PLANCHE X V III
Le Soleil *.
Toutes les divinités représentées sur ce basrelief rare , ont entre-elles deux rapports différens d’analogie, chacun desquels a pu servir de motif à l’artiste pour les rassembler toutes dans le même tableau. Le premier motif est que ce sont toutes des divinités protectrices de l’empire romain ; le second que ce sont aussi toutes des divinités cosmiques , ou qui
dans la main (Pausan. , El., 1. c. ). Phoebé et Hilaïra, filles de Leucippus, sont ici par quelque motif particulier, comme souvent il arrivait que dans les composi-* lions les plus antiques, dont nous avons la description, on réunissait des personnages n’ayant que peu ou même aucune relation ensemble, et qui notaient pas même contemporains ( Pausan. , Attica , XXXIII; Winckeimann, Mon. inèd. , pag. 124, ou cependant tous les exemples qu’il rapporte sont erronés). L’idée qu’ont eue les commentateurs que Phoebé et Hilaïra pouvaient être des noms de deux filles de Niobé , serait assez ingénieuse , si véritablement les noms de ses enfans ne nous étaient pas connus , comme ils le supposent ; mais Apoîlodore , Hygîn et Tzelze , et d’autres anciens auteurs, nous les ont transmis , à la vérité avec quelques variations. Les sept portes de Thèbes prirent leurs noms de ces sept jeunes filles ( Hygin , fab. 69 ). La mort des enfans de Niobé fut aussi sculptée par Phidias, autour du char de Jupiter Olympien (Pans., EL cbap. XI ).
* Hauteur une palme et demie 5 largueur six palmes? un quart.
se rapportent au système de l’ univers* Ces deux analogies pouvaient être placées dans les temples où cette sculpture paraît avoir été faite.
Les trois premières figures à droite , sont les trois divinités du Capitole, Jupiter, Junon et Minerve; avec elles est la Fortune. Il serait inutile de nous arrêter sur les trois premières; je ferai seulement remarquer que leurs images sont disposées sur le bas-relief, précisément comme on les voit sur les médailles impériales, et comme étaient disposées leurs chapelles dans le temple du Capitole, savoir: Jupiter au-milieu , Minerve à droite, Junon à gauche (i). La Fortune, qui est sur le bas-relief, après Junon , la dernière figure, peut-être en société avec les divinités tutélaires de Rome, non pas autant parce qu’on lui rendit un culte dans les temples d’Antium et de Préneste, que parce qu’on la regarda comme la compagne et la gardienne des empereurs romains , d’où ses
(i) Liv. , VII, 5. Cependant les statues du Capitole e'taierat assises, suivant ce que nous indiquent les médailles d’Adrien et d’Antonin le Pieux, dans Vaillant. Sur les types de ces médailles, Minerve a la main posée sur sa tête, comme pour faire entendre qu’elle est la Déesse de l’intelligence et celle qui préside au bon conseil ; c’est pour cela que Festus veut que son nom de Minerve vienne de mon&ndo , ajoutant que les plus anciens écrivains earn pro senlentia ponebant* Festus, v. Minerva} Voss. ; Etymolog. , v. M enervai.
imaces étaient devenues comme une des mar-
ques distinctives de leur pouvoir suprême (i)* Les symboles des quatre divinités sont ceux qu’on leur voit ordinairement. La Fortune a la corne d’abondance , et le gouvernail qui s’appuye sur le globe. Junon voilée * tient nu sceptre , et a ses pieds est son paon (2) ; on reconnaît Jupiter au foudre et a son aigle, de même que Pallas avec son casque et une lance. Cependant, la position de celle-ci est remarquable: un de ses pieds posé sur l’autre, son bras gaucbe appuyé sur son flanc, et le droit sur sa lance, vers laquelle s’incline tout le poids de son corps. À-t-on voulu exprimer ainsi Minerve pacifique (3), qui se repose de ses fatigues guerrières, ou a-t-on seulement eu en vue de donner au sujet une plus grande union , en faisant que Minerve regarde les figures placées au-dessous ? Mais ce qu’il y a de vrai, c’est que cette attitude est bien éloignée de la noblesse et de la simplicité de celle qu’on retrouve dans les ouvrages grecs (4), et
(1) Y. la noie (1) à la page 65 de ce volume.
(2) Elle est ainsi voilée avec un paon à ses pieds dans les médaillés qui ont pour épigraphe 1Y ISO RE- GINA. V. aussi dans notre tome I? pi. III.
(5) On voit sur les fnédailles le titre de Pacìfera donné à Minerve. Alors elle a coutume de tenir un rameau d’olivier ; don que les hommes ont fait à cette Déesse.
(4) Il paraît que la composition de notre Minerve a
qu’elle peut nous indiquer la décadence des arts, qui se fait sentir non-seulement par les nombreux défauts d’exécution , mais qui commence à laisser voir la corruption dans les principes de la composition et de l’expression, et qui confond les genres propres au sujet, et substitue l’exagération à la place du sentiment.
On peut regarder une des cinq divinités , qui occupent toute la gauche du bas-relief, comme étant la principale, et les quatre autres ne peuvent être considérées que comme ses accessoires.
Le Soleil est représenté, selon l’expression d’Orphée ,
« . . . poussant avec vigueur, par le bruit de « son fouet, ses quatre beaux coursiers. »
MâïïTiyt, <rvv hppfi TSTpdopov dp^ia ddm&v (i).
été adoptée pour repre'senter sur quelques monuraens des héros qui s’appuyent sur la lance $ mais la partie supérieure du corps est moins inclinée dans ceux-ci. Une figure semblable est sculptée sur le vase Médicis , qui représente le sacrifice d’Iphigénie.
(i) Orphée, Hym. Solis, v. 19. On peut voir ce qu’a dit sur les chevaux du Soleil et sur leurs noms Spanhémius , ad Callimac. , Hymn. in Delum , v. 169, et dans le tome IV des Peintures d’Herculanum , pi. XI , où le Soleil est représenté sur un char à deux chevaux. La statue du Soleil de Borghese a aussi deux chevaux, seulement indiqués à ses pieds.
Les roches quii est près de quitter, sont précisément ce que Sthésicore appelle :
ÿvisrôç epeiivuç (r):
«• Les antres obscurs de la sombre nuit. » où il venait tous les jours, selon les mythologues, transporté sur un lit, ouvrage de Vulcani, en quittant les confins de l’occident (2). Le Génie qui vole, tenant un flambeau allumé, est l’astre Lucifer qui le précède : les figures au-dessous, très-remarquables, sont la Mer et le Ciel, placées sous son char, pour nous indiquer le moment de son lever, quand, selon la phrase de Mimnermus ,
« Il s’élève au Ciel en sortant de l’Océan (3). >[Î9teavQ/p ‘jrpoTuTüôv ovpuvov eicravaftfî.
La Mer est ici sous la figure d’une femme, et qui répond à son nom grec 0 ^/latrata , bien que l’on puisse également dire que c’est Amphitrite ou Thétis appuyée sur une urne ,
(î) Sthésicore dans Athénée , li v. XI, ch. V.
(2) Athénée, 1. c. , sur l'autorité de Sthésicore , et celle de Mimnermus , d’Eschyle et d’autres.
(3) Dans Athénée, 1. c. Le Soleil sur son char que l’on voit empreint sur les médailles d’Adrien, est encore précédé par Lucifer ou Phospliorus sous la figure d’un enfaut, et devant ses chevaux est. aussi une figure de femme , comme dans notre bas-relief. Sur les médailles néanmoins elle a les attributs de la Terre, et ici ceux de la Mer. On peut voir ce type gravé dans le Musée Florentin, Num. , pi. XIX, et un autre pareil de M. Aurèle dans les Commentaires de Spanhémius sur Callima-
flue; Pag- 454*
comme étant la mère de toutes les Nymphes , et l’origine de toutes les eaux (i). La figure qui représente le Ciel sous la forme d’un vieillard soutient des deux mains un grand voile , qui, étant comme agité par l’air, se gonfle et s’élève , en formant une concavité circulaire , d’oü est venu le nom du Ciel, exprimant ainsi sa figure (2),
2(poupi?$ôv- elrcriró trevo ç ore pl y alavi
« Enveloppant de sa concavité sphérique ¥. tout l’univers ; »
comme dit Orphée (5). C’est de cette manière qu’il est représenté dans un bas-relief de la maison Borghése qui offre la chute de Phaéton $ mais Winckehnann qui l’a publié et expliqué, ne dit rien sur ce sujet (4). Il faut observer aussi que dans ce monument , le Ciel est représenté par une demi-figure seulement , et l’on ne peut croire que cela soit fait sans un motif. Peut-être cette image est-elle ainsi, parce que le Ciel est également étendu dessous la terre comme au-dessus, idée déjà énoncée chez
(1) Orphée, Hjmn . in Mare . La Mer était représentée à Corinthe, par une statue de bronze placée dans ie devant du temple de Neptune, pronaûm sous la figure d’une femme, et de meme dans les bas-reliefs de la base de son simulacre. Pausan. , Corint. , I.
(2) Presque noìùov , sur cela voyez notre tome II , pag. 86, n — fr).
(3) Orphée , Caeli suff. , v. 3.
(4) Mon . inéd. , n. 4-3.
les anciens (i). Une interprétation plus recher* chée serait, peut-être, celle de dire que le Ciel nous est présenté dans ses images jusqu’à mi-corps , pour nous enseigner que , selon le système philosophique des Payens, il n’est pas libre dans ses propres facultés, mais quii renferme dans son sein la Nécessité souveraine de la nature (a.).
Il nous reste à expliquer la ligure équestre. Le bas-relief de Borghese déjà cité, où l’on voit lçs deux Gémeaux Castor et Pollux , à cheval , près du char du Soleil , nous peut faire reconnaître aussi sur celui-ci, da^s ce cavalier, un des Dioscures, représenté seul, parce que précisément un seul des deux , se remplaçant alternativement, parcourait la même carrière dans le ciel (5). Leur rapport avec le Soleil semble être celui indiqué des Gémeaux, dont le signe peut être considéré comme l’accompagnant pour s’approcher de notre sphère: on. peut encore lui assigner un autre rapport, dont nous parlerons ci-après. Néanmoins , pour ne pas nous écarter de l’idée émise en commençant , je ferai observer que les Castors doivent être regardés comme parmi les premières di-
(1) Orphée, 1. c. , v. 5.
(2) ’Ep (TTspvomv îyjàv (pvaeoç octtÀ^ov âvaÿX'içv. Orphée , Cadi suff., V. 6.
(5) V. là-dessus un charmant Dialogue de Lucien» Deor. DiaL Apolli et Mer curii.
vinités de l’empire ; car, selon quelques-uns, ils étaient les Dieux Pénates de Rome: on supposait qu’ils avaient prodigieusement concouru à fonder sa grandeur, et c’est sous ces rapports qu’ils formèrent le type le plus ordinaire des monnoies de la république.
Mais les Castors, tous les Dieux de Troie, et Jupiter Capitolin lui-même, quand ce basrelief fut sculpté, avaient cédé la place d’honneur au Soleil, lequel était déjà appelé dans le culte et sur les monumens, le conservateur de Ptome, le compagnon invincible de ses empereurs, et le maître de l’empire (i). Son culte, quoiqu’un des plus anciens dans le monde, ne tenait pas une place importante dans la mythologie grecque , où , quand on le considérait comme fils de Théa (2) et d’Hypérion, et par
(1) Soli conservatori: Soli inviato corniti : Sol do minus Imperi Romani , sont les épigraphes des monnoies romaines du troisième siècle. V. le Vaillant.
(2) Quelques-uns lui donnent pour mère Ethra, d’autres Euryphaessa; He'siode et Apollodore lui donnent Théa, une des filles de la Terre et du Ciel. Son nom est conservé encore dans l’hymne à Cérès, attribué à Homère, quoique les critiques s’efforcent de l’en bannir. Cérès prie le Soleil Séaç Vrtep , v. 64, au nom de Théa sa mere: et cela avec assez de justesse, selon la coutume des supplians de rappeler dans leurs prières le nom des personnes qui sont le plus chères à ceux qu’ils implorent. De même l’ombre d’Elpénor dans Homère, Odjrs .
v. 67 et suiv. , prie Ulisse par son père Laerte, par son épouse, par son fils. Ainsi fait Brisé’is dans Ovide, priant
Musée Pie-Clém. Yol IV. 1 1
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pette raison différent d’Apollon, il était une des divinités inférieures, et il ne jouissait pas d'une vénération particulière , sinon à Rhodes et à Corinthe, dont il était regardé comme le protecteur avec Neptune et Vénus (i). Aussi Aristophane, par raillerie, le fait entrer dans une conjuration contre les Grecs, en faveur des Perses, s’imaginant qu’il va détrôner Jupiter, et usurper à lui seul les adorations dues , à tous les autres Dieux (2): mais les superstitions de l'Orient s’emparèrent des contrées de l’Europe plus facilement et plus promptement que les eonquéraus, et dans les trois premiers siècles de l’empire romain le Soleil devint le premier objet du culte payen, d’abord sous le nom d’Osiris , tantôt sous celui de Mithra , et sous celui d’Elagabale, et enfin sous son propre nom.
Ayant ainsi exposé le premier rapport d’union qui existe entre Jupiter, Junon, Minerve,
Achilìe au nom de la vieillesse de son père Pelée 7 Héroide , III, y. i55. Le nom Qeïa peut perdre sa diphtongue, et être Séa dans le vers, comme de CP eia on fait 4Pf<%, mpt que lui substitue le très-docte M. Iguana dans les Emendationes hynmi in Cerere m , pag. 19.
(1) Pindare , Olympien. , Od. V II, sir. 4 > il dit> que le Soleil étant resté , sans obtenir , dans la répartition que les Dieux se firent de la terre, une contrée qui lui fut destinée et consacrée, fit sortir des eaux i’île de Rhodes. Sur Corinthe on peut voir Pausanias , Corinth. , ch. I et AI.
(2) Aristophane } Vax. ; y. 4°5 et suiv.
la Fortune, le Soleil, et les Bioscures* comme principaux protecteurs de Rome , passons à l’autre rapport que nous avons indiqué plus haut , c’est-à-dire celui qu’ils ont entre-eux comme divinités cosmiques . Cette analogie que j’aurais, peut-être, négligée dans des rnonumens d’un temps meilleur pour les arts , je ne dois pas l’abandonner dans ce bas-relief. Le siècle où l’on peut le supposer exécuté , était précisément celui où des interprétations physiques de cette nature devinrent le point de la théologie payenne, auquel avaient recours plus fréquemment ceux qui, en la soutenant, y cherchaient un abri insurmontable contre les sarcasmes des philosophes, et les raisonnemens du christianisme. C’est de-là que Hygin , Forante , Proclus , Jamble , Macrobe , et tant d’autres, se sont fort étendus sur de pareilles analogies, et à force de tenter de les soutenir, ils rendirent tout-à-fait inconvenant et puéril même ce qui nous reste des traditions les plus anciennes , recommandables encore par le génie et par le style de tant d’écrivains admirables, et les productions que nous admirons de la belle imagination et des arts des Grecs. Le Soleil , le Ciel, l’Océan, n’ont pas besoin à cet égard d’autre explication -, cependant la figure de l’un des Dioscures entre aussi pour quelque chose dans cette analogie, parce qu’il est Femblême des vents et des grandes variations de l’atmosphère, qui accompagnent le Soleil comme
cause principale des changemens dans l’air (i). Jupiter, Junon et Minerve sont encore des symboles de l’air, et du ciel ou éther: Junon est l’air le plus bas , Jupiter celui qui tient le milieu de l’espace (2), et Minerve tient la région la plus élevée. La Fortune , comme étant la divinité du destin , Primigenia (3) et Omni - ’potens (4) 9 peut être considérée comme un emblème de l’ordre et de la dépendance mutuelle des choses; et en cette qualité elle s’ap« puye sur son timon gouvernant le globe, image de l’ univers.
Je n’ajouterai rien à ce qui vient d’être dit , sinon que l’on voit encore dans les inscriptions des Payens de semblables réunions de beaucoup de divinités diverses. On en lit une dans Reinesius , sur laquelle se trouvent réunis dans le même voeu Jupiter, la Fortune et le So-
(1) Horace, ï, Od, XII, v. 27* et au même lieu les interprètes. Iiygin., Poet . Astron.f ch. XXII: et spécialement quand on les confond avec les Dieux Samotliraces , Casaubon , ad Athenaeum , X , 5«
(2) Macrobe , Sut . m , 4*
(5) Les Grecs ont traduit cette épithète , particulière à la Fortune de Préneste , par le mot correspondant ïifJQTO'yéveicc , qui n'est pas, comme le pensent les interprètes des pierres gravées du cabinet d’Orléans, une variation de Primigenia pour s’accomoder à la pronom dation grecque } mais qui en est la véritable traduç? tion.
(4) Virgib, Aen.y vm, y. 334*
ieil (r). Ces trois divinités sont aussi ensemble dans notre bas-relief, que l’on peut placer, k raison du style de la sculpture, parmi les ouvrages du troisième siècle,