PLANCHE XXV
Uranie assise *.
Si cette charmante statue est d'une proportion inférieure aux autres , elle les surpasse toutes, sans doute , par la beauté et la délicatesse du travail. Elle fut trouvée , comme les autres, dans la campagne de Cassiano; et quoique l'on regrette la perte de sa tête et des
* Haut, quatre palmes moins deux onces y sans la plinthe trois palmes deux tiers. Elle fut trouvée dans les fouilles du" plan d'oliviers Tiburtin du docteur Matthias ; qui furent ouvertes par ordre du S. Pontife régnant.
bras, il reste assez d'indices pour la regarder comme mie des Muses; mais je penserais qu'elle n'a pas fait partie de la collection trouvée, et je m'appuye en cela sur la différence remarquable de grandeur qui existe entre elles , et sur la différence du style. Les autres Muses, admirables par l'invention et la composition générale, avaient les têtes rapportées et amovibles, d'un travail gracieux, élégant, comme on peut s'en convaincre par les (i) trois têtes qui se sont conservées ; mais le reste de la figurç , quoique de bon goût, ne présente pas la même perfection. Enfin elles sont telles, que nous pouvons les regarder comme de très-belles copies d'excellens originaux. La présente statue , dont la tête avait anciennement fait partie du corps du même bloc, est si délicate dans l'exécution , si gracieusement drapée et avec goût, et si parfaitement travaillée jusques dans les parties les moins importantes , que nous ne pouvons nous dispenser de l'indiquer comme un original précieux. On l'a restaurée pour en faire une Uranie, parce que précisément il ne se trouvait pas d'Urauie parmi les Muses Tiburtines , et parce qu'on ne découvrit aucune trace qui indiquât qu'elle eut une lyre ou des tablettes , ou un livre ; et enfin parce que rien ne laissait appercevoir qu'elle
(i) Les trois Muses, dont les têtes ont été' conservées, sont Thalie ; Melpomene et Polymnie.
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eut représenté une autre Muse, et sa position assise sur une roche , comme toutes les autres Nymphes du Pinde , ne laissant aucun doute qu'elle ne fut une de leurs compagnes. Ce qu'il y a de particulièrement remarquable dans cette excellente figure , c'est son vêtement , autant par le style noble et agréable avec lequel il est traité, que par le genre d'habit sous lequel elle est représentée ; qui est une de ces tuniques plissées, que les Grecs appellaient 'JtoIiÒqtòc, comme déjà nous l'avons observé: mais il y a ceci de très-singulier dans notre marbre, que la draperie change envin n depuis la moitié de la taille, où l'on apperçoit clairement des coutures , et que l'étoffe de la moitié inférieure de la tunique est sensiblement plus grosse que celle de la partie supérieure , que l'artiste a représentée d'un tissu fin et transparent. Je n'ai trouvé ni dans les monumens, ni dans les auteurs , aucune trace d'un pareil usage dans les vêtemens. Pollux, à la vérité, nous parle de la tunique dite Katovanr) , catonace , parce que sa partie inférieure était faite de peaux (i). Xenophon fait mention d'une autre tunique qui n'était plissée que depuis la ceinture jusqu'en bas (2). Ces exemples peuvent nous rendre moins surprenante cette différence d'étoffes dans le même habit ; mais ils ne nous apprennent
(t) Pollux, Onomast. VII, 68.
{2) Xénopho/i, liv. YH? JJaiâelaç.
rien de ce qu'il nous importe de savoir pour le monument que nous avons sous les yetix. Je liazarderai mes conjectures à ce sujet ; savoir, que si La partie supérieure de la tunique était transparente , celle depuis le milieu jusqu'au bas , n'est d'une étoffe plus épaisse, que pour conserver la décence que les anciens ont toujours observée dans les images des vierges Déesses de l'Hélicon ; caractère que nous avons fait remarquer ailleurs, sans doute, pour éviter la censure qu'excitaient de la part des moralistes (i) de tels babits transparens, que les Latins appelaient Coae vestes, vitreœ, et pellucidae , et que les Grecs nommaient xiiidspucò. , ou TapavtLviôiG'j (2).
La chaussure de notre Uranie est aussi trèsremarquable. Ce sont des sandales attachées sur le pied nu par des bandelettes , qui fixent une semelle , laquelle est d'une hauteur peu commune, et presque semblable aux cothurnes tragiques que l'on voit sur beaucoup de mo-
(1) Seneque, epist. 90, condamne lias nostri temporìs teìas , quibus vestis nihil caelatura conflcùur, in qua non dico miliam corpori auxilium , scd nullum pudoris est. Horace, 1. I, sat. 11 f à propos des habits dont se servaient les courtisannes ; dit:
Altera ml ohstat Cois tibi : pene vider e est > Ut nudam.
"t'oyez encore Claudien De conf. Prof, et Olyb* v. 225.
(2) PoHux, Onomast. VII, 49 e 76,
numens cités déjà. Quoique par cette raison on pourrait donner à sa chaussure le nom de cothurne , je crois cependant y reconnaître plutôt des sandales Thyrréniennes , qui sont décrites par Pollux précisément comme celles-ci (i). Le même écrivain ajoute , que telle était la chaussure de la fameuse Pallas de- Phidias , de sorte qu'elle ne doit pas être iiTconvenahle pour une Muse, laquelle en cette qualité est nécessairement amie de Pallas , mais bien plus encore , parce que celle-ci préside aux sciences ; aussi se trouve-t-elle jointe à Pallas dans une des belles peintures d'Herculanum (2).
La tête, qui a été rapportée, mérite aussi l'attention, parce qu'elle est antique. On la voit ornée sur le devant, d'une plume, qui n'est pas une chose extraordinaire aux têtes des Muses (3), Elle y est comme un trophée de la victoire
(1) La description de Pollux dépeint les sandales d« notre statue , h VII , segm. 92. Tvppfpma, vo xarrv^ia hv'kivov, TerpaòdmvAGp. oï êè ï^âvTsç êrjri%pv<roi. ouv~ èâ?uov yàp rLv d'avrò <S>e$iaç rip'A^^vdv.
«Les Tyrrëniens avaient une semelle de bois, épaisse 0 de quatre doigts, avec des courroies dorées, parce que » cette chaussure était du genre des sandales. Phidia* » donna celte chaussure a Minerve. »
(a) Tom. VII des Pitture d Eì colano P pl. II.
(5) On voit 7 pl. XXX IX du Musée Capitolin ? une belle statue d'une Muse que Ton peut croire être Tiialie , parce qu'elle a son manteau qui passe sur l'épaule gauche et dessous la droite, comme les Romains por-
qu'elles ont remportée'sur les Syrènes, ou comme un souvenir de la punition infligée aux orgueilleuses soeurs de Piérus, qui furent transformées en pics pour avoir osé les défier au combat du chant. Quel que soit celui de ces motifs qu'on adopterait, on exclura toujours celui qu'a designé Aldovrande, qui crut qu'on avait paré la tête des Muses, parce qu'elles font voler à la postérité les noms des héros et des poètes (i). De pareilles allégories ne peuvent plus être présentées à la critique dans un siècle éclairé comme le nôtre.
Observations de V auteur , publiées dans le Tome VII de V édition de Rome.
J'ai depuis observé le style très-singulier de la draperie de celte statue, qui est aujourd'hui dans le Musée de Paris , et je me suis convaincu que la tunique n'est pas composée de deux étoffes différentes , une plus grosse, l'autre plus fine , mais bien , que la partie inférieure de ce vêtement est doublée , sans que celle supérieure le soit. J'ai aussi remarqué que cette tunique est d'une longueur extraordinaire , et par cette raison je la crois la Sirma théâtrale \ d'où je
taient leur toge \ elle est semblable à la Thalie des tableaux cTHerculanum ; et à celle du sarcophage Capitolili* (i) Aldovrande, pag. 3g ; parle de trois statues de Muses , avec des plumes sur la tête ; qui e'taient dan$ la maison de M.r Pierre de Radkibus in Borgo.
conclus que la statue représentait Melpomene , d'autant plus que c'est à elle que convient 1^ hauteur des semelles que l'on trouve à sa chaussure.
En 1808, on apporta de Charlottenburg au Musée de Paris, les Muses qui ornaient jadis la galerie du cardinal Polignac , et que les frères Adam, sculpteurs français, restaurèrent de manière* que toutes ces figures représentassent la fable d'Achille à Scyros, j'y reconnus Melpomène qui était dans la même attitude que la nôtre (pl. XIX), mais dont il ne restait que la partie inférieure du torse et une partie des cuisses. Cette statue, que les sculpteurs modernes cités ont transformée en une Déidamie ayant un genou en terre , offre dans sa tunique la même particularité que nous avons observée dans l'Uranie assise , c'està-dire, que depuis le milieu jusqu'au bas elle est doublée , et la partie supérieure transparente. D'où j'ai tiré la conséquence, que cette espèce de tunique est particulière à Melpomène, que probablement elle était en usage pour les acteurs tragiques , afin qu'une tunique trop claire ne laissât pas appercevoir l'énorme hauteur du cothurne , faisant paraître les jambes courtes, et mal correspondantes à cette stature artificielle que Jes acteurs tragiques empruntaient de leur costume.