‹ Musée Pie-Clémentin (volume 4)Chapitre 27 sur 41 · PLANCHE XXXVI · texte numérisé non relu

PLANCHE XXXVI

Les Danaïbes * *.

Le sujet de ce bas-relief, sculpté autour d’un autel cilindrique, est comme les précédëns non seulement rare et singulier , mais tout-àfait unique. Les injures du temps et la longue négligence des hommes, ont fait éprouver un tel outrage à la partie du sujet la plus importante pour l'érudition , que le dessinateur, qui n’a pas eu assez de patience pour chercher à y découvrir un peu plus que l’ombre des anciennes images, les avait d’abord tracées plutôt d’après son imagination , que selon les traces encore apparentes, qui malgré qu’elles fussent claires et évidentes pour un observateur instruit, pouvaient en effet échapper h une attention même assez exacte. Mais depuis qu’un examen répété

Heic ora soluit Ditis inaisi doma s >

Hiatque râpes alla .... in tus immenso s in a F lucido quieta iabitur Lelhe vado.

Clasenius ( Theo lo g. gentil. , liv. I? chap. XVI ), rapporte encore , outre le passage cité, un autre de Yaierius Fiaccus, Argon. i7 v. 58o ? mais cependant mal à propos y car Valérius Flaccus parle en cet endroit de la caverne qu’habitait Eole et les Vents.

* Autel rond semblable au précédent ; haut de trois palmes , ayant deux palmes un tiers de diamètre : on Ta trouve' chez un marbrier qui était près à le tailler pour s’en servir , quand on le lui enleva en Tachetant par ordre du S. Pontife. :

de ce monument m’en a fait découvrir le sujet par des indices assurés: il 11e m’a pas été difficile de le faire concevoir, et même distinguer clairement à celui qui était chargé de le dessiner , et qui l’a rendu avec la plus grande précision dans un second dessin.

Les plus anciens écrivains nous ont fait connaître la fable d’Ocnus condamné dans les enfers à former perpétuellement une corde de joncs verds , qui est devorée continuellement par un âne , à mesure qu’il la tord (i). Notre

(i) Pausanias , Phocica , XXIX, raconte que dans le tableau de Polygnote à Delphes , dont il a été tant parle', où était représentée la Necyomancie : ’ Kvr^p hrtl XCb~ Srtpbs-voç, £rtîypa,aLua §è Oxvov eivai Xéyei ròv atâpovcov. tfeitowirai pèv Xéxov ayomov , mpéar^s iïè Stfùeia ovoç etieo&iwch to jtsirûsÿpévov âsi tov oryomv: « On voit peint un homme assis, qu’à l'inscription on « reconnaît être Ocnus : il est occupé à tresser une corde « de joncs, et près de lui est une ànesse qui dévore son « ouvrage à mesure qu’il le finit.» Pausanias ajoute, que par Ocnus on fait le symbole d’un homtne dont l’épouse dissipait tout le fruit de ses peines ) lequel, comme il paraît, était dans les enfers assujetti à cette punition à cause de sa négligence ou de son insouciance à la corriger. Khunius sur ce passage, voudrait entendre que Polygnote avait fait dans cette figure une satyre contre lui et son épouse. Cette conjecture ne me paraît pas vraisemblable. Au reste Erasme à l’adage : Contorquet piger funiculum, , a recueilli presque tous les passages des auteurs anciens , relatifs à cette fable. Je ne puis cependant avouer avec cet écrivain célèbre que dans les Yers suivans de Properce, liy. IY , éì. III, v. 21:

Bas-relief nous offre Tunique représentation de cette fable peu commune , et c’est ce que le premier coup-d’oeil rendra évident.

La troupe de jeunes femmes que Ton Voit* sous de belles attitudes variées , portant de l’eau pour remplir un vase dont le fond est percé* nous rappelle la Nécromancie peinte par Polygnote qui présentait ces deux groupes peu éloignés l’un de l’autre, et nous à fait conjecturer que les images en marbre sont tirées entièrement de cette peinture célèbre , et nous conservent le dessin de différens groupes inven-

Dïgnîor obliquo funem qui torqueat Ocno : Aeternusque tuam pascat , ascile , famem *

ce ne soit pas l’homme qui s’appelle Ocnus* mais l’âne. L’épithète obliquo que le poëte donne a la corde s’applique à la position qu’il a par rapport à la bète qui détruit son travail * et c’est ce qui est éclairci par notre bas-relief* lequel* par ce qu’on y voit les Danaïdes* me paraît plus vraisemblablement une copie du tableau de Polygnote dont il est question* que de celui de Socrate le peintre dont parle Pline XXXV* § XL. Hermolaiis Barbarus dans ses Castigationes Plinianae parle à ce sujet de deux marbres antiques* un du Capitole, l’autre dans les jardins du Vatican * qui représentent la même fable. Peut-être que celui-ci est un des deux, l’autre aura été détruit. C’est une chose incroyable que la grande quantité d’ouvrages antiques qui ont été perdus ou détruits dans les trois derniers siècles , partie par hasard * partie par ignorance , et une partie encore pour avoir été exposée à toutes les injures du temps dans des climats plus durs? plus rigides que ceux où naquirent les beaux-arts.

tes et disposés par cet artiste , le premier qui porta l’art à sa perfection (1). Ce qui nous rend d’autant plus chère et plus intéressante cette sculpture , et nous fait éprouver plus da douleur que les événemens , et le cours du temps n’ayent pas respecté un marbre qui conservait comme en dépôt quelques traces di* génie et de l’imagination de ce maître incomparable.

Quant à la peine de remplir d’eau un vase sans fond , ou dont le fond est percé de quantité de trous, tous les écrivains, même ordinaires , l’ont donnée aux Dana'ides , épouses perfides , soeurs assassines , qui par un devoir mal entendu de filles qu’elles ont voulu remplir , n’hésitèrent pas à poignarder leurs époux et leurs frères dans le lit nuptial lui-même. Lucrèce quand il nous décrit

• ; . • aeuo fiorente puellas ,

Quod memorant , laticem pertusum congerere in vas Quod tamen expleri nulla ratione potestur (2) ,

(1) Pausanias , Phocica, xxxi.

(2) Lucrèce, De ter. nat. , liv. m , v. 1021 et suiv. C’est à cette fable qu’Horace fait allusion, Carm . od. xi; v. a5 , en disant:

: . . notas

Virginum poenas et inane Ijmphae Doiium Jundo pereuntis imo.

Ce qui est aussi confirme' par Lucien, Dialog . mort ., dial. îv. Grate lis et Diogenis : òlóv ri ‘itâ.G yjSffiV al rov Aavaov avrai TtàpSevoi êç rov rerpvjv^ptèvoÿ

fait peut-être allusion aux Danaïdes elles-mêmes, mais il pourrait avoir parlé aussi d’un sujet différent. Polygnote en les peignant n’a pas voulu certainement exprimer dans ces figures les filles cruelles de Bélus, mais il a entendu indiquer seulement le malheur éternel qu’éprouvaient ceux qui avaient négligé de s’initier aux mystères secrets de la religion (i). En effet, il n’y avait pas que des jeunes filles seulement, dans ce tableau , comme il eût convenu pour le sujet des Danaïdes , mais on y voyait aussi des vieilles femmes occupées à remplir le vase sans fond.

Les figures , dont il ne reste de distinct guères plus que les contours extérieurs, ont une simplicité et une grâce , dans leur forme générale, qui est assez ordinaire aux ouvrages des arts delà Grèce. La première, c’est-à-dire, celle qui est plus près d’Ocnus, soulève avec un agréable mouvement , de la main droite , l’extrémité supérieure de son manteau , derrière son épaule. Cette attitude , véritablement gracieuse , fut probablement admirée de toute la Grèce , puisque nous la voyons copiée dans plusieurs fi-

ftfàov eitavr?* ovmi : « Ce qui arrive aux filles de Da- « naiis vierges } obligées à porter de l’eau dans un tonneau percé. »

(i) Pausanias , 1. c. , dit que l’inscription sur le tableau de Polygnote portait: ehai (T(pdç TGV OV pefJLVilfcièvQV : « Cq sont des personnes non initiées. »

gures des frises du Parthenon , qui furent sculptées sous la direction de Phidias (i); dans d’autres figures , peintes sur des vases de terre cuite j dans des bas-reliefs, trouvés sous terre en Grèce, et enfin dans des statues, des médailles, et dans beaucoup d’autres espèces de sculptures, imitées d’après des originaux grecs, du temps des empereurs romains.

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