‹ Musee Pie-Clementin (volume 3)Chapitre 24 sur 53 · PLANCHE XIX · texte numérisé non relu

PLANCHE XIX

Melpomene *.

Nous reconnaissons facilement au premier coup-d'oeil la Muse de la tragédie dans cette belle statue de Melpomène. Ce masque tragique,

* Haut, huit palmes moins deux onces ; sans la plinthe sept palmes et demie. Elle fut trouvée et achetée comme la précédente-

de forme herculéenne, qu'on lui voit dans la main droite, la beauté austère de sa figure, son front ombragé par ses cheveux , fronte comae torva (i), sa couronne bacchique , formée de pampres et de grappes de raisin , son attitude héroïque en posant le pied gauche sur une pierre , sont tous les attributs qui indiquent avec précision le genre de poësie auquel elle présidait. On né peut en effet mieux caractériser la tragédie, que par l'image de la physionomie d'Hercule , dont la massue est employée dans la plupart des monumens (2) comme le symbole de ce genre dramatique. On doit observer que la chevelure de ce masque, qui fut appelée par le Grecs oyxoç9 par les Latins superficies (5), est recouverte par une peau de lion, qui, selon Pollux , faisait partie des habillemens tragiques (4)- H semble que l'on a choisi les attributs de ce héros pour caractériser la tragédie , et de cette manière indiquer de quels personnages , et de quel genre d'action se composaient les sujets de cette poë-

(1) Ovid. Amor. liv. III , ei. 1 7 v. 11 :

Venit et ingenti violenta Tragœdia passu Fronte comae torva, palla iacebat fiumi.

(2) Sur les médailles de la famille Pomponia, et dans les Pitture d' E r colano ^ t. II, pl. IV, n. 7.

(3) Pollux IV, i35, et au même lieu Kuhn lus,

(4) Pollux IV, 117. Comme cette peau de lion ïi%$t qu'ébauchée sur ce masque , quelques personnes Font prise pour une peau de sanglier ; qui peut également convenir à Hercule.

sie. Les cheveux épars sont un signe de la tristesse qui accompagne toujours la pitié ou la (erreur , sur lesquels s'appuye tout Fart tragique : ce qui fit qu'Ausone représenta la tragédie, par l'expression de la douleur, dans ce vers: Melpomene tragico exclamât maestà hoatu (1). La couronne bacchique nous rappelle l'origine de la tragédie 3 puisque ce fut au milieu des vendanges que prit naissance la plus belle et la plus noble des inventions humaines , et qu'elle fut d'abord représentée par des paysans qu'on regarde comme les premiers acteurs.

. . • . peruncti faecibus ora {2).

Son nom même Tpay<p8ia , qui signifie chant de la chèvre , fait voir , que ces divertissemens n'étaient que la suite du sacrifice que l'on faisait au Dieu qui apprit à faire le vin , en lui immolant cet animal qui détruit la vigne. Ce fut ce qui donna lieu d'attribuer à Bacchus l'invention de la scène ; et parce qu'on le faisait présider à la tragédie , on Fadorait à Athènes sous la dénomination de Melpomène (3). Je n'ai rien donné au hazard en plaçant parmi les signes

(1) Ausone, idille XX.

(•>-) Vo'ss. Instit. Poet. tt ; îi. 11 e 12; Diodoie, I. IV, Horace, Art. poet. } v. 227.

(5) Gellio, Noct. Au. XX 7 5; Pausan. ? Attic, li v. l9 ch. 2. ALÓpvaov §è lomov noJhovoi W.sATtôfjbS'Vov l%ï Xóff TèiSâe eïf éTCoLoizep naï i A^tó/iKom Mw&yéf%p. » Us appellent ce Bacchus Melpomène par la même rai- » son qu'on nomme Apollon Musagète. #

dîstinclifs de la tragédie , la position de celte Muse, parce que le sénateur Buonarroti, un des plus savans antiquaires, avait observé, avec beaucoup de justesse , que les anciens artistes employaient ordinairement cette attitude pour représenter des Héros (i). On peut ajouter aux exemples qu'il en donne , la belle statue du Capitole , qui par ce motif ne devrait pas être prise pour celle d'un simple Pancratiaste (2).

J'ai jusqu'ici supposé que ce fut une chose incontestable que Melpomène était la Muse de la tragédie > et la plus grande partie des anciens (3) se trouvent d' accord sur ce point. Cependant le scoliaste d'Apollonius , et celui de l'Anthologie , lui attribuent l'ode (4). Nous avons vu que l'épigramme déjà citée , donne à Euterpe l'empire de la tragédie, à Melpomène le barbython. Peut-être l'étymologie de son nom, qui signifie Chantante , a-t-elle donné lieu de lui attribuer la poësie dé l'ode qui se chantait,

(*) Buonarroti, Osservazioni sopra alcuni medaglioni ? piëf. p. vin.

Museo Capitolino, toni. Iìì; p!. 61.

(3) Petroo. Afran. , Éloges des Muses:

Melpomene reboans tragicis fervescit jambis.

Ausone ? idilli cité. Les Peintures à! Herculanum portent MEAnOMENH TPAP&AIA.N , Melpomene tragœ-

diari i.

(4) Le Scoliaste <TApo!ionms; Argon. III, v. 1 ; et le Scoliaste de l'Anthologie 7 liv. I 7 ch. 67, epigr. Q&al

ÎÊov&at uai oïaL

quoique ce nom convienne beaucoup mieux à la musique , dont les anciens faisaient usage pendant l'action tragique théâtrale. Si leurs écrivains ne nous en eussent pas parlé , nous eussions pu le soupçonner par la mesure métrique de la poesie dramatique des grecs. Le vêtement de celte Muse est une tunique longue, Talaris, dont les manches viennent aux poignets j elle a dessus un Peplum ou tunique plus courte , et enfin la Sjrrrna théâtrale y très-singulièrement grouppée autour d'elle. Le poignard qu'elle lient dans sa main gauche, bien qu'il soit moderne, n'est pas là au hazard. En outre que Ton voit Melpomene ainsi représentée dans plusieurs figures antiques , on en trouve une trace dans une pareille statue en fragments, qui fut jadis à la villa Madama , et qui a été transportée dans le palais Farnese à la Lungara ; et cette seconde statue sert à prouver encore plus la célébrité dont jouissent les originaux de ces statues des Muses. Celle dont nous nous occupons, avait été anciennement restaurée , et l'artiste chargé du travail , avait changé son épée en uue massue , dont il s'est conservé des traces dans quelques morceaux de fer rouillés qui se trouvent sur le bras gauche : on a restitué à présent sur le bras son ancien symbole. Elle n'est pas chaussée du cothurne , mais d'un simple soulier; espèce de chaussure déjà observée par nous dans d'autres statues des Muses (r).

(i) Voyez la Clio , p], XVI.

Afin de suivre la méthode que nous avons adoptée pour reconnaître chacune des Muses, dans les plus célèbres monumens , je dirai que dans l'Apothéose d'Homère , Melpomène est la figure de femme voilée , qui est placée le plus près de Jupiter, vers lequel elle tourne le visage. On la connaît h son cothurne très-haut, comme on le voit clairement sur le marbre , et au voile qui lui couvre la tête, comme dans le même bas-relief ; on voit sur le plan le plus bas de la composition , la tragédie représentée avec Tépigraphe grecque TPAI\QAIA > tragœdia. Schott l'avait prise pour Polymnie, Cuper pour Calliope, ou pour Mnémosine , mère des Muses. Ce qui a pu empêcher ces savans de distinguer dans ces figures l'idée de l'artiste > c'est que la gravure qu'on en a fait, ne représente pas le cothurne; et ils eussent évité cette erreur, en examinant avec plus d'attention le marbre original.

La Melpomène du sarcophage du Capitole est aussi gracieuse que singulière. Son masque tragique, élevé sur son visage, lui sert comme de coiffure et d'ornement de tête , et elle est chaussée de très-hauts cothurnes (i\ Ce qui

(i) Le savant commentateur du tome IV du Musée Capitolin 7 n'ayant pas observé les cothurnes que porte cette Muse ; et qui sont réellement de ceux dont on se servait pour agrandir la taille des auteurs tragiques ; et qu'on a negligé d'exprimer dans la gravure du bas* relief) il a changé Melpomène en Thalie, On doit , à

s'accorde mieux à notre sentiment , c'est qu'on la voit dans la même position que notre statue, c'est-à-dire le pied élevé sur une pierre, et ceci nous prouve encore davantage que ce n'est pas sans quelque dessein mystérieux que l'artiste lui a donné une pareille attitude.

Melpomène est la seconde Muse dans la face du sarcophage du Musée de la villa Mattei; on la peut reconnaître au masque tragique qu'elle a dans la main droite , et à son vêtement ceint par une grande écharpe (i).

propos de ces hauts cothurnes, se rappeler ce vers d'Horace :

Magnumque loqui , nitique cothuriio.

Winckeltnann , Monum. ant. ined. , pag. 'i47> a explique un beau bas-relief de la villa Panfili , qui represente une scène tragique , et il a observé, que le protagoniste qui a un masque et la massue d'Hercule, est vêtu d'un habit à longues manches, avec une large ceinture, et que ses pieds sont chaussés de cothurnes dont la semelle peut avoir jusqu'à quatre doigts de hauteur. À ce sujet, on voit cité par l'habile antiquaire, le vêtement de la Muse tragique sur le sarcophage du Capitole ? qui est en tout semblable , mais la description se rapporte à. la dernière figure et non à la seconde du bas-relief, comme on pourra s'en convaincre chaque fois qu'on comparera cette description avec le monument. Les masques du marbre Capitolin sont très-caractérisés j car celui qui se voit sur la tête d'une des Muses est évidemment tragique et par la manière dont sont arrangés les cheveux, et par sa physionomie : l'autre masque qui est entre les mains de la seconde Muse , est certainement du genre comique , comme l'indique la caricature de ses traits, (i) Monum. Matth. toni. III, pl. 17,

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