PLANCHE XXVI
Melpomene
Cette figure colossale qui de la chancellerie apostolique est venue partager la célébrité du Musée Pie , est la première qui par sa grandeur , par son élégance , par son attitude attire les regards des amateurs qui entrent dans la grande rotonde. Elle représentait sûrement une des muses , comme Y indique son habillement théâtral semblable à celui de la Melpomene du sarcofage Capitolili , et à celui de F Urauie de la même grandeur , placée sous le dernier portique Farnésien, Quoiqu'il n'existe aucune notion sur sa découverte , le site et le sujet peuvent faire croire que les deux statues ornaient , avec d'autres semblables , le théâtre de Pompée qui était près de-là. Celle-ci a été restaurée pour être une Melpomène en lui donnant un masque Herculéen , parce qu'elle est vêtue précisément comme l'Hercule du marbre curieux de la ville Panfili (1), lequel achevé de convaincre que notre muse porte l'habillement tragique , et cette honesta palla dont Eschyle fut l'inventeur (2) , que le Grecs ont le plus 'souvent
* Haut, dix-huit palmes ; trois onces ; sans la plinthe dix-sept palmes et demie.
(1) Winckelmann ? Monum. inediti } n. 189.
(2) Horat. ad Pisones , seu artis poëtkae 7 v. 178.
Musée Fie-Clém. JqI II. i3
appelée erohi? , stola (i). Noire Melpomene a en outre un manteau ( imt^X^a , epiblema ) ,
(i) Le sénateur Buonarroti a publié un petit bas-relief de marbre colorie' sur la sculpture , qui appartenait au JMusée Carpegna , et qui maintenant est au Vatican \ il croit que M. Antoine y est représente' en habit de Bacchant , comme on lit dans Dion, liv. L , et dans d'autres. Bellori Ta répété avec la même interprétation, Pict. ant, aypt. Rom., pl. XV. Après avoir observé l'original, il m'a paru que l'on pouvait révoquer en doute cette image supposée de M. Antoine, parce que la physionomie de cette figure est très- différente des portraits connus et très-communs de cet homme bizarre , et qu'elle ne lui ressemble que par la grosseur du cou; signe de trop peu d'importance pour y retrouver un portrait. L'habillement de cette figure est parfaitement semblable à celui de notre statue, et par cette raison, théâtral; elle a la stola à longues manches ; elle a une large ceinture , et de plus des cothurnes brodés et garnis de semelles fort- Jiautes, telles que nous les voyons aux acteurs tragiques qui sont appelés par Lucien, de saltatione , 9TL(i@âTaiÇ Vlpr/ûoîç El30yj0VfjL£V0l , « élevés sur de très-hautes chaus- » sures. » ( V. tom. I, pl. XIX, p. 190 ). Il ne servira en rien de nous citer, pour une opinion contraire, des passages dans lesquels on dépeint Bacchus avec des cothurnes. Ce ne sont pas les mêmes des tragiques vlpì??jOÌ , hauts. Le mot grec KÔ^opvoç , cothurne , est générique, et signifie cette sorte de chaussure que Ton peut mettre indifféremment à un pied ou à l'autre ( Pollux, OnomasL, VII, 90 ), et les Grecs n'ont pas employé ce mot uniquement pour indiquer les souliers élevés des acteurs de la tragédie. Je crois que la figure supposée de M* Antoine est un acteur de tragédie, qui a été couronné dans un combat de déclamation. La cou-» ronne de lierre est particulière aux tragiques; parce
qui est rélevé d'une façon gracieuse par la ceinture, et forme, lorsqu'on voit la figure de profil,
qu'elle est aussi couronne Bacchique ; comme déjà nous l'avons démontré (t. I, pl. cité); en outre il paraît que les lierres ont été appelés par Horace victrices ( I, ép. lit, v. ^5 ), précisément parce qu'on en formait les couronnes des vainqueurs dans ces sortes de combats. Le sceptre qui est dans sa main convient au même sujet ( Pollux, lieu cité; et notre I tome, pl. XXV l; p. 171 ). Le voile suspendu est le parapet asma , ou la grande portière décrite parPollux, IV, 127, qui servait à la scène tragique. L'enfant avec les deux flûtes peut aussi avoir rapport à la musique dramma tique ; comme on peut appliquer à la pantomine la danseuse qui est près de lui y à moins que ce ne soit la Victoire. Enfin on trouve sur un des côtés une petite statue qui a perdu toutes les parties supérieures, et qui est élevée sur une base. Cette figure que Buonarroti donne comme l'image de Cléopatre ou d'Isis , si on l'observe bien , est un simulacre triple , très-ressemblant à la Diane triforrnis du Musée Capitolin , car on aperçoit très-clairement quatre pieds sous ses habits de femme. Maintenant nous dirons que le simulacre d'Hécate trifo rm is convient assez à la scène, sur laquelle, on sait que , pour exprimer le pays on plaçait d'un côté un autel appelé YAgieo, JAyvi£'VÇ) pour représenter ceux qui étaient élevés dans les grands chemins aux déesses Àgyèennes ou des routes. Et comme la déesse qui présidait aux carrefours principalement et aux grands chemins était Diane triforrnis , il ne doit donc pas paraître étonnant que parmi les petites statues qui ornaient l'hyposcène et Tepiscène , près de l'autel du chemin fût aussi placée la divinité qui présidait aux rues. Donc ce simulacre triple en affaiblissant la conjecture de Buonarroti , confirme la mienne. La forme de ces autels dgyèes était remarquable. Caylus a observé
ig6
différens groupes et de belles chutes de plis. L'artiste a peut-être voulu par-là indiquer le syrma tragique, qui se déployait avec une longue queue derrière les talons de l'acteur et lui donnait un air plus majestueux.
Le travail de cette statue colossale mérite toute l'attention et les éloges des connaisseurs. C'est une chose vraiment admirable que le statuaire ait pu dans une si grande figure déployer tant d'élégance , de grâces ; avantages qui dans les ouvrages d'art , et même dans la nature, semblent ne pas s'accorder avec certaines dimensions extraordinaires , auxquelles il est
(Recueil, t. I, pl. 19 et 20) que quelques petites colonnes, qui ont presque la figure d'un cône tronque', terminé à la partie inférieure par une demi-gorge , et que dans nos Musées on employé souvent pour servir de piédestal à des vases, des coupes et autres objets semblables, étaient anciennement des autels. La description que Hésychius et Harpocration nous ont donné des autels des rues , de celui particulièrement appelé Agyée placé sur le théâtre et fait à-l'instar des premiers, nous démontre que les autels de cette forme étaient précisément ceux que Ton plaçait dans les rues en l'honneur des divinités Agyéennes ? et que c'était probablement pour qu'ils n'embarassassent pas la voie publique qu'on avait adopté cette forme , qui occupait le moins de place. Harpocration décrit ainsi l'autel Jgyée : TLiQV èç ôt;v ù^yQV. Colonne qui diminue vers le sommet. Et Hésychius : Bofioç BP (ï^Yifxmi movoç. Autel en forme de colonne. Toutes deux s'accordent bien avec la figure de l'autel donnée par Caylus.
plus facile de donner de la majesté. Sa physionomie est si gracieuse , elle a une expression si attrayante , que j'ai été incertain si elle n'avait pas autrefois représenté Erato , la muse des amours , plutôt que Melpomene. Ce qui est encore très-remarquable , c'est qu'une figure aussi simple dans son action , dans ses vêtemens que celle-ci , étant regardée de quelque côté que ce soit, présente à l'oeil dans son contour général , pour parler le langage des artistes, un tout harmonieux extrêmement varié et élégant , surtout quand on pense que nous avons très-peu de sculptures modernes suportables à voir de plusieurs points. Le mérite si essentiel à la beauté du travail dans les arts de la sculpture et de la peinture , celui de la plus parfaite harmonie dans tout l'ensemble de la figure , semble avoir été vivement senti par les anciens qui en ont fait l'objet de leurs études, lesquelles ont été suivies des plus heureux succès , tandis que nos artistes modernes les plus distingués ne possèdent pas du tout cet avantage , ou se tiennent à une grande distance derrière les modèles, même les plus médiocres , des anciens.
Observations de l'auteur, publiées dans le tome Vil de Védition de Rome.
Cette statue colossale est maintenant à Paris, et j'en ai donné l'interprétation dans le quatrième tome du Musée Français. J'ai remar-
que que cette muse est vêttie de l'habit théâtral : que son manteau est la clamyde des joueurs de lyre , soutenue sur les épaules par deux boucles ou agraffes ; et rejettée par derrière-" sa tunique est resserrée par une large ceinture, comme dans la Melpomene , la Therpsicore et l'Euterpe du bas rélief ou sarcophage qui était jadis au Capitole ( V. notre I. tome , plan, du suplém. B , num. 2 ). Ojq voit que cette tunique , extrêmement ample et longue , est rélevée par la ceinture , ce qui peut faire croire que c'est la syrrna des acteurs tragiques ; et que le mouvement de la main gauche ouverte, comme pour déclamer , peut aussi donner lieu de croire que cette statue représentait la muse tragique, plutôt que ses-sœurs Euterpe ou Therpsicore , auxquelles cet habit est également donné dans les monumens.