PLANCHE XXVIII
B A G G II U S * é
Il est impossible à l'écrivain , et même au dessinateur , de pouvoir exprimer les beautés étonnantes de cette statue. Le premier ne pourra jamais la dépeindre à l'imagination de son lecteur de manière à ce qu'il s'en forme une juste idée : quand au second , quelqu'liabile qu'il soit , pour tracer les contours pleins de grâces de tout l'ensemble , il ne parviendra jamais à rendre le moëlleux des chairs au quel l'artiste a forcé la pièrre de se prêter , ni cette conduite délicate des formes qui vont
* Haut, huit palmes ; une once ; sans la plinthe sept palmes ; huit onces.
serpentant presque insensiblement sur tout ce beau corps , et qui font paraître , comme par un art divin , ce marbre animé et palpitant
de vie.
Ce superbe monument des arts de la Grèce fut trouvé privé de toutes ses extrémités ; de la tête , des bras et des jambes. Tout mutilé comme il était , on en rechercha des plâtres pour beaucoup de collections; et le chev. Mengs, qui en possidait un, ne cessa dans les dernières années de sa vie de l'admirer et d'en faire ses délices. Quoique plusieurs personnes, et notamment des artistes, n'aient pas approuvé / qu'on Fait restauré pour un Bacchus , il n'en
est pas moins très-certain que la dénomination et la restauration me paraissent également bien fondés. J'en vois la preuve dans ces beaux cheveux qui tombent sur sa poitrine et sur ses épaules; la seconde se tire des formes presque féminines de ce beau corps. Il est inutile de recopier toutes les épithètes , données par les mythologues à la chevelure de ce dieu, et les éloges qu'ils en ont fait (i), ce sont des choses si connues de tout le monde; il suffit de remarquer que c'est, peut-être, l'attribut le plus constant donné à Bacchus, puisque ce fils de Sémélé se voit quelquefois représenté avec
(i) Indetonsuscfue Thjoneus 7 Ovide, Metûm. , IV 7 au commencera., voyez Bentfelus dans l'épi gramme LU de Callimaque.
une longue barbe, malgré son surnom de puer aeternus (i); et quelquefois il est vêtu , quoique les mythologues ne parlent que de sa nudité (2): mais il est, malgré ces différences, toujours avec de longues boucles ainsi éparses sur le cou, les épaules et la poitrine (3). Tovç ftoffTpvftVç exarépoSev naSeiiiévoç. Avec dès boucles de cheveux qui pendent de tous cotés , comme le dépeint Lucien (3). L'analogie des
(1) Nous le verrons ainsi dans un simulacre que Fon a cru de Sardanapale.
(2) Cornute, ou Fornute , de nat. Deor.} c. 3o.
(5) C'est pour cela que la statue de bronze de la galerie de Florence ; qu'à raison du Vers moderne qui a e'te' e'crit au-dessous ,
Ut potai hue veni Delphis ? et fratt e relie lo , on veut attribuer à Bacchus ; ne peut être ce dieu, parce qu'elle a les cheveux coupes , et encore moins un dieu praestes (protecteur) Etrusque, comme le prétend Gori, parce que toutes ses formes sont grecques. C'est un Mercure , comme le prouve sa parfaite ressemblance avec le visage du fameux Mercure de Portici, et c'est dan$ ee sens que le vers peut lui convenir.
(4) Lucien , Deor. DiaL II , luppiter , et Cupido. L'auteur satirique introduit dans ce petit dialogue Cupidon qui conseille à Jupiter, s'il veut être recherche' des femmes et se faire suivre par elles , comme Bacchus Test par les Menades 7 de prendre aussi les traits de Bacchus, d'orner son front d'un bandeau , de laisser flotter des boucles de cheveux etc. Il faut observer que ces boucles de cheveux s'appellent pre'cise'ment fióarpvftOl t., nom que les grammairiens font dériver de fiorpvç , grappe da raisin 7 étymologie qui les rend toujours plu* convenables ù notre sujet.
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têtes bien sûrement de Bacchus avec une belle chevelure , disposée de la même manière que Tétait celle dont on voit les restes attachés au torse de notre statue, compiette la démonstration. Nous croyons devoir plus particulièrement rappeler une de ces têtes. C'est celle que Ton admire dans la galerie du Gratid Duc à un Bacchus qui s'appuye sur un Faune (i). Quoiqu'elle soit propre au sujet, elle n'appartenait pas à ce groupe, comme l'indique le travail des cheveux qui tiennent à la tête , différent de celui des boucles qui restent jointes aux épaules. En présentant le plâtre tiré de cette tête sur le plâtre de notre torse, le style, les repaires des bouçles, leurs proportions , et je dirais presque leurs fractures , correspondent si bien , qu'il est presque indubitable que cette tête , ou une semblable, fût celle antique de notre statue (2). Et elle appartient à-coup-sur à Bacchus ; ce qui est incontestable , en lui voyant la couronne de pampres et le bandeau qui ceignent son front.
Mais une preuve encore plus certaine du sujet que représente cette statue , c'est le caractère féminin qui domine dans toutes ses
(1) Muséum Fiore ntî num 7 t. V; Statuae , pl. XLVIII.
(2) On peut le voir dans la belle collection de plâtres que possède l'habile peintre M. Pacini à. Florence.
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formes, et d'où prend sa source l'opinion contraire à la nôtre. C'est principalement la situation, l'élévation et la rondeur de ses hanches. Et tout cela convient absolument à Bacchus , soit venant d'un usage et de la fantaisie des statuaires qui ont voulu exprimer de cette manière le dieu des plaisirs et de la molesse, le compagnon de Vénus et des Nymphes , ou cjue cela dépendit des dogmes d'une ancienne théologie , qui reprit vigueur dans les temps qui précédèrent la chute du culte de l'idolatrie (i), ou par une propension à moraliser , qui des poètes passa jusqu'aux artistes (2) , car toutes ces trois opinions sont établies sur des autorités grecques et latines. Quelque soit, dis-je, l'origine de cette manière, il est toujours certain qu'on a reconnu pour un des caractères propres à Bacchus celui d'être représenté à^/lt;- (iop<poç, theLjmorphos , comme dit Cornute,
(1) Cette théologie attribuait à Bacchus les deux sexes, le conside'rant comme l' emblème d'un esprit répandu dans la matière qu'ils appelaient VOVV iXlKQV , et cela sans trop s'entendre Ipsum autem Libertini patrem Orphaici VOVV vklKOV suspicantur intelligi Macrob., de som n. Scipion.y I, 12. En effet Orphe'e l'appelle dans l'hymne in Misen*
Il est indie et femelle ? c'est-à-dire , de deux natures.
(2) Fornute ou Cornute ; 1. c.; veut qu'il soit pourvu des formes féminines parce que l'ivresse rend faible.
Musée Pie ^ Clé nu YoL IL 14
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c'est-à-dire avec des formes féminines. Ce qui à donné lieu à le dépeindre dans une épigramxne latine (1):
Trahitque Bacchus virginis tener formarti.
Aussi Momus, dans Lucien, remarque-t-il parmi les défauts de Bacchus sa compleœion féminine et recherchée (2). C'est pour cela enfin qu'on le crut mâle et fémelle en même temps, ou , pour mieux dire avec Aristide , réunissant en lui les qualités des deux sexes \ de sorte que parmi les jeunes filles il paraissait être un jeune garçon, et parmi les garçons, une jeune fille (3). Si ces expressions ne désignent pas le caractère de notre statue, je ne pourrais imaginer où se trouvera un rapport plus évident.
(1) Dans la Priapeja.
(2) Lucien., Deor. conc. , § 4: Oïoç fjbh âvrôç èartv ov ûéyo , ovrs rr^v fiirpap , ovre rriv (lê^qf , ovrs ro (tàdiowa- ftâpteç yàp oi^ai , opârs ôç Stfûvç naï yvvameioç rfyv (pvmv , ^{itfiavizç, âxpdry eo^ev dxo- TCVeQU. Je ne dirai point ce qiiil est, lorsqu'il se ceint la téle d'un bandeau, lorsqu.il s'enivre 7 ni d'après son maintien : vous le voyez tous 7 0 Dieux ! quelles manières efféminées et faibles y toujours presque hors de sens 7 et ne sentant que le vin du matin au soir»
(3) Aristide, in Bacchum : Appyv Mai Stfiï/vç ô Seoç
qç (paaiv èuu iïè rV( (pvcrsi xai r^v fxop(priv
itpoozoïKÔç- oarrsp yàp didv(ioç nâvrri âvrôç tfpoç êavTÔv êcrn j km yàp h mïSéotç ( nopri ) nai ïv
Il est cependant vrai , que comme les my~ thologistes attribuèrent différentes qualités à Bacchus • comme les physiciens reconnurent dans le vin des vertus différentes ; les artistes de même, varièrent les images de ce dieu ; tantôt en le représentant armé et vainqueur de l'orient, tantôt avec des cornes, comme un emblème de l'ivresse, et quelquefois bai bu , pour lui donner l'air d'un maître et d'un législateur (i) De-là doit naître la répétition de tant de simulacres variés -y d'autant plus que les statuaires ont quelquefois voulu exprimer ses divers attributs sur une seule figure , et que d'autrefois ils n'en ont adopté qu'un seul d'entre eux. Tous les sculpteurs , par exemple , n'ont pas exagéré % comme l'auteur de notre figure, la mollesse de ce dieu de la volupté, mais ils ont fait un mélange de légèreté, ou de force plus ou moins senti , selon les idées qui les dirigeait dans leur exécution , selon les lieux où ces statues devaient être placées , selon les poètes qu'ils
Hopatç ( tf'fàeoç ). Ce dieu est homme et femme 7 et sa figure correspond a sa nature : tellement quoti la voit double en lui\ car parmi les jeunes garçons il semble une fille y et parmi les filles cest un garçon.
(i) Bacchus était aussi un dieu Secriiôtpopoç législateur comme Cërès. On lui dut beaucoup d'invention utiles ; pour la paix et pour la guerre, en outre de celle du vin. On la cru inventeur de la navigation :
Tu flectis amnes7 tu mare barbarum.
(Horace, Cosmi } Iï; 19 \
consultaient , ou les prêtres , aux mystères desquels ils voulaient faire allusion , et enfin selon le goût des différentes personnes qui les payaient de leur travail. Tout ceci précisément sert à donner encore à notre marbre un mérite de plus que tous ceux qu'il possède , c'est celui de la rareté , puisque nous ne trouvons dans aucun autre monument aussi bien exprimée l'épithète Sffùvfioppoç , féminiforme , que l'écrivain célèbre de la nature des dieux croyait être un attribut essentiel du dieu du vin.
Cette statue offre le modèle incomparable d'un très-beau corps , paré de toutes les grâces efféminées: son expression a été élevé jusqu'à l'idéal ? en voulant en quelque sorte indiquer la nature des deux sexes de cette divinité. Les contours admirables sont d'une finesse délicate qui les dérobe presque à l'oeil et à la main. Quelques-uns ont cru y remarquer le défaut qu'une des cuisses est plus menue que l'autre. Si les jambes antiques de cette figure lui eussent été conservées , peut-être que sa position nous indiquerait le motif de ce défaut supposé, puisque nous savons que les parties du corps sur lesquelles répose tout son poids, acquièrent en grosseur ce qu'elles perdent en longueur,
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