à la mémoire et à la postérité , indistinctement, les actions les plus mémorables , qu'elles aient mérité des éloges, ou qu'elles soient couvertes de blâme.

La pierre sur laquelle est assise la Muse, peut être une représentation des roches du Parnasse ou de l'Hélicon , et nous rappelle le nom de Nymphes que Virgile donne aux neuf soeurs (2). Son vêtement consiste dans une tunique à manches étroites, qui viennent jusqu'au coude, et qui sont attachées par diverses boucles , ou petits boutons } et cette tunique était appelée par les anciens uao'^a/ioTÔç yvxòv, tunica axillaris (3).

(1) Homère, //. B; v. ^86, Tî, v. 364, Odissee Iï V- 461 ; f v. 157. Le premier exemple, est:

'lifieïç M x?«éoç ôiov âxovofùtv ovtiè %i ïïpev

?) Nous n'écoutons que la renommée 7 et ne connaissons » rien pour l'avoir vu 5 »

ce que Virgile a traduit dans l'Enéide, I. VII, v. ^61:

Ad nos vis tenuis famae perlabitûr aura. Nous ajouterons à cela, que le mot renommée convient presque à tous les passages d'Homère, où Ton peut l'interpréter par le mot louanges. Fulgence ; 1. I ; Mythologîcon , donne la même étymologie au nom de Clio.

(2) Virgile ; BucoL , egl. VII ; v. 21. Voyez ibid. Servius.

(3) Hésycîiius v. {iaa%a?iòv. Voyez Mazocchi ; TahuL Heracleens } p. 199, n. (42r

Par- dessus est un aulre vêtement dont elle s'enveloppe depuis la ceinture jusqu'en bas. Sa chaussure est assez remarquable ; ce ne sont pas des sandales , comme on en voit a la plupart des statues mythologiques, ce sont des souliers qui semblent être de cuir, qui couvrent les pieds, et auxquels on ne voit pas de lacets. Ces souliers, que les Latins appelaient alutae (i) , peut-être parce qu'on n'y appercevait pas d'attaches, étaient aussi en usage pour les personnes qui paraissaient sur les théâtres, ou les Muses, comme on sait, exerçaient leur empire. Je n'ai rien à dire du laurier qui leur environne la tête, parce que tout le monde sait que cette plante, consacrée à Apollon, doit convenir à ces Déesses ; mais aussi parce que la tête de cette statue bien qu'antique , et probablement d'une Muse , n'appartient pas à celle-ci , qui a été trouvée sans en avoir.

Le livre qu'elle tient mérite nos observations. La partie antique conservée, suffit pour démontrer qu'il n'est pas formé d'une peau , mais de papirus , parce que les plis sont très-marqués ,

(i) Que Valuta soit une chaussure de cuir, mince, qui couvrait tout le pied, cela est évident, et par le mot même aluta, pris souvent par les Latins pour exprimer un cuir mou et mince, comme l'expliquent les dictionnaires, et ce vers d'Ovide:

Pes malus in nivea semper caeletur aiuta. lA'tymoIogie grecque, tirée de l'a privatif, et du verbe ÀVTÔç de ÀVQ délier , est confirmée par les monumens antiques , dans lesquels on trouve de ces souliers sans laçures: je ne l'ai pas trouvée cependant dans aucun lexicographe.

e* ju'il paraît manquer d'élasticité. Cette plante fut en effet la matière la plus commune des volumes dans la Grèce , du moment que les conquêtes d'Alexandre la firent connaître; spécialement avant que Ptolomée Philadelphe, en ayant, par jalousie, défendu l'extraction, eut introduit dans la bibliothèque de Pergame, l'usage des peaux de mouton apprêtées, et qui furent pour cela depuis appelées charta pergamena (i). Si ces statues des Muses eussent été des copies de celles du célèbre Philiscus, qui ornaient les portiques d'Octavie (2), ce volume pourrait servir à faire conjecturer l'âge précis, jusqu'alors incertain, dans lequel vivait cet artiste, ét donner lieu à croire qu'il fut postérieur à Alexandre, et antérieur à Atlalus.

Je ne puis négliger un beau monument , qui appartient à Clio, qu'on trouva sous terre dans les ruines de Castro-Novo , sur le bord de la mer Tyrréniene, près de Civitavecchia. Ce monument est un therme, ou hennés, auquel manque la tête; on y lit l'inscription latine suivante: IVNONI • HISTORIAE TELEPHVS • ET • PRISCVS • DD cest-à-dire :

Junoni historiae Telephus et Prisais dedicavere. CTest une chose assez connue des antiquaires, que les anciens appellèrent Junones les Génies

(1) Pline XIII, 21.

(2) Pline XXXVI ; 4. 10

féminins. On en trouve même quelque image , fort rare, dans les monumens , comme on peut le voir dans Winckelmann (1). Il est vraiment singulier , de voir la Muse de l'histoire , qui n'est autre que le Génie, ou la Divinité protectrice de cette science^), honorée du nom de Junon. Télèphe et Priscus furent , sans doute, deux sophistes historiens qui élevèrent ce monument a Clio s Muse de la science à laquelle ils étaient attachés.

11 me reste enfin à remarquer, que la Muse Clio est , suivant mon avis , la seconde figurò placée dans le plan supérieur du has-relief de l'Apothéose d'Homère ; qu'on la distingue par le volume qu'elle tient dans la main gauche, et

(1) Monum. ant. ined.j n. 201. Winckelmann cependant donne le nom de ge'nie féminin a une demi-figure qui est eVidemment mâle , comme on peut s'en convaincre par la gravure qui est dans la Raccolta di Statue del Cavaceppi, tom. I; pl. xl.

(2) Les Muses sont les plus anciennes divinités qui pre'sidaienl aux arts et aux sciences, et même, comme l'observent les savants qui ont explique les antiquités d'Herculanum. On varia beaucoup sur leur nombre, selon la division variée des facultés de l'esprit ( Pitture â! ErcoL , t. Il ; pl. 11 ). Par cette raison , Phèdre appelle le chœur des Muses , artium chorum. Il n'y a rien d'étonnant qu'on retrouve dans ce marbre la divinité tulëlaire de l'histoire, comme il le parut à un anonyme y dans l'Anthologie romain ede l'année 1 780, de la trouver. Cet écrivain doutait encore que HISTORIAE put être le nom propre d'une femme. Les lettres D D se lisent là P. D. ; parce que la première est gâtée sur le marbre.

qu'elle est debout, près eie Calliope, qui a les pugillares ( tablettes de cire ). On appercoit le même attribut distinctif à l'histoire qui offre un sacrifice , et qui est sur un plan au dessous. Je suis en ceci d'un avis différent de celui de Schott (i), qui donne le nom de Clio à la Muse du plan duonilieu, qui tient une lyre. Ainsi sur le sarcophage du Capitole , la première Muse avec le livre i sera Clio, et non pas la septième qui tient une lyre. De même parmi celles de la tîlla Mattei (a) la Muse sculptée sur un des côtés , et qui tient le volume 3 sera plus vraisemblablement Clio, que celle avec une lyre, qui est sur la première face. J'ai cru à propos de rappeler ces monumens des Muses, qui sont les plus connus, parce qu'ils confirment et rendent cpnstans leurs attributs , leurs représentations et leurs offices.

Observations de V auteur , publiées dans le Tome VII de V Edition de Rome.

On a corrigé plus bas (planche XXYI ) l'erreur qui a été commise , au commencement

(0 Scliott j Homericae Apotheseos nova explanatio , ch. 4* Le docte auteur convient qu'il aurait pu mieux distinguer et expliquer ces images des Muses, s'il avait eu sous les yeux le» originaux. L'examen exact que j'ai fait de cette statue ? est justement la cause des opinions nouvelles que j'établis sur ces figures.

(2) Mommi. Matth. , t. IÏI , pl. xvn et xvni.

de l'explication de cette planche, sur la collection de statues antiques, possédée par la reine Christine , ainsi il serait inutile de répéter ici cette même correction.

A la page 172 où Ton a rapporté l'inscription d'un Hermès dédié Junoni Historiae, les dernières lettres sont D. D. On observera que d'autres lisent différemment : M. Gaetano Marini, très-habile , et un des savans le plus exercé à lire et expliquer les rnonumens écrits en langue romaine, assure que dans le marbre original l'inscription est terminée par ces abréviations L. D. 1. ... il ne reste de la dernière lettre qu'un trait perpendiculaire ( Aryali p. 369 ). Il ne propose aucune explication de ces sigles : il paraît que les deux premiers caractères peuvent s'expliquer Zib enter Dant.

A la page 171 j'ai parlé de l'étymologie du mot aluta -7 je reconnais comme fausse celle que j'ai donnée : si Ijo , solvo était l'origine grecque du mot Aiuta, la seconde syllabe serait brève , comme dans le nom à' Hj ppolite. Il sera plus vraisemblable de faire dériver cette étymologie de alumen l'alun, avec lequel on préparait les cuirs qui servaient à ces chaussures.

Page 1