‹ Musee Pie-Clementin (volume 3)Chapitre 34 sur 53 · PLANCHE XXXI · texte numérisé non relu

PLANCHE XXXI

Diane d'Ephèse *.

L'image 'extraordinaire de la déesse que cette estampe nous présente pourrait nous causer un singulier étonnement, si nous n'a-

(i)V. la Metalloiheca de Mercati, armoire X Apollon , et les notes d'Assalti qui à ce sujet cke Scaliger.

* Haut, neuf palmes et une once ; sans la plinthe huit palmes ; une once. Le commissaire des Antiquités Tacheta ; par ordre de S. S. régnante, de M. Volpato, célèbre graveur. Elle avait été' trouvée par M.r Gavino Hamilton dans le territoire de Tivoli sous les ruines de la Villa Adriana, au fond d'un petit lae appelé Pantanello, que cet Anglais avoit fait dessécher pour en retirer les antiquités qui y étaient ensevelies.

vions pas appris déjà à connaître dans beaucoup de monumens le simulacre mystique de la célèbre Diane d'Ephèse. Puisqu'elle ne nous offre rien de nouveau , nous nous bornerons donc à examiner rapidement les rapports qu'ont avec elle beaucoup d'attributs dont elle est chargée. C'est avec raison que Gronovius se plaint des antiquaires , qui au lieu d'expliquer tous ces symboles, par les idées théologiques et mystérieuses qui regardent cette déesse , ont réuni ensemble différentes divinités , en transformant la déesse des Ephésiens tantôt en Cérès , tantôt en Isis , ou en Cybèle (1). Quoique nous n'ayons pas été initiés dans les mystères de Diane Ephésienne , nous pouvons cependant , d'après un passage de S. Jérôme , deviner quel était le système des payens, relativement à cette image ; c'est-à-dire qu'ils y voyaient un emblème de la nature. Voici comment s'exprime le Saint-Père dans ses doctes Commentaires sur l'épître de Saint-Paul aux Ephésiens ; Dianam multiniaminiam colebant Ephesii , non hanc venatricem , quae arcum tenet , atque succincta est , sed illam multimammiam , quam graeci TroûvfiaaTOP vocant , ut scilicet eoe ipsa quoque effigie mentirentur, omnium eam bestiarum et viventium esse nutricem. Cela est suffisant pour nous apprendre

(1) V. Gronovius dans la préface ; t. VII du Tesoro delle antichità greche, pag. 18.

que la Diane d'Ephèse était une figure mystique- de la Nature , ou , si l'on veut , de la Terre , unie avec la Nature, qui est la nourrice de tout ce qui existe dans le monde habitable*

Ayant établi ce principe , nous entreprendrons d'expliquer tout ce que cette bizarre figure nous offre de mistérieux. D'abord sa forme nous indique l'ancienneté du simulacre. Nous savons que dans les temps les plus reculés , on adorait comme images des divinités , des pierres taillées , en forme de bornes , de pyramides , de colonnes ; aussi apercevonsnous dans la forme de notre figure quelque chose qui rappelle ces idoles grossièrement façonnées, auxquelles le goût, se perfectionnant, peu-à-peu ajouta d'abord une tête , ensuite détacha des bras, sépara les membres, et enfin distingua , quoique d'une manière très-informe , les différentes parties du corps.

Si Ton veut reconnaître dans cette figure un monument de l'art chez les Egyptiens , qui dans ces temps très-anciens a pu influer sur les arts de la Grèce et de toute l'Asie , je n'hésite pas à y trouver le style égyptien de cet âge , où leurs images étaient enveloppées dans des bandes , peut-être ? à l'imitation de leurs momies. Ce corps informe du simulacre fut ensuite enrichi de différens emblèmes, qui avaient tous quelque analogie avec l'idée que ces peuples s'étaient formée de la nature de leur déesse. Yoila comment je crois pouvoir

expliquer toutes ces bandelettes qui l'enveloppent, et dans lesquelles quelques-uns ont cru reconnaître les vittae de Gérés , ou les cercles célestes , et jusqu'aux phases de la lune.

Cette très-ancienne idole étant de bois , l'ouvrier, car on ne peut dire le sculpteur, n'avait osé lui détacher les bras du corps sans leur donner un soutien : c'est pour cela qu'on les voit sur les médailles et les pierres gravées , appuyées comme sur deux bâtons , qu'on appelait dans ces temps antiques Veru, parce qu'ils ressemblaient aux pieux qui servaient à la chasse, et qu'ils convenaient par cette raison à Diane (i). Minutius Félix nous le confirme dans un passage, qui ayant été altéré par des critiques , fut ensuite exposé et soutenu suivant sa véritable leçon , par Lucas Olstenius. Voici les paroles de Minutius : Diana Ephesia mammis multis , et verubus exit nota. Cette description est appuyée par toutes les médailles antiques qui la représentent avec les bras soutenus de cette manière. Mais notre marbre n'ayant pas conservé ces parties , il n'a pu nous offrir cette particularité.

La tête de notre Diane est couronnée par des tours (2), ce qui la fait ressembler à Cy-

(1) V. dans le tom. VII du Tesoro Gronovlano la dissertation de Lucas Olstenius: De fulcris ? seu verubus Dîanae Ephesiae appositïs.

(2) Ces tours , et une partie inférieure de la statue 7 sont une restauration moderne, qui a e'té copiée de plusieurs images antiques de la Diane d'Ephèse.

hèle, à celle de Y Orbis terrarum , et de l'OI- KOYMENH (0, ou de Y Univers , et elle est ornée ainsi : Excelsis munita locis , quia sustinet urbes (2) , comme symbole de la Terre, qui étant , selon l'opinion commune , la mère de toutes les choses qui existent ici-has , pouvait aussi être prise indifféremment chez les anciens pour la Nature elle-même ; avec d'autant plus de raison , que quelques philosophes prétendaient qu'elle avait formé le Soleil (5). Le grand disque qui environne la tête n'est pas un voile , comme Fa cru le père Ménétrier , mais un nimhe , tel qu'on avait coutume d'en mettre un autour de la tête des Dieux (4)- Le bord relevé qui le termine fait aussi voir que ce n'est pas un voile , lequel est bien autrement disposé et travaillé sur les monumens dans lesquels on trouve Diane voilée. Ce disque pourrait être aussi l'emblème de la

(1) Cybèle est représentée couronnée de tours dans beaucoup de monumens de tout genre -, Y Orbis terrarum dans des médailles impériales j la OIKOTMENH ou l'Univers dans le bas-relief de F Apothéose d'Homère.

(2) Lucrèce.

(5) Lucrèce? liv. V; v. 655 et suiv. ; Diod. de Sicile, liv. XV IL

(4) Servius ? liv. III.de l'Enéid, vv. 55. Proprie nimbus est y qui Deorum j vel Imperatorum capita quasi clara nebula nubere fingitur. Mamertin ; parlant du nimbe dans le panegiriche de Maximilien ; se sert de ces paroles : Et fulgor 7 et Ma lux divinum verticem claro orbe cornplectens.

lune , que Fon retrouve souvent dans les antiquités égyptiennes (i); et le nom de {leno'xoï ou lunettes, que ces nimbes avaient près des Grecs , est une nouvelle probabilité pour notre conjecture (2).

Le simulacre de la déesse étant orné de figures de différens animaux , quelle produit et nourrit, il ne faut pas être surpris s'il s'en trouve qui avoisinent le nimbe: ceux-ci sont pourvus d'ailes , et c'est pour cela qu'ils ont été placés dans la partie la plus élevée de la figure; il paraît que ce sont des aigles, des griffons et d'autres animaux monstrueux semblables. On voit les lions sur les épaules et sur les bras ; mais ce qui mérite le plus d'être remarqué , c'est le sein et le collier de la déesse. Ce sein est formé de seize mamm elles (5) , symboles de la propagation et de la fécondité. Le collier , qui a la forme d'un croissant , est garni de glands , sous un cordon de différens fruits y et qui dénotent la

(1) On le voit ordinairement entre les cornes du dieu Apis.

(2) Scoliaste d'Aristophane dans les Oiseaux , v. 1 1 1 4* (5) Si l'on voulait trouver quelque mystère dans le

nombre seize des mamelles de la deesse 7 on pourrait dire qu'elles font allusion aux seize en-fans donnés au Nil , pour désigner les seize coudées de son élévation qui produisaient la fertilité: ou, peut-être, parce que ce nombre , selon Orapoll. , est l'hiéroglyphe de la propagation. Orapoll. Hierogliph. , pag. 5o de l'édit. de Paris de Tanne'e i55i.

plus ancienne nourriture des hommes (1). Le reste du sein est couvert par le Zodiaque , sur lequel on aperçoit les signes du bélier, du taureau , des gémeaux , du cancer et du lion , et sur lequel semblent danser quatre femmes ailées , ornées de guirlandes , de couronnes et d'arcs dans les mains, et que les antiquaires ont prises pour des Victoires (2), mais elles sont plutôt, à mon avis , les Heures, ou les Saisons , qui vont dansant alternativement sur le Zodiaque, et qui se trouvent représentées ainsi ailées, ou comme nymphes, ou comme suivantes de Diane ou de la Lune, sur les bas-reliefs où l'on voit la fable d'Endimion (3). Dans les espaces des bandes qui couvrent la statue , elle est couverte de quantité de demi-figures d'animaux , de chèvres , de taureaux, de griffons, et d'autres -7 sur ses flancs elle est ornée de fleurs et de fruits; et sur le sommet, on lui voit deux demi-figures de femmes nues et ailées. On s'aperçoit que la forme humaine ne s'étend pas jusqu'à

(1) Les glands ; dont on fait quelquefois du pain dans" certaines parties de l'Italie ; font voir que ce fut le gland ; et non les châtaignes , sous le nom de gland y comme quelques mithologues l'ont prétendu, qui servit de nourriture aux premiers hommes.

(2) V. la dissertation de Méne'trier citée.

(5) C'est ainsi qu'on la voit sur deux bas-reliefs Capilolins ; sur un sarcophage et sur un beau fragment dans notre Muse'e, tous représentant cette fable.

la moitié inférieure du corps , mais il est difficile à l'imagination d'y suppléer. Pour moi je crois que leurs jambes doivent être celles des volatiles , pour correspondre aux ailes , et sûrement ce seront des Syrènes. Leur figure entière paraît indiquée dans quelques gravures représentant la Diane Ephésienne (i) qui sont dans le Trésor de Gronovius , et unies à la dissertation du P. Ménétrier. Il est très-probable, que comme les anciens ont employé la figure du Sphynx (2) pour représenter la Nature , mère universelle , et même des monstres , on ait aussi par cette raison sculpté des Syrènes sur noue figure de Diane et sur beaucoup d'autres. Cependant il me semble impropre d'appeler ces monstres des Sphynx , comme l'ont fait quelques écrivains ; car cet animal ne se voit pas ordinairement (3) avec la moitié supérieure du corps humain , ni avec des bras. On pourrait plutôt les nommer Stymphalides , suivant l'opinion de quelques auteurs , qui ont représenté ces oiseaux comme des monstres ayant la forme d'une femme (4);

(1) Les fig. I et III dans la planche mise à la p. 367 , Thes. aniiq. Graec. Gronov., toni. VII.

(a) Les figures de la Diane au n. Iïl; dans la gravure placée à la page 591 du même tome.

(5) Je dis ordinairement , parce que les Spliynx de Fobélisque du champ de Mars ont des bras humains y mais non pas le sein, ni le corps.

(4) Le .scoliaste d'Apollonius ? 1. II, digon.j v. io54.

mais comme ils sont différemment exprimés sur la plus grande partie des monumens anciens , il sera plus facile de croire que ce sont ici des Syrènes.

Après avoir exposé les divers emblèmes qui accompagnent cette mystérieuse figure , après avoir reconnu qu'ils sont tous des allégories de la nature , il ne nous reste plus à remarquer autre chose , si non que les statues de Diane, semblables à celle-ci, prouvent combien cette idée religieuse apportée de l'Asie fut répandue à Rome et dans toute l'Italie ; ce qui se trouve conforme à ce que dit un certain Démétrius dans les Actes des Apôtres (i), que la grande Diane Ephésienne est adorée, nonseulement en Asie , mais partout l'univers. Ce Démétrius était un orfèvre qui faisait en argent des petits temples de Diane , parfaitement semblables au temple qu'elle avait à Ephèse, qui était une des merveilles du monde , et la plus étonnante, selon quelques écrivains. Cet artiste chercha à faire soulever la multitude , parce que les prédications de S. Paul avaient fait diminuer beaucoup la vente de ses ouvrages. Il existe un portrait de ce temple fameux f ou plutôt de la chapelle de la déesse, trèspetit , en or , ouvrage antique , et fait pour être renfermé dans le chaton d'une bague ? couvert et conservé par une pierre transpa-

(i) Cap. XIX.

rente qui était mie calcédoine très-mince (1), On aperçoit sur ce travail trois espèces de portes; celle du milieu est la plus grande; au dessus de celle-ci est un croissant i symbole de Diane ; mais sa figure , qui devait être dans ce morceau , manque. On peut croire que cette image avait plus de relief que le reste du travail , parce que la pierre est creusée dans la partie qui lui correspond. Dans les portes latérales on voit deux candélabres. Il paraît qu'on a placé au-dessus deux vases , et au-dessous deux oiseaux et quelques petites perles. Une antiquité si rare m'a paru mériter une description étendue , parce qu'elle explique le passage cité des Actes des Apôtres, et parce qu'elle se rattache parfaitement à notre sujet. J'ai dit que je crois cette représentation plutôt celle du sanctuaire de la déesse , que le grand temple , parce que l'ordonnance architectonique de celui-ci est différente sur les médailles. On sait qu'il était orne de colonnes d'ordre jonique cannelées , comme une imitation des plis des habillemens des femmes (2) m7 et de pareilles colonnes cannelées à chapiteau jonique étaient gravées sur une patère , qui est perdue, à présent, avec deux Amazones; ce qui certainement faisait allusion à la fon-

Ce précieux travail a été acheté depuis peu par le commissaire des Antiquités pour le Musée du "Vatican. Ça) Yitruve , 1. TV; cap. 1.

dation de ce grand temple , attribuée par divers auteurs aux Amazones (i).

Additions de V auteur*

Le petit temple d'or renfermé dans le chaton d'un anneau , est celui de Vénus de Paphos , et non de Diane d'Ephèse. N'y ayant pas trouvé la déesse , et voyant la Lune qui restait sur le sommet de l'architecture , je suis tombé dans une erreur d'équivoque, comme je l'expliquerai mieux à la planche A, n. 19.

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