PLANCHE XV
Les simulacres de Rome exécutés dans le bon siècle des arts sont fort-rares. Peut-être que la domination des empereurs fut cause que Ton ne montra pas tant de vénération pour une déesse qui pouvait rallumer dans les cœurs l'ancien amour de la patrie et de la liberté. Si cette petite statue n'a pas été sculptée dès les premiers temps de l'empire, elle sera une copie de quelque célèbre image placée dans la capitale du monde ; car on trouve la même figure sur des médailles de grand module en bronze, de Néron. Sur ces médailles , de même que sur quelques-unes de Galba et de Vespasien , on voit Rome en habit d'Amazone relevé par la ceinture , avec la mamelle droite découverte. Nous trouvons souvent plusieurs villes grecques
* Haut, deux palmes, sept onces; sans la plinthe deux palmes, un tiers.
de l'Asie (i) habillées de cette manière. Rome, comme cité guerrière par excellence , et qui a pris son nom de sa valeur et de sa force (2),
(1) Seguin, Select. Num^ p. 5 c et 558; Vaillant, Num. Graec, clans Àntonin le Pieux, p. l\\ 7 n- *6. C'est ainsi que sont sculptées les Provinces sur les bases du Pantheon , actuellement dans le Capitole.
(2) QJ*Ó(jéfj , et en dorique 6Pé(£&. Rhoma signifie force , vigueur. C'est pourquoi S. Jerome, adv. Iovin/an.7 1. II 7 l'apostrophe ainsi : Roma urbs païens , urbs domina . . . . interpretare vocabulum tuurn. Roma aut fortitudinìs nomen apud Graecos est , aut sublimitatis apud Hebraeos. Il fait allusion au mot hébreu riD*i Rama t. Voila pourquoi il se trouva beaucoup d'écrivains grecs qui ont dit que Rome fut ainsi appelée par des colonies grecques qui traduisirent le nom de Valentia, qui appartenait déjà à un petit bourg sur le mont Palatin. Voyez Festus au mot Roma ? et Denis dans le liv. I. Parmi les notices recueillies par Festus sur ce sujet, il en est une qu'il faut remarquer , parce qu'elle nous donne l'explication d'une rare médaille des Locriens , dont le type nous représente Rome assise, qui est couronnée par une autre figure , avec l'épigraphe FTISTIS Fil M A y Fides, Roma y Magnan. , Brut, num., tab. 69, 70. Le type fait allusion à l'alliance des Locriens avec les Romains ; mais l'allusion est plus fine que la tradition qui dit que Rome avait reçu ce nom d'une Roma, nièce d'E" née , qui avait fait élever sur le mont Palatin , alors inhabité , un temple à la Bonne-Foi , Festus , lieu cité- Ascanii filiam nomine Romam , primam omnium consecrasse in Palatio Fidei templum ; in quo monte postea cum conderelur urbs 7 visam esse iustam vocabuli Romae nominis caussam eam} quae prior eumdem locum dedica* visset Fidei. Il a tiré tout ceci des histoires Cizicenes d'Àgathocle. Les Locriens ont donc voulu exprimer par
est toujours coiffée d'un casque (i) , au lieu des tours qui couvrent les têtes des autres villes ; et enfin elle ne diffère en rien , par les symboles, de la divinité allégorique de la valeur militaire , appelé par les Latins Virtu$ (^) , que l'on voit représentée sur beaucoup de médailles dans le même costume. Il paraît que dans des temps postérieurs les Romains préféraient de la faire ressembler à Minerve (5) en lui donnant une tunique longue ,
cette image la confiance qu'ils avaient dans l'alliance de Rome; ville fondée , pour ainsi dire, sur le temple de l'a Bonne-Foi, h omonime de i'héroine qui l'y avait fait élever.
(1) Excepte' sur quelques monnoies de famille.
(2) Virius derive de vires, et indique la force du corps. Le cas que l'on faisait, dans les premiers temps des sociétés naissantes, de cette qualité réelle, fit que la valeur fut regardée comme la vertu par excellence. Ainsi dans le grec aussi d^A^T^ , Virtus , est derive' Ap^ç 5 Mars , de sorte que primitivement elle signifiait vertu militaire. Dans les temps du re'gime féodal, l'usage de faire juger les affaires par le duel , fait voir que Ton regardait encore le plus fort comme le plus vertueux et le plus véridique.
(3) Il ne me semble pas que Winckelmann ait dit avec raison ( liv. "V, ch. 3, § 10 de Y Histoire de tArt)y que quelquefois la tête de Pallas est le symbole de Rome. La de'esse Rome est absolument differente de Pallas ; elle est plutôt le même personnage que la Vertu , comme nous l'avons fait observer. En effet on ne voi^ jamais Pallas avec une tunique courte , ni avec une mamelle nue comme une Amazone. Il est possible que les figures de Rome sculptées dans les temps postérieurs,
et en ne la distinguant seulement que par la différence de la position , Rome étant représentée presque toujours assise , et Minerve le plus souvent en pied. Elle est cependant sculptée deux fois sur l'arc de Titus en Amazone. La première, dans un des bas-reliefs sous Tare, conduit le triomphateur; la seconde, figure isolée , presque de ronde bosse , est sur la console qui forme la clef de l'arc lui-même , du côté de l'amphitéâtre (i).
ressemblassent à Pallas ; mais elles offrent toujours une différence avec cette déesse ou par l'attitude , ou par des symboles. Le beau buste de Rome à la villa Pinciana a sur son casque la louve avec Romuïus et Rénius» La peinture Barberine nous presente Rome, dont ia richesse de l'habit , le trône et lès aigles, ne laissent pas la moindre équivoque qui ia fasse confondre avec Minerve. Celle de profil sur la fontaine du Capitole, et l'autre dans la cour des Conservatori, peuvent se distinguer par leur physionomie plus Franche et moins divine que celle de Pallas, comme l'a très-bien observé Winckclmann. Ce caractère de figure m'a fait attribuer plutôt à Rome qu'à Pallas, une superbe tete colossale d'un style grec, qui me paraît antérieur au siècle d'Auguste; elle fut trouvée par le prince Chigi dans ses fouilles de Porcigliano. Celle-ci avait un casque rapporté depuis.
(i) Un beau camée antique, que possède l'abbé Bracci ( Commentarla de anlicjuis scalpioribus , pl. XVI ), nous offre, de la même manière que Rome conduisant le char du vainqueur dans l'arc de Titus , un capitaine grec vainqueur , revenant dans son char accompagné par la "Victoire ) il est abordé par une femme qui lui offre une couronne , et qui je crois représente la Patrie. Ce capitaine, qui est, peut être, un Periclès ou un Ci-
La statue que nous examinons ici, est assise
mon, à cause de sa barbe est appelé barbare par Celili qui a explique cette pierre, parce qu'il Ta cru un Massinissa y sans songer que le véritable portrait de ce roi ? qui se voit dans une peinture inedite à Portici, ressemble plutôt à un More, et qu'il est sans barbe. Pour revenir à la figure de Rome sculptée sur la console dans Fare de Titus , il est bon de remarquer que sur l'autre console opposée , on voit un Génie avec la corne d'abondance : mais comme la tête n'y est plus , on ne peut déterminer si c'est le Génie du sénat ou celui du peuple romain, parce que le premier se représentait avec la barbe , et le second sans barbe. Sur les bas-reliefs de l'arc de Marc Àureìe, qui sont dans l'escalier du palais des Conservatori , on voit Rome sous la forme d'une Amazone casquée, qui va au devant de l'empereur. Elle est accompagnée du sénat et du peuple romain , représentés par leurs Génies. Celui du sénat porte une longue barbe, ce qui fait allusion à l'élymologie du nom Sénat, a senectute en latin, comme Ttpvcna oltco rov yèpavoç en grec. Le Génie du peuple est jeune ; tous deux sont couronnés. Le peuple est souvent représenté dans les médailles» grecques avec l'épigraphe AHM02 , Populus : le Génie du sénat se trouve sur une médaille d'Àntonin le Pieux avec la légende : GENIO SENAT YS. Sur les médailles grecques ii est le plus souvent sous la figure d'une femme à cause des noms grecs fiyûfi , (TV^nkri- %OÇ , yepVGMk du genre féminin. On peut de ces images en inférer que, dans l'autre bas-relief, placé sur l'escalier du Musée Capitolin ; qui appartient aussi au même arc, et que nous voyons tome YM , pl. II de ce Musée , la figure demi-nue est également le Génie xlu peuple romain, et non pas un officier ou un More, comme le prétendent Montfaucon et Severoli. Pour revenir au point principal de cette discussion, je fais observer que Rome est sculptée dans la même forme en Amazone sur le su-
sur une cuirasse (i), comme la figure sur le revers de la médaille de Néron déjà citée ; elle pose sa main gauche sur son épée , et , peut-être , avait-elle une Victoire dans la main droite , où est actuellement une lance. Cet attribut est celui d'une guerrière , et il fit donner à ses habitans le nom de Quirites. Quoiqu'elle soit assise comme il convient à la déesse d'une cité , à une reine , elle fait paraître cependant dans sa contenance vive et agile , l'ardeur de son esprit belliqueux , et on reconnaît en elle une fille de Mars, comme l'appela Erinna dans ses vers.
Observations de l'auteur, insérées dans le tome VII de V édition de Rome.
L'allusion de la médaille des Locriens Bruttii (dont j'ai parlé pag. 119, note (1) ) au temple de la Bonne-Foi, ou pour mieux dire, de la Fidélité , très-anciennement établi sur le territoire romain , n'exclut pas la connexion qu'a ce type avec l'histoire de la seconde
perbe bas-relief deTrajan, sous l'arc de Constantin 7 (m elle accompagne l'empereur qui est couronne par la Victoire. Ainsi en rassemblant tant de monumcns, il peut être regardé comme certain que ce fut la manière la plus usitée de représenter Rome dans les beaux temps de la sculpture.
(1) Sur une médaille de Vespasien, Rome est assise sur les sept collines.
guerre punique , pendant laquelle le temple de Proserpine à Locres fut pillé par le romain Plemminius -, vol dont les coupables furent punis par ordre du sénat, lequel accorda une indemnité de cette perte aux Locriens ( Diodore , dans les Excerpta, tom. H, pag. 570, édit. de Wesseling ).