PLANCHE XV
Génies des Muses *.
L’usage d’employer des figures d’enfans avec les attributs des divinités, avec les instrumens qui désignent des professions, avec les symboles des occupations et des aventures des hommes, ne paraît pas avoir été connu dans les arts de la Grèce avant Pausias, lequel „ suivant ce que nous en savons, s’est, plus que tout autre , plu à représenter des enfans dans ses tableaux (j). En effet les vases en terre qui nous ont conservé jusqu’à présent le caractère et le génie de la peinture grecque, des temps les plus reculés , ne sont jamais ornés de sujets d’enfans , et c’était là où ils eussent été plus ordinairement employés, plutôt que sur les grands monumens de bronze et de marbre.
Le goût de ces sujets semble avoir eu un accroissement extraordinaire chez les Romains (2)
* Longueur quatre palmes, un quart j hauteur, sans le couvercle, deux palmes, avec le couvercle jusqu’à la tête de la statue, trois palmes et trois quarts. Il fut trouvé dans les catacombes du cimetière de Ciriaca sur la voie Salaria , dans la possession de MM. Rosa.
(1) Pline, //. N., liv. xxxv , ch. 4°«
(2) Dans les peintures d’Herculanum , de même que celles des anciens sépulcres de Rome, et aussi les basïreliefs placés sur les tombeaux, nous présentent fréquem-
quand le luxe du peuple,, devenu opulent et corrompu , abbaiai dît évidemment la dignité des arts, et fit obtenir la préférence aux choses d’agrément, faciles, sur les beautés plus simples , plus sublimes, et plus grandioses des ans antiques.
Si la belle cuvette ovale, que nous avons sous les yeux, entre, à cause de ses bas-reliefs qui représentent des enfans figurant les Muses, dans la cathégorie des compositions dont nous venons de parler, il faut avouer aussi que c’est fort-à-propos qu’elle a été embellie par ce sujet sculpté , puisque précisément elle était faite pour renfermer le corps mort d’un enfant. Le travail du ciseau, quoique dirigé avec
suent des figures et des jeux d’enfans. Quelquefois on y voit une fable, et au lieu des personnages qui lui appartiennent, ce sont des enfans avec les symboles et les attributs particuliers de ces personnages. C’est ainsi que dans la façade du palais de la ville Pinciana, au-dessous de la dernière fenêtre du premier étage, k la droite du spectateur , est placé un bas-relief qui représente Andromaque et les Troyennes qui reçoivent le corps d’Hector à la porte Scée, sculpture presque entièrement imitée d’après celle que l’on voit également dans cette riche collection, et qu’a citée Winckelmann , Monum « inëd.y n. i55 $ c’est ainsi, dis-je, qu’ici toutes les figures sont des enfans, partie ailés, partie sans ailes, et ceux qui représentent Andromaque et les Troyennes ? vêtus comme des femmes. Rien de plus ordinaire que de trouver sur les faces de quelques petits sarcophages es jeux du cirque exécutés par des enfans
assez de facilité, est cependant du temps de la décadence de Fart; car on ne peut supposer ce morceau antérieur au troisième siècle de Tére vulgaire, ni exécuté par une main plus habile que celle des artistes de cette époque. Malgré cela, son intégrité, et les images qu’il nous offre , le rendent digne de l’attention des érudits , puisque les traces d’une excellente école, qui n’est pas encore tout-à-fait dégradée, que l’on y découvre, rendraient injustes les artistes qui le mépriseraient, ou qui n’en feraient pas de cas.
Ijq couvercle et la cuvette sépulcrale , sont enrichis de sculpture : nous observerons d’ahord le bas-relief du tombeau, puisqu’il est l’objet pour lequel cette composition a été faite et placée dessus.
11 y a dix figures sur la face et sur les côtés du monument. Neuf représentent des enfans ou des Génies, quoique sans ailes (i), tous debout, avec les caractères et les attributs des
(i) Ou trouve des Génies sans ailes sur beaucoup de monuinens. Sans parler des Génies représentés dans l’âge viril, que l’on voit sur les médailles, comme celui du sénat, celui des armées, etc., et ils sont toujours sans ailes ; on voit de même sans ailes les enfans qui représentent les Génies de la palestre dans le bas-relief placé sous la dernière fenêtre du second étage du palais de la ville Pinciana, à la droite du spectateur, et le Génie de Neptune dans une des peintures d’Herculanum, t. 1 , pi. X , au-bas.
neuf Muses: au-milieu d’eux, on voit la dixième figure assise, d’une proportion plus grande, qui est celle du jeune homme mort, auquel on a donné cette compagnie, pour indiquer qu’elle convenait à ses études autant qu’à son âge.
Les cinq enfans à la gauche, ont les 'symboles ordinaires de Clio, d’Uranie , d’Erato , de Melpomene, de Calliope, savoir: le volume pour l’histoire , le compas et la sphère pour l'astronomie et pour les mathématiques, la lyre pour les poésies amoureuses et des noces , la massue et le masque héroïque pour la tragédie , les tablettes et le style pour la poesie* Le Génie de Clio a cependant, comme dans l'estampe précédente, près de lui une petite colonne, qui porte un cadran solaire, de la forme la plus commune et la plus en usage chez les anciens, savoir, marqué sur le segment concave d’une sphère, ce qui est évident, quoique sa cavité, par une négligence de l’artiste , paraisse être anguleuse dans ce morceau (i). Une chose plus remarquable c’est
(i) La plupart des cadrans solaires qui se trouvent dans plusieurs Musées , celui qui existe en ce moment à Athènes près du monument de Trasylle ; ceux que? nous voyons dans les peintures et les sculptures antiques* ont cette même forme. C’était celle qui convenait davantage aux heures des anciens , inégales dans les dif~ férentes saisons 5 car il y avait toujours douze heures de jour: les arc$ différens tracés dans la concavité sphé»
le geste du Génie qui pose Fiudex de sa imîn sur l’extrémité inférieure de son oreille, partie consacrée à la mémoire , suivant les idées superstitieuses du paganisme (i) ; comme s’il voulait indiquer par-là, qu’il sait se rappeler les annales des temps, et que c’est à l’histoire à propager, à perpétuer la mémoire du passé.
Les quatre Génies, à la droite, appartiennent à Polymnie, à Thalie, à Euterpe et à Terpsicore. Les deux qui représentent Thalie et Euterpe, n’offrent pas de variétés dans les emblèmes ordinaires de la comédie, de la bucolique, ni de ceux de la musique. Mais le Génie de Polymnie peut se reconnaître d’ailleurs à cette manière de s’envelopper dans son manteau , que nous avons déjà observée et expliquée , comme étant un geste qui était propre à cette Muse (2); il a aussi dans la
rique, distinguaient plus aisément les temps divers. Le P. Jacquier, dans une lettre publiée, avec les dissertations du très-savant abbé Oderici, a expliqué très-exactement la raison mathématique de la construction de ces cadrans. Malgré cela , la difficulté qu’éprouvaient les anciens pour horizonter leurs gnomons , fut cause que la variété de leurs horloges solaires ne fut pas moins grande que celle de nos horloges mécaniques, de sorte que Sénèque pensait que les philosophes pouvaient plus facilement s’accorder dans leurs opinions que leurs horloges à marquer les heures , Apocolocynlhosis , au commencement.
(1) Pline, H. N. , liv. xi, ch. 4 5 5 v. aussi notre t. I, pl. xxvii , pag. 235.
(2) Tome I, pl. xxiii, pag. 204 et suiv.j et phxxvin^ pag. 235 et suiv.
main et à ses pieds des volumes , attribut qui ne lui est pas ordinaire, et qu’on a ajouté, je crois, pour indiquer que Polymnie n’est pas représentée sur ce sarcophage, comme la Déesse qui préside au geste de la pantomine , mais seulement à la déclamation et aux gestes des orateurs (i).
Les attributs du Génie de Terpsicore, qui est la dernière figure, sont encore plus extraordinaires que ceux des autres monumens, mais bien propres cependant à caractériser la poesie lyrico-héroïque , à laquelle cette Muse préside. Ce sont deux jeunes plantes de laurier et un vase, placé sur une base. Le vase, prix ordinaire accordé dans les jeux athlétiques, et le laurier , qui servait de couronne, à Delphes, aux vainqueurs Pythiques, sont le symbole de la Muse de Pindare et de Siinonides , celle qui rendait immortels les vainqueurs des come bats sacrés.
(i) V. notre tome I, pag. 210 , n. (1). Sur un sarcophage du palais Barberini qui représente les Muses , très-semblable en beaucoup de choses à celui de S. Marie en .Aderitili, et au bas-relief de la precedente planche , Polymnie tient un volume comme la Muse des rhéteurs, et près d’elle est un masque comme symbole des pantomines, ainsi que dans d’autres bas-reliefs que j’ai cités, tom. ï, pi. XXI II , pag. 204, et dans les notes. Winckelmann avait observé sur ce bas-relief un gnomon sculpté, mais il n’avait pas découvert le rapport particulier qu’avait ce symbole avec aucune Muse. Monum. inéd.} pag. 240.
Le jeune garçon à la mémoire duquel fut consacré ce monument, est assis entre le Genie de Calliope et celui de Polymnie. Il est à moitié nu, et seulement couvert du manteau des philosophes depuis la ceinture en-bas , il a un livre dans la main gauche, et la droite •exprime un des gestes déclamatoires, que Fulgence dit être propre aux exordes dans les discours (i).
Le pallium des philosophes , les Génies qui environnent le jeune garçon défunt, le mouvement dans lequel il est représenté , nous portent à croire qu’on le destinait à suivre la carrière des sophistes, philosophes orgueilleux, qui croyaient posseder le suprême degré de la littérature, et dont l’éloquence était aussi fausse que leurs systèmes philosophiques. L’âge encore tendre de l’enfant ne peut être opposé comme un obstacle à cette supposition , parce qu’il vivait dans un temps où l’on était excité à se glorifier à cet âge d’études prématurées , alors que les hommes de bon sens se plaignaient
(i) Fulgence Planciade , Continentiae Virgilianae , page 742 , e'dit. Staveren. : Compositus in dkenài modum erectis in iolam duobus digitis , tertium pullicem ( lisez pollice ) comprimens , ita verbls exorsus est. L’enfant sur noire marbre tient tendus les deux premiers doigts et comprime le troisième avec son pouce. Ce geste, qui n’a pas e'té dessine' avec assez d’exactitude, se verra se'pare'ment dans les planches de supple'ment , ainsi que le cadran solaire.
que eloquentiâm , qua nihil esse malus confitentur , pueris induant adhuc vagientibus (i).
L’époque à laquelle vécut cet enfant est encore postérieure à celle pendant laquelle le sarcophage fut sculpté. Son visage , quoique du même marbre, a été travaillé par un autre artiste, même beaucoup inférieur en talent; de sorte que nous pouvons conjecturer, d’après la ressemblance qu’a le style avec les ouvrages du quatrième siècle, que celui-ci date de temps postérieurs à l’empire de Gallien , époque qui marque en même-temps la décadence de la république, comme celle des sciences et des arts. Le sarcophage était donc travaillé d’avance, comme tant d’autres, pour une destination incertaine, et la tête de la ligure principale n’avait été qu’ébauchée , selon l’usage , afin qu’on pût ensuite y sculpter le portrait de la personne à laquelle on voudrait consacrer le monument (2).
Cette variété de style est encore plus sensible dans la figure, à moitié couchée, qui est
(1) Petrone, Satjricon, , édit. Hadrianid , pag. i4*
(2) Cet usage est évidemment démontré par les sarcophages qui sont conservés, dans le Musée Pie-CIémentin. Il y en a trois, dont les deux figures principales du bas-relief ont les tètes à peine ébauchées, l’une est celle d’un homme, l’autre d’une femme, et ce devait être un monument pour deux époux. D’autres ensuite offrent un portrait dans les têtes principales, tandis que celles des autres figures sont idéales.
sur le couvercle, laquelle il nous reste à examiner. Elle représente le jeune homme appuyé sur les coussins d’un des lits de table, ou comme s’il assistait aux soupers en l’honneur des morts, que l’on célébrait près de son effìgie. Son visage est d’une exécution grossière, et dans une manière qui ressemble beaucoup à celle des portraits de Maxence, de Chlore, de Galérius, que Ton voit sur les médailles.
On remarque un très-grand soin dans l’imitation du lit, sur lequel est étendue la statue, et jusques dans les parties qui sont élevées vers la tête et les pieds, et qui se prolongent par derrière pour retenir les coussins (i). Il n’est pas moins curieux de voir comment sont exécutées beaucoup de petites particularités , au moyen desquelles les arts , déjà appauvris , cherchent encore à intéresser les yeux des spectateurs, quand ils ont perdu toute espèce de prétention à flatter leur esprit, et à se mériter l’admiration générale. Aux pieds de la figure est un Génie ailé, couché sur deux petits oreillers, ce qui est le symbole du sommeil éternel ou de la mort (2). On y voit aussi un
(1) Les lits qui servaient pour les repas, que Ton voit sur les mouuraens, sont garnis de bords releve's semblables, et quelquefois plus releve's encore. Un des plus remarquables est celui que Ton voit dans la cour du palais Massimi , sur lequel sont coucbe'es deux figures j il devait être sur le couvercle d’un sarcophage.
(2) La mort et le sommeil sur le tombeau de Cipsèle
petit chien qui caresse son maître, et qui paraît attendre qu’il lui donne quelque mets dé^* licat , que les anciens appelaient mustacea et crustula (c). En effet on aperçoit quelques-uns de ces bonbons dans la main droite du jeune homme, qui a laissé tomber sur le rebord du lit ses tablettes ( pugillares ) , et qui pose sa main gauche sur un volume , se soulevant en même-temps un peu sur le coude gauche (a).
étaient deux enfans dans les bras de la Nuit. Celui qui représentait la mort était cependant les jambes croisées. Un Ge'nie ayant un flambeau renversé devint le symbole ordinaire de la mort j et on le voit sur le beau cippe du palais Albani désigné par l’épigraphe Somnum, Marini, Inscrìz. Albane , LXVI. Hespérus est aussi quelquefois représenté avec son flambeau renversé comme symbole du jour qui finit, ce qui me fait croire que c’est de-là qu’est venu l’emblème de la mort, comme si on la regardait comme étant le soir de la vie. Un diaspre rouge que possède M. le chev. Worsley, et qui représente le meme Génie avec le flambeau renversé,, et vers le bas une étoile , fait voir que cette image de la fin de noire vie a plus de rapport avec les figures d’Hespérus, qu’avec celles deMorphée, dont le symbole est plutôt des pavots que le flambeau éteint.
(1) Dans la gravure on croit voir un livre, mais l’apparence est très-différente dans l’original ; il semble qu’on y découvre quelque trace d’une feuille oblongue , forme que les mustacea pouvaient prendre des feuilles de laurier, dans lesquelles on les mettait pendant qu’ils étaient frais. Les crustula étaient toujours employés dans les festins funéraires , comme l’attestent tant d’inscriptions.
(2) La position ordinaire des convives à table était
Musée Pie-Clém. 3 Yol. IV* 9
11 est vêtu d’une punique sans ceinture, comme il convient pour un festin ; il a quitté ses chaussures, et il s’enveloppe dans une espèce de pallium , qu’on appelait sjnthesis , et qui était particulièrement d’usage pour les repas (i).