‹ Musee Pie-Clementin (volume 3)Chapitre 31 sur 53 · PLANCHE XXVI · texte numérisé non relu

PLANCHE XXVI

Calliope *ì

La Muse , dont la physionomie sérieuse annonce qu'elle est plongée dans une profonde méditation , qui pose sur ses genoux des tablettes cirées, que les Latins appelaient Fugillares , ièivàiiïitè , et Ti'pàmiïfç , Penacides chez les Grecs , qui tient sa main droite ( dans laquelle on voyait anciennement le style ) élevée , je ne puis dire si elle se disposait à tracer ses pensées sur la cire , ou à effacer ce qu'elle venait d'écrire; cette Muse est, sans contredit celle de la poésie. Telle était précisément l'attitude qu'avait ; le sensible Euripide lorsque Lais le rencontra dans les jardins de Corinthe , où il composait des vers (i)- telle devait être aussi, peut-être.

* Haut, cinq palmes trois quarts ; sans la plinthe cinq palmes ? un quart. Elle fut trouvée a Cassiano près de Tivoli et achetée comme les autres.

(i) C'est ce que nous apprend le poëteMacone, dans Athénée, XIII,

Kàida ùéyvo-i t??v KopivSlav rtorè ¥Jbpi%ìdriv ìdovaav Iv '7&pÇ® tivi

Fuftovr' - t. %.

» On raconte qu'un jour la Corinthienne Lais trouva » par hasard dans un jardin Euripide qui tenait ses ta- » blettes ; et qui, ayant son stylet élevé, semblait méditer » et occupé k écrire. »

celle de l'élève le plus favorisé de Calliope , lorsque sur les bords du Mêlé, qui l'avait vu naître , il écrivait sur les tablettes placées sur ses genoux , comme il le dit lui-même , ces vers , qui devaient être admirés par les générations futures (i).

Il faut lire les belles notes sur la pl. XV du t. lit ries antiquités d'Herculanum , qui parlent du style ou graphium dont on se servait pour écrire sur les tab ettes. On sait aussi que le mot latin exarare dénote précisément cette manière d'écrire ; et que le style était pointu d'un bout et de l'autre terminé en forme de palette ou de ciseau, pour appi ani r la cire quand on voulait effacer ce qui était tracé 7 d'où vient que pour exprimer cette action , on employait cette expression , slilum vertere. On remarque à notre statue une partie de ses tablettes avec leur bord qui est antique.

(i) Homère, dans la Batracomiomachia , parlant de son ouvrage :

Ov reòv h dè?jtoi<riv ê^oîç içri yovvatrb Srixa. » Ouvrage nouveau que je trace sur les tablettes que » soutiennent mes genoux. »

Tous les lexicographes nous apprennent que $e2fV0Î , delti, sont les tablettes, pugillares , lesquelles étant anciennement d'une forme semblable à la lettre grecque A delta ^ en prirent le nom. Voyez le Trésor de Henri Etienne au mot (fèXroç. Un passage d'Aristophane mérite d'être ici rapporté, @8(7(A0(pÒf>. v. 789:

TitvdxQP Î;s(ttôv AEATOl

AéÇaoSîe çuifyç ôÀxovç

Ktfpvnaç èf.iôv (lóftSov.

>> Tablettes couvertes d'une cire bien dressée } apprêtez » vous à recevoir sous l'empreinte de mon style mes » pensées véridiques. »

Musée Pie-Clém. Vol I. i5

Donc si depuis Homère jusqu'à Horace, les poètes ont toujours tracé leurs vers sur de pareilles tablettes , qui , leur offrant la facilité d'effacer ce qu'ils avaient écrit, les excitait par -là à faire les corrections et les cliangemens, sans lesquels il n'est pas d'ouvrage , quel qu'il soit, qui puisse mériter d'être lu (i\ aucun symbole ne pouvait convenir mieux à Calliope, qui préside à la poesie (2), et particulièrement à la poésie épique (3): ce qui la fit regarder

Il est donc évident que Salvini a mal traduit %V déX- TOKTIV , sur le papier.

(1) Saepe stilum vertas iterum , quae digna legi sint Scripturus. Horace.

(2) Le Scoliaste d'Apollon au commencement du lit liv. Argonaut. KaKÀiofti? Ttol^aiV , Calliope la poésie* Et Petron. Àfran.

Calliope doctis dal laurea serta poëtis. (5) Ausone; idyl. XX :

Carmina Callìope Ubris heroica mandat.

L'épi gramme de l'Anthologie, liv. I, ch. 67 :

» Calliope enseigne à chanter les héros. » - C'est par cette raison que Calliope, selon Eustathius ; est îa Déesse et la Muse qu'Homère invoque au commencement de l'Iliade et de l'Odyssée. C'est d'elle qu'a voulu parler Virgile dans ce vers qui commence l'Eneide :

Musa mihi caussas memora,

et il l'invoque sous son nom dans le vers 5^5 du 1. IX lorsqu'il dit :

Vos , o Calliope, precor aspirate cementi.

comme la compagne des rois , et comme la mère de Fauteur de l'Iliade (i). On a dû se servir des tablettes pour exprimer en sculpture ce genre de poésie , parce que Homère, le plus grand compositeur de vers héroïques , a dit qu'il les écrivait èv déhroimv^ sur les tablettes, et parce que la poésie lyrique et dramatique, qui devaient être chantées ou représentées sur la scène , peuvent se faire distinguer par d'autres signes , qui les caractérisent invariablement , comme la lyre , la guitare, et les masques : il n'y avait donc à donner à la Muse de la poesie épique qui doit être récitée, que des tablettes, sur lesquelles on compose , ou un volume , sur lequel on écrit. Les anciens peintres des tableaux d'Herculanum lui ont donné un volume , et pour cela ils ont eu besoin de placer l'épigraphe KAAÀIOITH IIOIHMA, Calliope le Poème (2) , pour la distinguer de Clio , qui a dans ces peintures le même at-

(1) Hésiode nous apprend , Théogon. > v. 79 et 80:

. . . il de itpotpepEaTaTri Igtiv aitaaeQV

(lèv <yàp jîa&iXëvmv ap? aâoioioiv ôrtijdeL

» C'est la plus digne des neuf sœurs , celle qui accom- » pagne les rois respectables. »

L'auteur anonyme d'une ëpi gramme sur la statue de Calliope, dit que Calliope allaita Homère. Celte épi gramme, faite en l'honneur d'un certain Cirus de Panopoli$; poète , se trouve dans l'Anthologie , 1. IV, ch. 12. (a) Pitture d'Ercotano, toni. II, pK 9.

tribut. L'artiste qui a sculpté notre Muse , a plus ingénieusement observé, suivant l'usage le plus ordinaire que Ton remarque dans les monumens , pour ne pas confondre la Muse de la poësie épique avec celle de l'histoire , de donner un volume à Clio , et des tablettes cirées à Calliope. Ainsi, en appliquant un juste caractère à ses figures sans recourir aux inscriptions , mérite qui est particulier aux arts du dessin , il offre aux jeunes poëtes une leçon utile , en leur enseignant que ce qui s'écrit en vers , exige plus de reflexion et de maturité que les ouvrages en prose. Cette idée est exprimée avec talent dans sa Calliope , à laquelle il ne s'est pas contenté de donner les tablettes et le style , mais en imprimant sur son visage le sentiment de la rêverie et de la méditation, ce qui mérite l'admiration de tout amateur des beaux-arts , il a atteint le but et obtenu l'effet le plus sublime, celui de peindre sur la figure les passions de l'âme ou la profondeur de la pensée.

On retrouve dans les bas-reliefs les plus remarquables, qui représentent les Muses, les tablettes à Calliope. La seconde Muse du premier plan de l'Apothéose d'Homère , tient aussi des tablettes , lesquelles n'ont pas été reconnues par les savans érudits qui ont décrit ce marbre. Calliope, sur le sarcophage Mattei , a le même attribut, comme l'a observé le docte

abbé Àmaduzzi, qui a expliqué ce bas-relief (i). Enfin on voit les tablettes à la septième Muse du superbe bas-relief Capitolili, quoiqu'on Fait prise pour Polymnie , faute d'avoir fait attention à ce symbole qu'elle a dans la main gauche (2). Notre Muse est également représentée dans une des peintures d'Herculanum j et pour dissiper toute incertitude sur ce sujet , le même tableau nous offre le portrait d'un poëte couronné de lierre et qui a un volume entre les mains (3).

Cette belle statue, dont nous nous occupons, est semblable à celle de la Calliope de la collection de la reine Christine , qui n'a pas péri , comme nous l'avons dit ci-dessus i mais qui se conserve à présent dans la délicieuse Villa d'Aranjuez. Les symboles que l'on trouve dans celle-ci , sont modernes , et différens par-là de ceux de notre statue ; mais tout le reste est semblable , 1' attitude de la Muse \ et la belle manière que l'on remarque dans la draperie.

Comme nous avons quelquefois parlé, en expliquant ces statues , des Muses qui sont graveés sur les médailles de la famille Pomponia , il n'est pas inutile de les repasser toutes , pour distinguer sur chacune les différentes Muses.

(1) Monum. Mfltthf, tora. 311 , pi, 17.

(2) Museo Capitolino , toni. IV, pl. 26 et suiv (5) Pitture d'Ercolano, t. IH ; pl. 45.

C'est ce qu'a déjà essayé de faire Beger, mais il n'a pris pour guide 5 que l'épigramme de l'Anthologie , que nous avons citée à propos de Clio^; c'est par elle, comme nous l'avons fait observer, que plusieurs antiquaires ont été entraînés dans l'erreur , parce qu'elle s'écarte trop des opinions les mieux établies. Pour me faire mieux entendre, je les suivrai dans l'ordre où elles sont placées dans la gravure du Trésor de Brandebourg (i). La première médaille présente d'un coté la tête d'Apollon , de l'autre l'Hercule Musagète , avec l'épigraphe HERCVLES MVSARVM ; sur celle-ci il ne s'élève aucune incertitude. La seconde offre d'un côté une tête de Muse couronnée de laurier / comme toutes celles qui vont suivre ; on voit sur le champ un volume , dont les cordons sont voltigeans (2) ; sur le revers est une figure en pied, qui tient aussi un volume. Cette Muse , à mon avis , est Clio ; Beger la croit Calliope. Il serait possible cependant , que cette figure exprimât l'une et l'autre ; car ce livre est un attribut commun à toutes deux , dans les tableaux d'Herculanum (3),

(1) Thes. Brandenburg. Beger i , pag. 5^6.

(2) Les auteurs des Pitture d1 Ercolano ont parle en de'tail des cordons qui liaient les anciens volumes > à propos de l'explication qu'ils ont donnée de Clio qui a un livre semblable dans la main, et d'autres pareils qui sont dans la cassette.

(3) V. le tom. II y pl. 2 et g; où les Muses près desquelles on voit les noms en grec, ont aussi les mêmes attributs.

et on ne trouve que huit Muses seulement dans les médailles de la famille Pomponia. Sur le champ de la troisième est gravé le Plectrumy comme Hawercamp l'a observé (i), et le revers présente la Muse jouant de la guitare quelle tient sur une colonne , c'est sans doute Erato , et cependant Beger la prend pour Clio. La quatrième est Uranie; un astre gravé sur le champ est près de sa tête, sur le revers, on la voit qui indique avec le compas #les circ'es, tracés sur un globe , posés sur une espèce de trépied. Sur la cinquième médaille est une Muse sans aucun attribut, qui a la main droite enveloppée par son manteau ; et du côté de la tête on voit une couronne de laurier dans le champ. Je crois y reconnaître Polymnie , quoique Beger en fasse une Erato. Le laurier, qui est un attribut commun à toutes les Muses , est ici donné à Polymnie , parce que l'usage avait été de la représenter dans les anciens monumens sans aucun attribut qui lui fût particulier. La sixième médaille nous présente Thalie , que l'on reconnaît à la charrue , gravée dans le champ ; elle est l'emblème de l'agriculture h. laquelle cette Déesse présidait • ce que les érudits n'ont pas remarqué ; le second attribut est le masque comique quelle tient. A la massue , et au masque tragique , on distingue, dans la septième médaille, Melpomène appelée Euterpe par Beger. Cette Muse

(i) Thes, Morellian. famiL Rom. gens Pomponùi.

est suffisamment caractérisée par le sceptre placé dans le champ derrière sa tête. Cet attribut , qui appartient à la Muse de la tragédie, est donné aussi aux acteurs tragiques par Pollux (r) Sur la huitième médaille est Terpsicore , Muse de la lyre, proprement dite, dont l'origine est indiquée par la tortue gravée dans le champ supérieur , tandis qu'au revers la présente prête à jouer de cet instrument , dont elle faisait ses délices ; Beger la nom ne Melpomene , ou Polymnie. La dernière médaille est la Muse Euterpe , que Beger nomme ïerpsicore : on voit dans le champ deux flûtes croisées en X , et sur le revers elle est représentée avec une seule flûte à la main. Les motifs qui nous ont déterminé à leur donner ces dénominations , sont ceux que nous avons indi »ués , en expliquant chacune des statues des Muses , et ils sont établis sur la comparaison que nous avons faite des écrivains avec les monumens , et principalement sur les images des Muses , près desquelles se sont trouvées des épigraphes grecques : la plupart sont celles qu'on admire dans les peintures d'Herculanum , que le Vésuve , après les avoir ensevelies sous ses émissions volcaniques, nous a cependant conservées pendant tant de siècles, pour en faire un don brillant et inespéré au nôtre et au souverain de cette belle partie de l'Italie.

(i) Pollux, Onomasl*) i« IV, segm. 117.

Observations de V auteur, insérées dans Le Tome VII de Védit. de Rome.

On a parlé, p. 23^, particulièrement des fresques d'Herculanum , qui représentent les Muses avec des épigraphes grecques , indiquant leurs noms et attributions ; je dois prévenir mes lecteurs, que ces monumeus précieux pour les érudits se trouvent actuellement à la Malmaison, dans le cabinet de S. M. l'impératrice reine ( Joséphine Buonaparte ).

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