PLANCHE IL
JuNON *.
La fidélité du dessin fait d'après cette excellente statue, presque colossale, et tout ce que nous pourrions en dire , ne donneront jamais une juste idée de son mérite. C'est certainement une des plus belles figures drapées , qui nous reste de l'antiquité : et ce qui en augmente le prix , c'est sa conservation et son intégrité , puisqu'il ne lui manque que les bras y qui même chez les anciens avoient déjà été restaurés. L'air de tête , son ornement, le grandiose de ses vêtemens, et la dignité de son attitude , nous la faisant reconnaître
(1) Le chev. François Skïpwith.
(2) Monlfaucon; Antiq. ExpL T. I , part. I, planche II , Dura. i.
* Hauts ? sans la plinthe ; 12 palmes, j/J once.
facilement pour une Junon , nous en regrettons davantage la perte de ses bras , auxquels l'artiste grec , pour rivaliser Homère , aura donné la plus grande beauté dans les formes ; qualité particulière à cette déesse 3 que les poètes ont constamment surnommée %ë^tèmfoç. Les médailles et d'autres anciens monumens remplacent aisément ce qui lui manque , c'est-à-dire , la patere qu'elle devait avoir, et le sceptre sur lequel elle s'appuyait, attributs ordinaires de la reine des Dieux* L'élévation indiquée du bras gauche , et la douce inclinaison de la tête vers la droite , ne laissent aucun doute sur l'action de la figure , et sur Féxistence des attributs que nous venons de lui donner. En ne considérant que l'art , tout est intéressant et admirable dans cette statue. La grâce dans les contours , la beauté et la majesté de ces grands yeux , qui lui ont fait donner le nom de fioQrttç , la souplesse et l'élégance des draperies , la finesse du travail dans toutes ses parties, la font regarder comme l'ouvrage de l'un des plus grands artistes de la Grèce. Si nous ne manquions pas de trop de données propres à en vérifier l'identité , nous pourrions dire que cette statue fut celle de Praxitèle , en pied également , et beaucoup plus grande que nature (i),,que l'on admira dans le temple de Platée. Mais nous ne pouvons distinguer présentement 9 avec précision , la ma-
(i) Pausan. Beotiq. chap. 2.
mère de ce grand maître , dont nous ne connaissons les ouvrages , suivant de plausibles conjectures , que par quelques copies : et nous ne savons pas non plus d'où nous vient cette statue depuis des teins si reculés. Ce qui est à notre connaissance, c'est qu'elle fut découverte vers le siècle dernier , dans une fouille entreprise par ordre du cardinal François Barberini , sous la direction de l'antiquaire Leonardo Agostini^ dans le monastère de S. Laurent in Panisperma , où les topographes de Rome placent les Thermes d'Olympiade, personnage incertain (1).
La ressemblance du diadème avec celui que l'on remarque sur quelques médailles à la tête de la Justice, que l'on croit représenter le portrait de Livie, fit d'abord donner le nom de cette première impératrice à la statue $ parce qu'on ne réfléchit pas assez que la beauté sublime des traits de ce visage, bien loin de nous offrir un portrait, nous montre une physionomie tout-à-fait idéale, et qui n'a aucun rapport avec les effigies connues de cette impératrice j et que le style même de la sculpture reporte cette figure à des siècles beaucoup plus reculés. A coup sûr , en observant le style de la tête , on y verra un je ne sais quoi de ce carré , dont parle Pline selon la phrase de Varron (2). Et si l'on remarque avec attention la manière dont est traitée
(1) Venuti, Antichità di Romay I partie,, c. 6o; p. ioo»
(2) Plin. liv. XXXIV, chap. 19.
a draperie , on apercevra clans sa chute > sur le flanc gauche, un ondoyement, ou une succession de plis uniformes qui se voient ordinairement dans les monumens de ce genre plus ancien, que nous appelions communément Etrusque. Ces caractères semblent assigner à cette statue une époque très-ancienne, et par cela même que l'art, qui était arrivé sous Praxitèle à la plus grande perfection, conservait encore quelques restes de la manière des tems qui l'avaient précédé, précisément comme on découvre dans les tableaux de Raphaël quelques traces de celle que Ton trouve dans les écoles de peinture , sous les plus habiles maîtres du quatorzième siècle.
Cette superbe statue n'est pas moins remarquable sous le rapport des anciens usages et des vêtemens , que sous celui de la perfection de la sculpture. On doit observer son ornement de tête agréablement relevé sur le devant Cette espèce de couronne, appellée ordinairement diadème , était particulièrement en usage chez les femmes grecques, et s'appelloit arefidvai , comme le remarque Grevius (i), et les Latins lui donnèrent le nom de Couronnes, Coronae. Cependant le nom le plus convenable à cet ornement , qui s'élève vers le milieu et qui va en diminuant sur les côtés, nous a été conservé par Pollux , et plus précisément par Eusta the qui l'appelle %(pevdòvri9
(\) Grsevius, Lect, Hesiod. cap. 2 5.
fundci) fronde , parce que, suivant ce savant Scoliaste, il ressemblait aux frondes, étant plus large au milieu, ou dessus le front, et se rétrécissant vers les extrémités, qui sont terminées par des rubans qui servaient à l'attacher (i). La description exacte d'un ornement de tête, qui se trouve sur tant de statues et de bustes de femmes , et qui n'a jamais été parfaitement claire , m'a paru digne de quelque attention , que mériteront également les plis multipliés de la tunique longue et le bord de celle qui la couvre, sur lequel on aperçoit qu'il été rapporté un ornement. Les Grecs nommaient ces plis stolide s , aTO/liiïsç , et les habits ainsi plissés (riohidmoì j Xénophon parle d'une pareille tunique , de celles appellées Talar es qui descendent jusqu'aux talons. Pollux observe qu'elles se faisaient de lin, et que ces plis se for-
ti) Euslath. ad Dionis Ferieget. vers. 7. 01 iïè ïïoJkuioi <paai koJi xocrfiov riva yvainûov (rcpzvdòvìp TtaAéì^ai Ofioiov ivi Teùefióùo <y(pEvdòv ovra , itÀarvv fxev Mai âvzop rd fiscra mal upoç tq {leraira m%loy%04 , lit XeTtJorépov de naï òlvtépQV anpov òmero deaiiv/Mevov. Les anciens disent que le sfendone est un ornement propre aux femmes ; il est appelle ainsi à cause de sa ressemblance avec la fronde a lancer des pierres , puisque comme elle il est large dans le milieu ou dans la partie qui se place sur le front, et devient plus étroit vers les extrémités qui, entourant la lete } se liant par derrière .Cette description ne se rapporte pas assez exactement avec cet ornement qui se voit sur un bas-relief étrusque de ia Villa Albani que Winckelmanu a cru être le Sfendone. Monum* inédits 7 p. 71.
maient d'eux mêmes , parcequ'ôn les gardait liées (i). La garniture qui la borde , était nommée par les Grecs icèÇa , institela et segmentum par les Latins , d?où vient que nous trouvons des écrivains qui parlent de segmentatele vestes. C'était chez les Romains la parure distinctive des patriciennes et des matrones , aussi doit-elle convenir à une déesse qu'on appellait chez les payens Magni Matrona Tonantis.
Observations de ï auteur y publiées dans le tome VII de V édition de Rome.
Bien que les caractères de la reine des Dieux, d'après lesquels cette belle statue a été reconnue, ne puissent pas lui être disputés, il reste cependant encore douteux si cette figure ait dû anciennement représenter une Junon. En considérant la tête avec plus d'attention , je me suis aperçu que les yeux ne sont pas assez grands à proportion de la face: et cette tunique, qui découvre l'épaule gauche , ne me paraît pas convenir au caractère de la Junon, Ne pourrait-il pas se faire que ce fût une statue de Vénus, exécutée à une époque antérieure à Praxitèle , qui osa le premier l'exposer nue dans les temples? Ne serait-ce pas une image de la fille de Cérès , dont le profil et l'ornement de tête, particulièrement à cause de l'espèce de touffe qui réunit les cheveux
(0 Polîux.» Onomast. Vil, segm. 54* Xeuoph. Cjrropédie L. Vif.
surla nuque, ressemblent à certaines médailles Siciliennes? Je ne me risque pas de le décider ; mais il est certain que celte statue, à mon avis, n'a pas été faite pour représenter Junon. Le style qu'on y voit dominer, a beaucoup d'analogie avec celui de la célèbre statue , dite la Minerve de Velletri , placée aujourd'hui dans le Musée de Paris : car dans l'une, comme dans l'autre, on voit qu'on a rapporté , pour la tête et pour l'éxtrémité des pieds, un marbre plus fin et plus blanc. Ce sont des ouvrages de l'école grecque, antérieure à Praxitèle ; peut-être de celle contemporaine de Phidias même, comme on pourrait le conjecturer, en comparant ces sculptures avec le travail des bas -reliefs du Parthénon d'Athènes.
Par rapport à Olympia, à qui appartenaient les Thermes où ce précieux monument de l'art grec fut découvert, ce personnage ne m'est plus inconnu. Olympia était fille dHÀblavius, préfet du prétoire sous Constantin le grand, et elle fut l'épouse de l'empereur Constance, fils de ce même Constantin,
Avant de quitter ce sujet, je dois prévenir qu'il me reste quelque doute sur la forme du sfendone , que j'ai cru trouver dans cet ornement appellé ordinairement diadème , et qu'on voit toujours sur le front des déesses (p. 3, note 6). Il me semble plus certain que ces ornemens faits de métal, le plus souvent de lames d'or , étaient plutôt le stlengide , dont parle Athénée, L. IV, p. 128. Car on n'a pas dit que le sfendone fut fait en métal ; et je crois plus
Musée Pie-CLém. Vol. I. 5
volontiers qu'il était une espèce de tissu en forme de filet. On pourrait trouver de la ressemblance à une opdisthosfendone , dans la bandelette qui réunit les cheveux sur la partie postérieure de la tête de notre statue.