PLANCHE XXXV
Nymphe Appiade *.
L'élégance de cette statue , qui fut trouvée avec d'autres fragmens près du temple de la
* Haut six palmes un tiers ; sans la plinthe six palmes; elle fut trouve'e dans le jardin des Mendicanti au temple de la Paix f et achetée avec d'autres monumens
paix, la rend aussi intéressante que la nouveauté du sujet On voit souvent sur des bas-reliefs (i) des nymphes dans une semblable attitude, ainsi nues jusqu'à la ceinture, et tenant une coquille: mais il est rare de les trouver dans les statues. Un trou qui communiquait à la coquille pour le passage de l'eau, indique que notre figure a dû servir à la décoration de quelque fontaine. Tel est précisément un beau Faune , dans l'appartement du prince Altieri : il tient de même une coquille, sans doute pour une fontaine , à raison de l'amitié que les nymphes portaient à Bacchus et à ses partisans , d'où vient qu?anciennement on donnait à ces bouches , d'où sortait l'eau » les noms de Sylanes , ou Sylènes , parce que c'était avec de semblables figures qu'on ornait ces chutes d'eau > comme nous l'aprenons de Lucrèce et de Gelse (2). Ce qui ajoute un plus grand intérêt à notre statue, c' est le lieu ou elle a été découverte, parce qu'elle a été expliquée par un passage d'Ovide , dont le sens devient en même temps déterminé par la statue ellemême. Le poëte nous parle de certaines divi-
d'après les ordres du pontife régnant ; par S. E. T architrésorier.
(0 V. l'explication très-savante que M. l'abbé Amaduzzi a donnée du bas-relief consacré aux nymphes avec son inscription, qui étaient autrefois à la Villa Matteij et qui se trouvent à présent dans le Musée Pie-Clémentin, toni. III ? Monum. Matt.y pl. JLIII ; fig. 1.
(2) Lucrèce, VI ; v. 1263 5 Gelse , L. III, ch. 18.
laites Appiades, qui étaient près clu temple de Vénus Genitrice dans le forum de César , et qui s'amusaient des disputes qui s'excitaient entre des jeunes filles et leurs amans, qui sous le prétexte de leur faire l'amour les avaient dépouillées de leurs précieux habillemens. Voici le passage
Has , Venus , e te m plis multo radiantibus auro Lenin vides lites y Appiadesque tuae.
Presque tous les commentateurs de ce poëte ont dit beaucoup de choses , mais hors de propos , sur ces Appiades: Turnebe seul a découvert la plus vraisemblable interprétation , par le rapprochement d'un autre passage du même poëme (2), dans lequel nous voyons qu'il parle d'une Ap~ piade y le voici (3) :
Subdita qua V eneris facto de marmo re tempio Appias expressìs aëra puisât aquis.
L'Appiade ici n'est donc autre chose que l'eau Appia, ou plutôt la nymphe de cette source qui formait devant le temple de Vénus une belle fontaine, et qui devait en même temps être près de la basilique Julia, où l'on plaidait. Les Appiades ne seront donc que les nymphes, dont les statues entouraient cette fontaine. Cette explication paraît la plus juste , et pour la rendre certaine , il ne manquerait que de découvrir
(1) Ovide 7 Art. amatoriae ; L. Ili ; v. 0u
(2) Turneb. ; Advers. ; Y, 1 7.
(5) Ovide ; Art. amat. ; liv. I; v. 81.
dans le même endroit d'autres figures de nymphes qui auraient servi à orner ce monument» Mais pourquoi dire il ne manquerait? N'a-t-on pas déterré près du temple de Ja Paix, dans le lieu , où, suivant tous les topographes de Rome, étaient le forum de Cesar, le temple de Vénus et la basilique Julia, des statues de nymphes , qu'il est facile de reconnaître pour avoir fait partie de la décoration d'une fontaine ? Par-là l'ingénieuse explication de Turnebe a déjà acquis le plus haut dégré de vraisemblance , et notre nymphe deviendra une des Àppiades, si célèbres dans l'art d'aimer du poêle.
Après avoir considéré tout le mérite qu'acquiert noire statue de ces particularités, il n'est pas mal à propos de remarquer que c'est à tort que les savans , qui ont décrit les anciennes eaux qui coulaient à Rome , ont obmis le monument de la fontaine Appia, dont le surgeon raffraiehissait le forum de Cesar,- que Frontin avait obscurément indiqué , en disant qu'elle était placée dans la huitième région , ok étaient justement les édifices dont nous avons parlé, et que le vers d'Ovide
Appias expressis aéra puisât aquis , nous indique que quoique l'Appia fût la moindre des eaux cistiberines (i), cependant son jet s'élevait dans les airs au milieu du forum de Cesar. Si les censeurs qui la conduisirent la
(i) Frontin > de jiquaedact.
première dans la ville (i), se sont servis d'un acqueduc souterrain , cela provient de deux causes : ou l'usage des acqueducs élevés et conduisant les eaux sur des arcades, pour ne pas perdre le niveau des sources , n'était pas encore connu, ou bien plutôt auront-ils voulu la dérober à la connaissance de l'ennemi , qui pouvait alors mettre le siège devant Rome , et lui porter de grands dommages en détournant ces eaux.
PLANCHE XXXVL Fleuve *.
Rien ne fait mieux remarquer la supériorité des sculpteurs anciens sur les modernes dans l'art du dessin , que les mon unie ns dans lesquels on voit quelque restauration faite par un artiste moderne renommé. Nous en trouvons une preuve frappante dans la présente statue du Fleuve. Elle a été restaurée par Michelange , qui a refait la tête qui était perdue , ainsi que le bras
(i) On peut voir sur la belle carte des eaux de Rome qui est la planche XXXVIII du tom. I des Antiquités romaines de Piranesi , tout le cours des acqueducs de la fontaine Appia; laquelle fut amenée dans la ville par le censeur Àppius Ciaudius Crassus ; Tan de Rome 442> de la campagne Lucuîlanum; à sept ou huit mille de la voie Pre'nestiue, selon Frontin.
* Haut, sept palmes un quart ? sans la terrasse six et d ernie ; sa longueur dix palmes trois quarts.
droit et l'unie , et d'autres petites parties. La noblesse du travail antique, surpasse à tel point le style de Buonarroti, qui est cependant le plus grand maître de la sculpture de nos jours , que dès le premier coup-d'œil on voit combien le sculpteur ancien était supérieur au moderne. Dans l'antique le grandiose ne s'éloigne ni de la nature , ni de la vérité ; celui de l'artiste moderne n'est pas exempt de quelque exagération qui provient des contours outrés, qui 3 quoiqu'agréables à l'œil , sont bien loin de produire chez l'amateur éclairé cet enchantement que font naître toujours la vérité et la beauté qui distinguent le style grec. Si on observe avec attention 9 on apercevra dans la forme des sourcils et du nez quelque chose qui ressemble au Tri* Son que nous venons de décrire , et dans le mouvement de la barbe une idée de celle du célèbre Moïse.
Cette belle figure couchée, barbue, comme on le voit par le fragment de barbe qui lui tombait sur la poitrine , est certainement un Fleuve : les plantes dont est couvert le terrain sur lequel il est étendu excluent toute idée qu'on ait voulu représenter l'Océan , qu'en effet on retrouve dans les monumens antiques avec la barbe et couché de la même manière que les Fleuves ses fils. Et ce qui ajoute à notre opinion, c'est de le voir couronné de fleurs et d'épis. C'est une fantaisie du restaurateur qui en a fait la figure du Tigris , parce qu'il a sculpté
sur la bouche de son urne la tête de l'animal qui donna son nom à ce fleuve. Si cette détermination avait son fondement dans ce qui reste de l'antique, ce marbre en aurait infiniment plus de prix, puisqu'il n'existe point à présent de statue du Tigris , depuis qu'une restauration moderne a changé en Tibre le Tigris Capitolili, décrit par M.r Agostini (i). L'animal, dont il ne restait qu'un fragment, sur lequel s'appuye la figure sembla au docte prélat être un tigre , qui à présent est métamorphosé en louve. Il me paraît d'ailleurs que la restauration faite à notre statue confirme l'opinion d'Agostini j carie Buonarroti, qui était grand observateur de l'antique, ne se serait pas permis de donner à ce fleuve le tigre pour symbole, sans y être porté par un exemple , qu'il a dû trouver dans la figure expliquée par le prélat ; car il ne suffit pas que cet animal ait été donné pour le symbole du Tigris sur une médaille de Trajan , comme on lit dans la traduction italienne des dialogues sur les médailles , et qui n'est pas dans l'ouvrage latin.
Il est à remarquer, que cette statue grecque, sculptée en marbre très-dur, qu'on admirait dans le jardin du Belvedere , ensuite dans la cour dite des statues du Vatican , a été décrite par Taja, qui la donne pour ouvrage moderne , de l'école de Buonarroti , peut-être même du
(i) Agostini, DiaL delle- medaglie , dial. III-
Tribolo (i). Il paraît vraisemblable que Leon X l'avait placée avec les deux autres grands fleuves, et avec celui du Nil en marbre gris. De sorte que ce lieu agréable , du Vatican avec ses quatre fontaines ornées de ces belles statues de Fleuves , semblait être le Paradis terrestre qui était arrosé par quatre grands fleuves.