P L A N C H E XIV
La Pudeur*.
Cette statue, où l'on admire l'élégance grec* que, a été publiée par Maffei (i) au nombre des principales statues de Rome, sous le nom de Livie , suivant l'usage que Ton avait de son temps , de retrouver dans tous les monumens l'histoire ou l'image d'un personnage romain. Quelque ressemblance qu'il y eut entre son visage avec ceux de cette impératrice, qui se trouvent sur des médailles , avec la légende Pietas , cela ne pouvait servir de fondement à aucune espèce de conjecture , puisque la tête , qui n'est pas d'un travail excellent , est une restauration moderne. En observant avec attention les caractères que nous offre l'antique, pour déterminer le sujet de cette statue, sa chaussure , qui, à raison de la hauteur très-remarquable des semelles , peut être regardée comme des cothurnes , me parut aussitôt faite pour être bien distinguée. Car il était assez vraisemblable qu'elle pouvait nous offrir la Muse de la tragédie , telle que nous la voyons sur le bas-relief, dont nous avons déjà parlé, de l'apothéose d'Homère, où elle est voilée et
* Haut, neuf palmes et demie ; sans la plinthe neuf palmes, une once.
(1) Maffei Paoìo Alessandro; Statue dì Roma, pl. CVIL
Musée Pie-Clém. Vol. II. 8
chaussée de cothurnes (i). La physionomie sérieuse ou plutôt mélancolique de la figure
Ad talos stola demissa , et circumdata palla ,
ne contredirait pas cette dénomination , laquelle peut satisfaire , avec beaucoup d'apparence de probabilité , tous ceux qui voudront l'examiner avec attention. Malgré cela je me décidai à ne pas m' éloigner de l'opinion de Venuti ( >) , et à m'attacher aux médailles qui nous présentent tant d'images de femmes voilées , enveloppées dans leur manteau , avec l'épigraphe répétée Pudicitia. La hauteur du cothurne , qui a échappé à Venuti, trop léger dans ses observations , nous donne encore un motif de ne pas rejetter une dénomination aussi facile à saisir , et assez fondée. Nous avons fait remarquer ailleurs que le cothurne tragique a les semelles plus hautes dans d'autres monumens , et que ceux-ci sont proprement les chaussures thyrréniennes décrites par Pollux , qui n'étaient pas exclusivement destinées au théâtre , ni réservées aux muses (5). Ces cothurnes seraient cependant le signe unique , auquel on pourrait reconnaître Melpomene dans cette figure. Si on veut ah-
(1) V. le tome premier de cet ouvrage 7 pl. B, n. 2 p. 5^8.
(2) Monum. Mattheior.y pl. LXI.
(3) V. le premier tome; pl. XXV.
ti5
solument insister pour les appeler des cothurnes , soit ; mais au lieu de les placer parmi les costumes de l'ancien théâtre , il faut les mettre dans la toilette des femmes j car une matrone ne pouvait se montrer en puhlic sans cette chaussure ,
Nullis adiuta cothurnis (i).
Si toutefois quelqu'un était d'un avis contraire , en disant que nous n'avons pas d'effigies grecques de cette divinité , qui ne se trouve gravée que sur les médailles latines ; et qu'en conséquence on ne doit pas attribuer aux Grecs le simulacre de cette déesse , qui leur appartient cependant par la nature du travail \ il sera assez facile de détruire cette objection. D'abord parce que la Pudeur est une divinité reconnue dans la théologie grecque dès le temps d'Hésiode , qui l'appelle *kidÙQ , Aedos , et qui la donne pour compagne à Némésis (2) ; d'où il s'ensuit que des artistes grecs peuvent l'avoir représentée , et que les monétaires romains en auront copié l'image. En second lieu , parce que les artistes
(1) Juvenal, sat. 6.
(2) Hesiod., Opera et dies 7 v. 196. La Pudeur eut aussi un autel à Athènes, Pausan, I; 17, et une statue, qui devait être voilée, à Sparte; en l'honneur de Penelope , laquelle ayant eu le choix libre de suivre son époux j ou de rester avec son père ; ne repondit qu'eu se couvrant le visage. Pausan 7 III } %t*
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de la Grèce furent florissans pendant plus d'un siècle et demi dans l'empire romain , et qu'ils ne se refusèrent pas dans ces temps à représenter des sujets de la religion des Romains, et les fastes de leurs empereurs. Cela est d'autant plus fondé , que la belle statue que nous observons se rapproche plus de la grâce et de la finesse du style qui précéda la décadence des arts , qu'elle ne présente cette beauté simple et austère qui nous reporte aux siècles de la liberté de la Grèce et à la manière sublime qui régnait alors dans les ouvrages. Néanmoins comme la plupart des figures de la Pudeur sur les médailles romaines sont une adulation adressée aux impératrices, je ne suis pas éloigné de croire , que si l'ancienne tête de la * statue y existait encore , elle nous présenterait le portrait de quelque femme illustre. M. Morison a eu , à sa possession à Rome, une statue semblable , quoique d'un travail moins parfait , dont la tête , bien antique , était le portrait d'une matrone. Les ornemens que portaient les femmes , et que le sculpteur n'a pas oubliés , confirment cette conjecture , puisqu'en outre de la chaussure thyrrénienne, il a exprimé un bracelet en forme de serpent autour du bras droit de la figure , et qui s'aperçoit au travers du manteau qui le couvre (i). Il semble que
(i) Nous avons déjà parlé 7 tom* I ? pl. X; des bracelets appelés spintheres 7 qui se portaient au bras gau-
l'artiste ait cherché à satisfaire le goût de la parure , dont ne sont pas exemptes les plus sages personnes du beau sexe. Ce sont ces ornemens qui m'ont fait précisément écarter l'opinion que j'avais pu avoir que notre marbre représentait la Sagesse ou Sophie , que Ton voit dans le bas-relief de l'apothéose d'Homère, avec une expression et un vêtement semblable, d'autant plus qu'elle est peu différemment représentée accompagnant Socrate, sur un des côtés du beau sarcophage du Capitole , sur le devant duquel sont sculptées les muses.
Notre statue offre un style dans les draperies, qui peut servir d'étude à qui voudra atteindre la perfection dans cette partie de l'arte Elle nous enseigne comment on peut allier la richesse des formes d'une draperie avec urae sage intelligence dans l'expression des parties principales du nu, qu'elles laissent apercevoir. Elle nous montre jusqu'à quel point l'habile artiste peut combiner la variété multipliée dans
che seulement. Nous ne vouions pas en ce moment avancer que ces ornemens ne se portaient quelquefois qu'au bras droit seul ; car le gauche dans cette statue est moderne. Ce bracelet y semblable à celui de la Ténus r planche citée ? m'a laissé dans le doute si notre statue ne représenterait pas cette Vénus appelée Àrchitide ? Y ancienne 9 symbole de la génération dt> monde, dont l'effigie était adorée dans le Liban 7 capite obnuto . . . faciem manu iaeya intra umictum sustinens. Macrob. f Sat., I; 2i.
cette disposition avec le sentiment de la na-* ture et de la vérité. La figure présente un bel ensemble, et n'offre qu'un seul défaut, celui d'être un peu maigre vers les épaules ; ce qui doit probablement s'attribuer à la restauration qui a été faite de son bras gauche et de son épaule.