‹ Musée Pie-Clémentin (volume 4)Chapitre 8 sur 41 · PLANCHE XIV · texte numérisé non relu

PLANCHE XIV

Les Muses, Apollon et Minerve *.

Si les Muses sont presque inséparables , selon Hésiode, des Grâces et de l’Amour (i), nous nous garderons bien aussi de désunir de si aimables compagnes , mais nous placerons avant les Déesses de l’amabilité r les images des Divinités du Pinde, qui font l’ornement de notre vie, qui sont les plus puissantes enchanteresses dans nos infortunes , et vraiment comme Virgile les appelle :

Dulces ante omnia Musae.

Notre bas-relief nous les représente avec les divinités les plus distinguées parmi les Dieux, leurs compagnons et leurs guides, savoir, Apollon et Minerve. Ce morceau ornait la face d’un tombeau , où reposaient les cendres de quelqu’un qui leur avait dû, peut-être, la tranquillité de ses jours (2).

* Longueur neuf palmes, dix onces 5 hauteur quatre palmes , sept onces. C’était la face d’un sarcophage.

(0 II ap’ û’ âvTaïç Rapire ç naï IpLspoç , Theog., v. 64 (2) Comme le style du bas-relief nous reporte à la

’t io

Tout ce qui, dans le premier volume de cet ouvrage, a été proposé pour déterminer les emplois et les caractères des Muses, lorsque nous avons parlé de la précieuse collection réunie dans le Musée Pie-Clémentin (i), nous dispense à présent de répéter les mêmes choses 5 d’autant plus que ce qui en a été dit, est suffisant pour faire reconnaître chacune d’elles dans ce bas-relief, et pour y retrouver la propriété des symboles qui les distinguent entreelles. La proportion de la première à ganche, nous la fera reconnaître pour Clio, Muse de l’histoire ; Euterpe, la Déesse de la musique , est indiquée par les flûtes que tient la seconde^ par les masques et l’hahillement de caractère, nous voyons que Thalie et Melpomene , qui présidaient à la comédie et à la tragédie, sont la troisième et quatrième figure : dans la cinquième se montre à nous la poésie lyrique sacrée et héroïque dans Terpsicore avec sa lyre ; et cette Déesse accompagne avec raison Apollon , puisqu’elle a inventé ses péans , et qu’elle l’aide dans ses chants (2). Dans les

fin du second siècle de l'ére vulgaire, ou au commencement du troisième , l'amant des Muses qui a été enfermé dans ce tombeau devait vivre sous le terrible règne despotique de Commode et de ses successeurs ; et il fut fort heureux s'il n'eut pas d'autres soins que ceux de cultiver les Muses,

Non res Romanae perituraque regna.

{1) Tome ï, pi. XVI jusqu’à la pi/ XXV IL

(2) Le pe'an chanté par les Xymphes en l'honneur

deux premières des quatre qui suivent , nous reconnaissons Erato , Muse de l’amour et de la philosophie, et Polymnie qui enseigna la pantomine ; ensuite viennent Uranie avec la sphère, et Calliope, la plus digne de toutes, qui écrit des vers héroïques sur ses tablettes.

Il nous reste maintenant à recueillir quelques particularités qui méritent notre attention, et que nous découvrons dans les figures de ce bas-relief. Clio est la plus remarquable entreelles. On la voit posée dans une attitude, qui est plus souvent celle qui convient à Polymnie, appelée la Muse Silencieuse, dont le soin est de conserver les fables et la mémoire , et qui est la Muse de la pantomine. Cependant, la mémoire, qui est, peut-être, exprimée symboliquement par le recueillement dans lequel est plongée la Déesse , peut également être confiée aux soins de Clio , chargée de nous retracer l’histoire des temps et des événemens, et de développer devant nous le passé. Le sculpteur, qui lui a donné cette position , a néanmoins tout prévu pour qu'on ne la confondit pas avec Polymnie , non -seule ment il lui

d’Apollon pour sa victoire sur Python, dont parle Apollon., Arg. II, y. 703 et suiv., et le chant d’Apollon, lui-meme , dans l’olympe sur la victoire que Jupiter a remportée contré les Géants, tous deux appartiennent k la poésie lyrique et sacrée , à laquelle préside Terpsicore.

a donné le livre , symbole de l’histoire , mais il a ajouté un casque placé à ses pieds, et à côfcé un cadran solaire (i), tous deux indiquant la nature de ses occupations. Ce nouveau symbole m’a paru aussi neuf que bien choisi. Le cadran près de la Muse de l’histoire , nous rappelle ce que disait Lucrèce , que le temps est un accident des choses ; et nous n’aurions pas d’idée du temps qui s’est écoulé, sans la connaissance des événeinens passés (2): il nous indique aussi que l’histoire a besoin, pour être clairement exposée, de la division des temps, c’est-à-dire de la chronologie ; c’est pour cela que Virgile demandait aux Muses, quelles lui racontassent , non pas seulement l’histoire du Latium et de ses rois , mais qu’elles lui apprissent en même-temps ,

.... quae tempora rerum (3):

enfin il nous fait ressouvenir, que lorsque les olympiades commencèrent, la chronologie prît naissance, et ensemble l’histoire dégagée de la fable, selon la distinction qu’en fait Varron;

(ï) Ce cadran, étant un peu gâté, avait été négligé par le dessinateur : nous le donnons par cette raison dans les planches de supplément : il est de la même forme que celui que nous voyons dans la planche suivante.

(2) Lucrèce , I , v. 460 et suiv. :

Tempus item per se non est , sed rebus ab ipsis Consequitur sensus transactum quid sit in aeuo .

(3) Aen. , vu ,

cet emblème nous rappelle encore que Fhistoire se rend maîtresse du temps, qu’elle arrête son vol , quelle le fait en quelque sorte rétrograder, quelle affaiblit sa puissance, et ne lui permet pas de détruire les noms des grands hommes, ni d’ensevelir dans l’obscurité le bruit de leurs actions.

Cette dernière réflexion me fait découvrir un rapport plus particulier, des symboles de notre Muse, avec l’histoire d’Hérodote, qui commence précisément sa Clio, en assurant:

Qu’il écrit l’histoire pour que le temps n’ef- « face pas les événemens, et pour que les ause dacieuses entreprises des Grecs et des Bar- « bares ne soient pas privées de leur gloire , « de même que les causes de leurs guerres (i). » Le cadran indique donc le temps, et les faits belliqueux sont représentés par le casque , que l’on voit au-bas de la Muse. Cet emblème tout nouveau est aussi heureusement appliqué qu’il est remarquable.

Les figures suivantes n’offrent pas de symboles extraordinaires ni obscurs : on ne doit observer seulement que la forme des ceintures ( zonae ) que portent les Muses qui président

(i) ‘Qç {ifae rà yemptsva l| àvSrpó? tqv to %pôv® yevr^rai , perire epya ybeyaJka re stai S&vpLuarà , rd pev ‘E2/1 vi<yi , rd dè fîapftdpoicnp arto de^pèvra , dstked y évitai, stai Si tfv ahi^v êsca~ (Jb^iaav aJÏJkrikoiGiv. Hérod., Clio 7 au comm.

Musée, Pie-Clém. YoL IY, 8

au théâtre, Euterpe pour la musique, et Melpomene pour la tragédie. On voit celle de Melpomene sur le sarcophage du Musée Mat-* tei, qui représente les Muses, ornée du travail phrygien, c’est-à-dire de broderie. Melpomene appuyé sa massue sur une tête de bœuf(i),

(i) Melpomene appuyé sa massue sur la tele d’un bœuf aussi dans le bas-relief remarquable d’un sarco-r phage, qui représente les Muses, lequel est place' dans le dépôt de Baldassar Spinelli à l’église de S. Marie in Sventino. Ce bas-relief ressemble beaucoup au nôtre 5 mais dans celui-là les Muses ont la tête ornée de plumes de Syrènes 5 Apollon n’y est pas, mais à sa place, près de Pallas, on voit l’image du défunt, auprès duquel est le cadran solaire, comme sur notre bas-relief on en voit un près de Clio ; où ce cadran était un symbole de ses études de l’histoire et de la chronologie, où il était regardé comme un instrument propre aux hommes de lettres, comme le croit Winckelmann , Monum. inéd. , p. 240 , ou plutôt faisant allusion à l’astrologie et à la médecine, qui dépendait de la première anciennement, art que, peut-être, professait le défunt: c’est par ce motif que je crois qu’on représenta le cadran dans l’assemblée des médecins, sur une mosaïque, qui se trouve dans la ville Albani , rapportée par le même Winckelmann, Monum . inèd.7 n. i85. Nous sommes assurés par Juvénal, sat. VI, v. àyô, que les astrologues observaient jusqu’aux heures, et que les médecins examinaient l’heure à laquelle le malade avait été obligé de s’alliter, pour établir leurs conjectures astrologiques } ceci est entièrement démontré par l’ancien livre des Hyatromalhématiciens du faux Hermès qui traite uniquement de ce sujet (Fabricius, Bill. Gr ., liv. I, ch. 9). Parmi les autres Muses on voit Thalie, sur ce sarcophage, vêtue d’un

précisément comme un des Hercules de Farnèse, ce qui est le symbole des travaux entrepris par les héros dont elle représente les actions sur la scène, et particulièrement ceux d’Hercuïe, qui a fourni lui seul le sujet de beaucoup de tragédies.

L’attitude de Terpsicore a été déjà désignée comme une attitude héroïque , lorsque nous fîmes observer que Melpomène était ainsi représentée dans sa statue»

On sait que le griffon , sur lequel s’appuya Apollon j était consacré à ce Dieu: et Buonarroti a rapporté, avec beaucoup d’érudition* quantité de motifs pour expliquer cet attribut (i). Cependant je ne puis être satisfait de la relation que l’on veut donner aux griffons avec le Soleil, parce que ce sont des animaux

habit à mailles, que j’ai explique' par aypjfVOV dans le tom. I, pi. XLV, pag. 5n , Mote (i), et qui e'tait propre au théâtre satyrique. Calliope enfin au lieu de tracer avec le style sur ses tablettes , écrit avec de l’encre sur le papyrus, et son encrier est placé devant elle, sur une espèce de petite colonne faite en forme de balustre. On peut voir une gravure de ce bas-relief au commencement de l’explication de la planche XXYI du tome IV du Musée Capitolin. Pour en revenir à notre marbre, la ( Lucrane ) tête de bœuf se voit aussi aux pieds d’un athlète vainqueur , appelé Ménertée , sur un très-excellent bas-relief grec de notre Musée dont on verra l’explication à son lieu.

(i) Osservazioni sul medaglioni , ec. f VII 7 12, pag. ï58 et suiv.

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de l’Orient , qu’on prétendait être gardiens de For. Arislée Proconnésien poëte très-ancien, et Hérodote le premier historien , en parlant des griffons , nous les donnent comme des animaux hyperhoréens ou septentrionaux. Si donc les habitans du Nord furent précisément les fondateurs de l’oracle de Delphes, comme cela a été démontré ailleurs (i), pourquoi le griffon ne serait-il pas plutôt le symbole de l’Apollon de Delphes , un animal hyperboréen destiné à indiquer le culte de ce Dieu ; lequel culte , s’il ne fut pas absolument institué par cette nation, parmi laquelle on croyait qu’habitaient les griffons , et qui lui servirent d’emblème , fut au moins propagé d’une manière incroyable ? Peut-être que cet animal monstrueux était déjà introduit dans l’idolâtrie des peuples hyperhoréens, et que ces Barbares en auront transmis la connaissance et les images dans la Grèce , en même-temps que l’oracle de Delphes : la première a été l’origine de tant de fables (2), et les images ensuite ont été ennoblies et embellies par les talens des artistes grecs (3).

(1) Tome I, pi. XXV U , pag. 2^7, n. (ï)j Pausan. , IPhoc ., eli. Y*

(a) He'rodote , Melpomene , XXXIY.

(5) Le griffon est un compose' clu vautour, dont il a les ailes, le bec et l’origine de son nom } et du lion, dont le reste de son corps est forme'. On ne trouve pas d’ailes sur notre marbre, mais peut-être qu’on doit l’attribuer aux dégâts qu’a souffert le monument, lequel

Sì donc ïe griffon est le symbole particulier d’Apollon de Delphes, c’est avec beaucoup de jugement que l’artiste l’a placé pour accompagner Apollon conduisant les Muses * * puisque Toracle de Delphes était voisin du séjour de ces divinités, et quelles en défendirent quelquefois les trésors contre l’invasion des Gaulois * en écrasant ces Barbares sous des roches en® tières détachées du Parnasse (i).

étant dégradé un peu dans toute sa surface* a perdu quelques-unes de ses formes. De-là, sans doute, le griffon est resté sans ailes et sans qu’on on voye des traces , avec d’autant plus de raison, que pour ne pas dominer la figure d’Apollon, on a du les faire petites et seulement indiquées. Hésichius décrit le griffon Çqov VtT£pO~

*tôv , animal ailé) mais ce qu’il ajoute o xaTiWL yvcrov efieaiov doit absolument se lire ainsi ypvpLa, vepbémoç^ qu’ils appellent griffon de JSémésis. En effet le griffon était également un attribut de Némésis que d’Apollon ? comme nous l’assurent quantité de monumens, en outre des médailles de Smyrne. Voyez Buonarroti , Osservazioni sopra / medaglioni y ec. , XIII, 5. Le y initial du mot V£pb£6iç a été joint à la suivante ypvtfa incorrecte , et on en a fait yvïïov ^ mot plus connu j et comme i’oç de la terminaison ^epbèrnoç était, peut-être, comme on la trouve souvent dans les manuscrits, indiqué par un seul trait, on l’a copié et expliqué pour le y7 en pensant que cette terminaison d’acusatif était plus juste suivant la syntaxe o xa%oV0l9 quod vocant. Le griffon de Némésis fait aussi allusion à l’origine hÿperboréenne du culte de cette Déesse sous le nom d 9 O pi ( v. Spanbémius , ad Callimach . hjmn. in Dianam , pag. 269 ; et Pausan. , El. I, c. VII ); ainsi qu’a la justice et à 3a félicité qui régnaient sur cîes peuple^ dont parle Pline, IV , 26.

(s) Pausan., Attica , cb. ir.

D’après les symboles attribués, déjà ailleurs dans cet ouvrage, à chaque Muse, celle qui suit, ayant un maintien taciturne et sans autre attribut, devrait être Polymnie j l’autre, Erato avec sa lyre , sur laquelle elle exécute des chansons , et qui lui sert à accompagner les danses amoureuses et celles des noces. Mais je crois qu’ici l’artiste s’est écarté des idées ordinaires, et que c’est Erato qu’on voit représentée la première , comme la Muse de la philosophie, plutôt que comme compagne des Amours, et que l’autre est Polymnie, qui accompagne des sons de sa lyre les danses des pantomines, auxquelles elle présidait.

Je m’appuye sur trois motifs, pour ne pas suivre cette fois l’explication la plus en usage pour ces figures. Yoici le premier: j’observe que dans ce bas-relief on a conservé pour toutes les sept autres Muses , l’ordre qu’ont tenu Hésiode et Hérodote, en les nommant, et je penserais qu’on a eu l’intention de ne pas changer cet ordre dans ce sujet. Le second motif, je le tire, de ce que près de la sixième Muse est Pallas , qui , comme Déesse de la sagesse , peut bien s’allier à Erato, emblème de la philosophie, et qui n’a nul rapport avec Polymnie. Enfin le troisième, c’est que cette Erato se voit représentée presque de la même manière dans le bas-relief Capitolin, et que cette manière lui convient très-bien , lorsqu’elle est un symbole de l’amour des sciences , et de la

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recherche de la vérité (i). D’ailleurs le témoin gnage des auteurs (2) anciens nous prouve que les danses des pantomines étaient accompagnées par le son de la lyre , laquelle par cette raison peut être un attribut propre à Polymnie. La sphère suffit pour nous faire connaître Uranie $ et de ce globe vint le nom Uraniset (5) que Ton donna a certain jeu de ballon. Calliope , suivant l’usage, écrit sur des tablettes ( pugil * lares (4))» et à ses pieds est la cassette qui con» tient les rouleaux ou sont écrites les poésies , comme 011 la voit dans une miniature du Vatican aux pieds de Virgile , qui fut certainement le premier ou le second des favoris de cette Muse.

(1) V. notre premier tome, pi. XXI, pagi 196; efc pi. B , note 2. Diodore dit ( IV , 7), que quelques-uns prétendent qu’Erato a pris ce nom de Famour que nous inspire la science.

(2) Pindare dit clairement qu’on accompagnait là pyrrhique avec la lyre, Pythion , od. II, et la pyrrhi-* que était précisément un des ballets pantomines exécutéssur le théâtre, comme on peut le voir dans Meursius , Orchestra , v. Ylvpplffl,

(5) Hésichius , v. OvpavLaÇeiV.

(4) La dégradation qiFa souffert le monument original a fait aussi errer ici le dessinateur et s’écarter de l’exacte imitation de cette figure. Il a même omis la draperie, ou peripetasma? qui couvre le fond.

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