‹ Musee Pie-Clementin (volume 5)Chapitre 14 sur 55 · PLANCHE XIII · texte numérisé non relu

PLANCHE XIII

Quand un antiquaire trouve à écrire sur un sujet intéressant et bien sur qu'il doit expliquer , il prend plus de confiance dans ses moyens, il oublie que certains beaux esprits se plaisent à qualifier de frivole et d'imaginaire ce genre de littérature (i). La jolie petite statue de Némésis que nous présentons dans cet-

* Haut, cinq palmes manquants.

(i) Un des motifs les plus forts pour lesquels le pu- 1)1 ic paraît estimer moins cette science, est cette pensee d'Horace :

Scribimus indocti doctique poëmata passim. la supposant toute fondée en conjectures: quelques personnes ont cru qu'il suffisait d'avoir un peu d'imagination pour se faire passer comme antiquaire. Le publie n'est pas toujours à portée d'examiner les fondemens des Conjectures, et quelquefois il confond celles produites par la fantaisie de gens peu éclaires 7 avec celles qui sont le fruit de l'étude sérieuse et faite avec jugement des auteurs classiques, d'une observation exacte des monumens ; d'un goût sur dans les beaux-arts , d'une profonde connaissance des usages, des loix, de la religion et des habitudes des peuples anciens, connaissances inséparables d'une bonne philosophie. Cependant tant que les arts de la fable et du dessin ; dont les chefs-d'œuvres nous restent dans les écrits et dans les monumens de l'antiquité, seront honorés en Europe, il se trouvera toujours des personnes qui sentiront la considération que méritent les véritables antiquaires^

te gravure , a précisément tous les caractères nécessaires pour inspirer du courage au commentateur. Les figures de Némésis sont trèsconnues dans les médailles grecques , particulièrement sur celles de Smyrne , où Ton adorait deux Némésis dans an temple , qui le disputait en magnificence et en richesse à celui d'Epîièse. Ces images , principalement sur les grandes médailles (i) , la distinguent si bien, que nous y reconnaissons tous les attributs que les anciens donnaient à cette déesse ennemie des superbes 9 dont ils firent le personnage allégorique de l'indignation et de la justice distributive des dieux , qui poursuivait les coupables jusques dans le sein des tombeaux (2).

(ï) Yoyez les grandes Médailles du cabinet du roi de France y n. 2, 69 , 148 et 210.

(2) C'est dans le sentiment d'indignation qu'excite en nous le despotisme qui pese sur les opprimes , qu'on doit, ace qu'il semble, chercher l'origine de cette deesse, quae nimiïs obstat votis , selon la phrase de Claudien, et que Pausanias appelle $eSv fld^icrra dvSpó* rtoiç vÇtpMrraiç aTtapak^roç^ « la plus implacable de » toutes les divinités contre les oppresseurs. » Mais ébmmé on voyait assez souvent le vice prospérer dans le monde, on lui attribua la faculté de poursuivre les méchants au- de-la même du tombeau ( Timée , de anima mundi ) y et on la confondit avec la justice divine. Son nom en grec signifie indignation , si on le fait dériver de Vêfl8<xdo , et veut dire distribution ou dispensatrice, si on le fait dériver de vèfXQ, Les Latins pour ne pas perdre le double sens qui exprime les caractères de la dées-

La mesure de la coudée était le premier et le plus caractérisé de ses attributs symboliques , par lequel elle indiquait non-seulement la justesse des récompenses , mais elle offrait aux personnes heureuses la mesure qui devait les régler pour ne pas abuser de leurs richesses et de leur pouvoir (i). Le frein suspendu à son bras gauche était le symbole de la modération dans les discours (2). Quelquefois on lui faisait tenir une branche de frêne , qui figurait le fouet dont elle devait frapper les coupables. On retrouve tous ces attributs sur différentes médailles. Mais la position du bras droit , avec lequel elle indique particulièrement la longueur de la coudée , est le symbole le plus constant, d'où Spanhémius a conjecturé que l'on doit rapporter à ce geste

se y ne vaulurent pas, en Tadmettant parmi leurs dieux, traduire son nom par le mot Indignation, qui correspond grammaticalement au nom grec Némésis. C'est pour cela que Pline dit que le simulacre de Némésis in Capitolio est 7 quamvis Latinum. nomen non sit ( H, N. XXVIII, 5 ).

(1) On connaît F épi gramme 75 du liv. VI, ch. 12, de l'Antologìa, où Némésis parle ainsi:

H4 l$é(tèmç atfflvv Ttaieyo- tbvôç ovvexa } ÀéÇeiç Tlâm (7tapayyèXk(ù fiydèv êftèp ro fjbèrpov. » J'élève comme Némésis le bras. Pourquoi ? diras- tu? » Je vous montre , ô mortels , une mesure en tout. »

(2) Angiologìa } liv. IV, ch. 12 7 ep. 72. Buonarroti a pris ce frein pour une fronde ( Osservaz. sopra alcuni medaglioni } p. 22;^ ); les anciens ne parlent point de fronde, msis du frein.

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ce que les -anciens Ont dit de la coudée de Némésis , que la plupart des critiques ont expliquée par une mesure ou une verge, que cette déesse tenait dans la main (i). L'incerti* tude de Spanhémiûs parut , avec raison , se changer en certitude pour Winckelmann ; ou peut-être lui-même, sans se rappeler Fide e qu'avait eue Spanhémiûs , a-t-il pensé et écrit cette opinion, qui était la sienne, très-louable en cela, mais non pas autant en appliquant son observation à une petite statue de la Trilla Albani (2), qui, à la vérité, soulève de la main gauche son manteau, mais plutôt, sans doute, pour y recevoir quelque chose , que pour se présenter sous Fattitude ordinaire que Ton voit à Némésis dans les médailles et les pierres gravées. Cette attitude caractéristique est absolument celle que nous remarquons dans la statue , et qui est entièrement conforme avec les figures de Némésis qui lie sont point douteuses, et entre autres avec les plus certaines, qui sont une grande médaille du cabinet du rpi de France, où est représentée l'apparition des Némésis Smyrnéennes à Alexandre, lorsque ce conquérant se repose à l'ombre d'un piata-* îie. Ce fut à cette apparition , ou , pour mieux dire , à ce songe que Smyrne dût sa réedifî-

(1) Spanhémiûs , ad Callirnach* h/mn. in Delum. , v. 107.

(2) Winckelmann ; Monum. ined, , n. 25.

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cation et sa grandeur (i). Le graveur, quel qu'il soit , qui a fait ces anciennes effigies f imagina de leur donner ce geste , au moyen duquel le bras droit est posé de manière qu'il offre à l'œil la grandeur* entière de la coudée. On peut croire cependant que le bras des Némésis de Smyrne était tout-à-fait isolé , et ne soutenait pas du tout le peplum ou le bord de la seconde tunique , comme on le voit dans les images de Némésis sur les bas-reliefs et sur les pierres gravées. Des philologues ont dit de très-belles choses , et fort-ingénieuses , sur ce mouvement que fait Némésis de lever une partie de son manteau ; mais ces belles idées ne sont appuyées d'aucune tradition an* tique (2). S'il m'était permis de placer mon opinion à ce sujet, je dirais que l'on cherche en vain quelque mystère dans une invention du sculpteur , qui ne trouvant dans ce bras isolé de la Némésis de Smyrne qu'une attitude outrée et sèche , a plus ingénieusement imaginé de donner à ce bras un mouvement , qui tout en lui faisant prendre l'attitude caractéristique, la rendît en même temps plus vraie. A coup sur on ne pouvait concevoir une action plus naturelle et plus propre à l'idée que devait présenter la pose du bras , que celle de la statue qui semble grouper une partie de son

(1) Medaglioni del re di Francia 7 n. 210.

(2) Pitture d' Ercolano , t. ITI, pi. X; n. 8,

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peplum sur sa poitrine. Cette pensée fut à peine exprimée , qu'une foule d'imitateurs la répétèrent dans des travaux de différentes espèces et de plusieurs temps. C'est ainsi qu'est représentée Némésis sur le beau vase du palais Chigi (i); elle est de même dans un cipe rare rappelé par Beger , qui l'a assez extraordinairement métamorphosée en Aurore (2).

(1) Ce vase , vraiment curieux, a été publie dans le journal périodique intitule' Notizie d 'antichità e belle arti di Roma, per tanno 1 784 > mois de mars. On y voit un Amour qui brute un papillon sur son flambeau , entre les deux figures de INémésis et de l'Espérance. Nemesis a son bras dans la position ordinaire , et elle tient de l'autre main une petite branche.

(2) Beger., Spicilegi, p. 84. On voit sur ce cipe d'un côté l'Espérance , de l'autre Némésis ; ici la déesse est ailée comme dans sa statue à Smyriie ; outre son geste accoutumé , elle a quelque chose dans la main gauche , que quelques-uns ont pris pour une palme , d'autres pour une verge, mais il est plus probable que c'est une branche. A ses pieds, sont une roue et un griffon, symboles de la Fortune , avec laquelle Némésis fut confondue quelquefois, comme distributrice aussi des biens et des maux. Beger en la nommant Aurore, fonda son opinion sur une prétendue allusion aux noms de la défunte, dont 1 effigie était sculptée sur le cipe. Quelque facile qu'il fût d interpréter cette inscription , Beger Fa fait avec une telle ignorance , que j'ai cru necessaire de la reproduire ici , pour que la réputation de cet écrivain n'induise pas dans une erreur ceux qui savent peu le grec. Voici l'inscription originale :

Enfin on la retrouve telle dans beaucoup de pierres gravées (i).

Cette belle statue fut trouvée dans la Villa Adrienne. 11 lui manquait un bras , qui a été restauré tenant une branche de frêne, symbole dont on rencontre des exemples dans les monumens , et dont les écrivains nous ont parlé. Dans la même fouille on en découvrit une autre , moins respectée par le temps , et qui ressemblait à la première dans l'attitude essentielle du bras, mais qui était également privée de l'autre bras. On eût dû mettre , en la restaurant, dans la main de celle-ci le frein, pour imiter les deux Némésis de Smyrne qui avaient, l'une un frein, l'autre une branche de frêne. Mais la perte des symboles du second rang nous est moins sensible , à raison

0 s R EAHIAI • E&OS KAI • KEN2Û PEINA • TEMI ÛTATHI • AÎIEAEÏ0EPA ANEOHKAN

C'est ainsi que Ta traduite Beger: Dis subterraneis. EU pidi Eoi Jìliae 7 et Censorinae honoialissimae Lìberta posuk.

Et c'est de cette manière qu'il faut la traduire: Dis subterraneis. Elpidi ; Eous , et Censorina Liber tae ho* neratissimae posuerunt.

(i) V. les pierres gravées de Stosch depuis le n. 1808 au n. i8i5. Winckelmann ; Description etc.

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de la conservation du geste qui indique la coudée ou la mesure. Nous y voyons le signe distinctif, assuré , indubitable , donné à Némésis (i), qui nous la fait reconnaître dans ce seul simulacre qui nous reste , et qui tire ses certitudes des écrivains, des médailles, et du rapport qu'a la figure avec tous les monumens de cette déesse qui nous restent.

Il n'y aurait rien à ajouter à une explication de ce morceau très-estimable , quelle qu'elle fût, si elle n'exigeait pas quelque chose de plus dans la description que Pausanias nous a laissée de la fameuse Némésis de Rhamnonte , bourg de FAttique. Ce simulacre renommé sous le rapport de l'art, et par la dévotion que la déesse inspirait, avait été mis par Vairon au dessus de tout ce qu'avait produit de son temps la sculpture chez les Grecs, qui s'était élevée cependant des plus grandes beautés de la nature humaine au

(i) C'est pour cela que je crois que la peinture d'Herculanum, tom. Ili, pL X, où Ton prétend voir une Néme'sis , représente plutôt une nymphe tragique. Elle n'a pas le geste ordinaire de cette déesse et l'attitude qui lui fait relever un pan de son habillement, n'a pas de rapport avec elle, comme nous l'avons fait observer. L'épée est un symbole de Melpomene , et on peut le voir dans une autre peinture du premier tome, pl. XIII, comme aussi nous l'avons démontré à propos de la planche XIX dans le premier tome de cet ouvrage. Le geste lui-même, peut-être tragique, et d'ailleurs la chaussure éiï précisément semblable à celle de nos muses,

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sublime idéal de la divinité , et le siècle d'or de cet art avait déjà precede l'époque où vivait cet écrivain.

Agoracrite de Paros , disciple de Phidias , était l'auteur de cette statue. On voyait briller dans le travail tant d'excellence, que très-souvent les écrivains l'ont attribuée à son maître. Peut-être cet artiste eut-il le malheur commun avec d'autres élèves de professeurs célèbres , que s'ils produisent quelqu'ouvrage d'un grand mérite, l'envie s'empresse de le leur arracher (i). Le marbre dont le sculpteur se servit pour cette statue superbe , avait été destiné par le roi Darius pour en former un trophée de la Grèce vaincue. Mais les Perse* ayant succombé à Marathon sous la valeur athénienne , ce marbre tomba entre les mains d' Agoracrite , qui le réserva pour en sculpter une figure de Vénus , sujet qu'il vouloit représenter en concurrence avec Alcamêne son condisciple. Phidias qui favorisait avec passion le dernier, donna à son ouvrage , avec son ciseau

(i) Voici toute l'histoire dans ce passage de Pline, XXXVI, 4. Eiusdem ( Phidiae ) discipulus fuit Agoracritus Parius . . . Certavere autem inier se ambo discipuli ( Alcamenes et Agoracritus ) in Venere facienda ; vicitque Alcamenes , non opere , sed civitatis sûffragiis contra peregrinum suo faventis* Quare Agoracritus ea lege signum suam vendidisse traditur ne Athenis cssetf et appellasse Nemesin. Id positum est lìhamnunte pago Atticae , auod M. VaiTQ omnibus signis praetulit*

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