‹ Musee Pie-Clementin (volume 5)Chapitre 29 sur 55 · PLANCHE XXVII · texte numérisé non relu

PLANCHE XXVII

Gérés *.

La présente statue , d'une grandeur colossale et d'un beau travail , a été enlevée comme la précédente de la cour de la chancellerie. Il semble qu'on ait. voulu former son caractère principal de la simplicité du dessin. Sa posi-

* Haut, quatorze palmes et deux onces ; sans la plinthe treize palmes, un quart.

lion est très-naturelle ; sa physionomie se compose de très-peu de lignes , mais grandioses. La draperie offre peu de variété dans ses mouvemens , et la seule qui s'y fasse remarquer , naît heureusement de la diversité des contours du nu que les vêtemens recouvrent ; enfin elle réunit ce qui peut satisfaire également l'œil et l'attention qui ne peuvent manquer d'y découvrir le hon choix, joint à l'idéal. On peut dire que ce marbre est traité de la manière la plus convenable pour les figures colossales , parce que tous les contours y sont distincts et frappans de loin, sans offrir à l'œil qui l'examine de près, rien de grossièrement exprimé ou de négligé. Ces lignes parallèles qui forment les plis de la draperie sont distribuées avec tant d'intelligence, et si bien variées dans leurs espaces , que tandis qu'elles ne présentent , vues de loin , aucune confusion, faisant au contraire ressortir les formes du nu , vues de près elles paraissent une imitation vraie de la nature. Enfin si dans la précédente statue on trouve plus d'élégance , plus de grâce , celle-ci paraît exécutée avec beaucoup plus d*art.

Cette figure de femme privée de ses bras , vêtue d'une simple tunique , longue , étroite , et un peu rélevée par la ceinture , n'ayant d'autre manteau qu'un peplum sans manches , qui lui couvre la gorge jusqu'à la ceinture , et qui se plie à tous les mouvements de l'habit dedessous j privée aussi de toute espèce d'orne-

ment extraordinaire , qui pût paraître symbolique ou caractéristique , semblait ne donner aucune lumière au sculpteur chargé de sa restauration , pour la faire d'une façon convenable, ni à l'érudit pour lui donner la dénomination qui lui appartenait. J'ai pensé qu'il était possible de tirer quelque secours de la position et du caractère de la figure elle-même , parce que je suis persuadé que les anciens , toujours conséîjuens dans leurs usages , avaient le soin de donner aux membres de leurs dieux des formes différentes de celles des héros ou d'un homme ; que les beautés de l'Apollon n'étaient pas celles qu'ils donnaient à Bacchus , à Mercure ou à Mars j et qu'ils savaient distinguer l'élégance du corps d'une Vénus, de la noblesse , de la fierté qu'on remarquait dans celui d'une Junon ou d'une Minerve. D'après ces observations , en apercevant dans la figure, dont il s' agit ici , une certaine proportion moins svelte que dans les autres , des épaules plus larges , la poitrine et les hanches plus rélévées que de coutume , j'ai cru qu'elle pouvait représenter Cérès , à laquelle on peut donner une beauté un peu rustique, qui convient à la déesse que l'on faisait présider k l'agriculture , une stature robuste et quarrée , que Lucrèce a si bien exprimée par les deux é^ithèles gemina et mam~ mosa (i) , qui sembleraient avoir inspiré à l'ar-

(i) Lucrèce; de R- N.7 1. IV, v. 1162.

liste auteur de cette statue 5 le caractère général que l'on remarque en elle : et je suppose qu'elle fût destinée à représenter la déesse qui fut particulièrment surnommée Aima , que Ton reconnaissait pour la mère nourrice du genre humain (t).

(i) Pignorîus dans l'explication de la Table Islaque , p. i54; edit. Frisii 7 après avoir dit qu'Isis et Cërès étaient la même divinité' , et que la Diane d'Ephèse , n'étant pas différente d'Isis ? avait été regardée aussi comme Cérès, il a cru que l'épithète mainino sa 7 que lui donne Lucrèce ; indique le nombre de mamelles que Ton voit aux statues de la Diane d'Ephèse ; et qu'on pouvait d'après cela regarder ce mot comme synonime de TtoùVfiaO'TOÇ ou multimammia. Les érudits sont sujets à tomber dans de pareilles erreurs ; lorsqu'ils n'examinent que des parties dans les auteurs ; et un mot sans Fensemble du texte. Lucrèce dans cet endroit n'a pas voulu indiquer autre chose ; sinon que les amans affaiblissent toujours les défauts dans les personnes aimées ; en leur donnant le nom de quelque objet estimé qui eut avec eux quelque rapport; et qu'on pouvait regarder comme le terme moyen de cet extrême. Yoici le passage entier ( de R. N.7 lieu cité ).

Nigra £ieM%p00Ç est: immunda} et foetida à%0O,{l0Ç: Caesia <jca%Xd§L0D ; nervosa , et lignea dopuâç. Parvula , pumilio ya,pi%QV ta , tota merum sai : Magna 7 atque immanis Ka'và'jtkrfeiç, plenaque honoris: Balba , loqui non quit tpavMÇet j muta pudens est* At Jlagrans, odiosa, loquacula ûafiftddtov fit : Yffyvov èpofiévtov tum fit quum vivere non quit Prae macie : padivvi vero est iam mortua tussL At gemina , et mammosa Ceres est ipsa ab laccho: Simula ILzikYiVYi ac Satjra est : labiosa (piiï>ri{ia : Cetera de genere hoc longum est si dicere coner.

C'est sur cette idée qu'on a exécuté la restauration. On voit dans la main droite de la

Lucrèce a dans ce beau passage inlité Platon , et il a été lui même imité par Horace. Dans le passage de Platon, que Winckelmann a aussi examiné par détail , ce savant est tombé dans des subtilités hors de propos sur le mot emftapiç , gracieux , ( Hist. de Vart , 1. VIII, ch. 2, § 12 ), comme voulant indiquer une qualité des nez retroussés Hîfiot: lorsque ce n'est autre chose que l'expression dont se servaient les amateurs pour excuser, ou plutôt pour faire un éloge de ce défaut. Voici le passage entier {de republ., l.V): H' ov%9 omo TCOLsïre TVpoç tovç KaTiovçi ô (tèi? , on oifio ç , e%iya>piç m%i^$W^ è'jtaive^iio'erai v(p' ifiôv rov ds tò ypwvòv , §m&ikmòf (pare eivai* ròv 8è ^ 0ià (JL8GV Tovrov , è /a^let potata eyetv (isûavaç dè , âvdpixovç îftéîv TlevKoèç Seov &aiïtaç ehar ^0fatfXùpvç de nai t ovvo{ia ohi ttvoç àXkv zioiv^ia ehai $ èpaatov V7COXopiÇo(iêvv re naì êv^epôç <fiépovtoç vviv ôftpÔTfira, Vav e%ï ôpa y*7 Ny agissez-vous •pas ainsi avec de beaux jeunes gens? celui-ci a le nez retroussé , et vous le loués pour sa physionomie gracieuse ; cet autre a le nez excessivement aquilin , et vous dites quii a un air noble et mafesteux. Un troisième vous parait très- beau 7 précisément parce quii na aucun de ces deux défauts* Vous dites de ceux qui ont la peau brime , que leur carnation est maie ; de ceux qui ont la peau blanche, quils semblent être les fils des Dieux* Et ne croyez vous pas que le titre de pâle comme le miel9 soit une invention de quelqu amant aveuglé par sa passion 7 qui ne trouve pas la pâleur un défaut 7 quand elle est répandue sur la beauté? Il est clair que le mot fieùayftûèpvç qui se lit dans les textes imprimés, lequel signifie pâle et noir , ne peut jamais être dit pour exprimer un attrait, on doit le corriger et le changer en p^tftÀÔpVÇ 9 pâle couleur de miel, lequel correspond au nigra fieÀi-

dresse des épis , présent qu'elle a fait aux hommes , qui à l'aide de ses instructions :

Chaoniam pingui glandent mutavit arista (i).

De la gauche elle s'appuye sur un sceptre , attribut qui convient à une déesse que la religion payenne plaçait parmi les douze divinités majeures.

Son culte ayant été un des plus universels dans les campagnes, où elle présidait à la culture , dans les villes auxquelles elle fut la première à dicter des loix (2) , dans tous les lieux enfin , à cause de ses mystères qui semblaient accorder ensemble la philosophie et la religion , il ne doit pas paraître surprenant qu'on lui élevât des simulacres colossaux, et qu'il y en eût un placé dans le théâtre de Poni-

%pooç est de Lucrèce , et donne de la force au sentiment exprimé par Platon. Ajoutons-y l'autre imitation d'Horace, d'où il paraît toujours plus, que l'homme, de génie en imitant peut devenir original, 1. I, sat. 5: At pater iit nati , sic nos debemus amici , Si quod sit viiium , non fastidire» Strabonem Appellai paetuin pater; et pullum, maie parvus Si cui filius est , ut abortivus fuit olim Sisjphus ; hune 7 varum, dislortis cruribus ; illum Balbutit scaurum } pravis fultum maie talis. Parcius hic vivit frugi dicatur etc.

(1) Virgile, Georg., I; in princ,

(2) D'où elle fut appelée Qe(T^O(pôpoç^ Thesrnopkore , et les fêtes Thesmophories.

pée; car les représentations théâtrales étaient entrées pour une partie assez importante dans le culte grec et romain . Cérès surtout étant considérée comme la compagne de Bacchus, qui était la divinité à laquelle on attribua l'invention de la scène et qui devait la présider.

Observations de V auteur , publiées dans le tome VII de V édition de Rome.

L'habillement de cette statue , que j'ai mieux examinée , m'a persuadé qu'elle représentait , comme la précédente , une des muses, à laquelle l'habit théâtral pouvait convenir. C'était peut-être Euterpe ; car on ne trouve aucune trace qui annonce une lyre , ni aucune espèce de chose qui l'eut pu soutenir. Ce qui me paraît la caractériser, c'est sa clamyde en usage pour les joueurs de lyre, différente du petit peplum qui esjt resserré par la ceinture. Cette clamyde cithdrédique est entièrement rejettée derrière le dos , comme celle de la statue colossale de Melpomene j mais au lieu d'être attachée sur le haut des épaules par deux agraffes , comme dans l'autre , elle est resserée sur le petit pe~ plum en devant , au moyen de deux éxtrémités qui forment un espèce de nœud, ou bien qui sont cousues Tune à l'autre. Nous avons remarqué le petit peplum resserré par la ceinture , dans l'habit cithare digue de l'Apollon Palatin ( tom. I, pl. i5). C'était donc en effet

ce la même une des muses qui appartenait , com me l'autre, au théâtre de Pompée. La différence entre les dimensions de ces deux figures colossales devait dépendre des places qu'elles occupaient dans ce vaste édifice. On remarque que les muses de la villeàe Cassio aussi ne sont pas de la même grandeur, et qu'elles s'accouplent deux à deux dans une dimension pareille. Telles sont les nouvelles observations que j'ai proposées sur cette figure dans le tome IV du Musée Français.

Page 1