‹ Musee Pie-Clementin (volume 5)Chapitre 33 sur 55 · PLANCHE XXXI · texte numérisé non relu

PLANCHE XXXI

Adonis dit le Narcisse *.

Il n'est pas un des écrivains sur les monumens de Rome qui , se recopiant les uns et les autres , n'ait voulu reconnaître et indiquer cette belle figure sous le nom de Narcisse (2). Tous ont cru y trouver un motif dans ce regard baissé , étonné , qu'ils ont supposé se diriger sur la fontaine , ou se mirait ce personnage emblématique de l'amour de soi, imaginé par les mythologues , et ou il devint éperdument amoureux de lui-même. Cependant il faut avouer que si c'était là le sujet de cette sculpture , l'ancien artiste se serait beaucoup écarté de cette simplicité et de cette justesse

(1) Plin.; IL N.9 XXXV; 40.

* Hauteur neuf palmes, cinq onces 5 sans ia plinthe ; neuf palmes.

(a) Tetius, Âedes Barberinae , p. 1 85, Ficoroni? Roma moderna, Winckelmann ; Hisu de l'art. Preface.

d'expression qui brille dans tous les ouvrages de ces beaux siècles. Pourquoi a-t-il représenté Narcisse debout, et non pas assis, ou étendu sur la rive de cette eau enchanteresse ? Pourquoi cette expression de douloureuse surprise, au lieu d'une profonde et muette contemplation ? Pourquoi avoir donné du mouvement à ses articulations , et ne pas avoir exprimé plutôt dans tous ses membres un certain abandon , comme si son ame était passée dans ses regards et dans leur attention fixe (r)? Si je ne suis pas étonné que les modernes, accoutumés à voir dans leurs tableaux des expression la plupart fausses , ou au moins excessives, donnent sur la plus légère apparence le nom de Narcisse à cette image, je pourrais être surpris que des artistes anciens eussent pu le représenter de cette maniere. Ce fut avec cette méfiance contre la dénomination généralement donnée à cette figure , que je me mis à l'observer avec la plus grande attention , et que je parvins avec assez de facilité à y reconnoître tous les signes qui indiquent un Adonis blessé. Je vis dans la partie intérieure de sa cuisse droite une plaie longue et profonde , telle qu'on a supposé qu'il la reçut d'un san-

(i) C'est ainsi que Narcisse est réprésenté dans différentes peintures antiques*, Pitture d' Èrcoïàho 7 tome V* pl. XXVM e su if.

glier furieux (i) sur ses membres délicats. Je regardai l'attitude et le mouvement de toute la figure, comme l'effet de la stupeur du jeune homme , en se voyant blessé i/aortellement à la fleur de ses ans et dans l'âge consacré aux plaisirs, et je crus voir dans ses yeux étonnés l'empreinte de la terreur que lui inspirent les approches de la mort. J'aperçus , même ce qui est visible pour tout observateur , près de la blessure quelques traces d'un autre travail , peut-être du sanglier qui avait été sculpté dans la position qu'il prit après son attaque. Je remarquai enfin sur son front le bandeau appelé Credemnon , particulier à Adonis , que quelques écrivains ont confondu avec Bacchus,

(i) L'opinion la plus générale, est que Mars par jalousie se transforma en sanglier. Théocrite dans sa XXX Idylle anacréontique a feint que le sanglier devenu amoureux avait blesse' Adonis en le caressant. Le dernier vers

de cette Idylle dit que l'animal afflige' du mal qu'il avait fait, s'ëtant jette sur le bûcher où était posé le cadavre liKCUS tÙç tpQtaç , se brûla avec V objet de ses amours. Les interprètes , et avec eux Saîvini , expliquent mal rôç epotaç, les amours } par ses dents amoureuses. Une phrase aussi singulière est vraiment indigne du célèbre poëte de Syracuse : maie tqç eporaç , brûla les amours, équivaut a cette pensée: Mit fin en se brûlant, à son amour malheureux. De même l'Eraste dans l'Idylle XXIII dit a peu-près dans les mêmes termes : X&pa h (loi KoiXavov ô pev xpvipet, tòv épata. Creuse une fosse 7 qui de mon amour soit la tombe. C'est-à-dire ; oà mon amour soiû enseveli avec moi»

et reconnus tous deux comme des emblèmes au Soleil (i> -

Pour confirmer mon opinion , qui ne peut manquer de paraître la plus probable à quiconque examinera cette statue , viennent en foule les auteurs grecs, qui non-seulement attestent qu'Adonis fut blessé à la cuisse, mais qui donnent à entendre que ce fut à la partie intérieure, et non à l'extérieure , qu'il fut frappé, parce qu'ils ajoutent que le sang qui jaillissait delà blessure s'élançait jusqu'à son nombril, jusqu'à son estomach qu'il inondait (2) ; ce qui n'eut

(ï) Virgile confirme ce que nous disons que Bacchus fut confondu avec le Soleil, Georg. I , au commencement:

.... Vos o clarissima mundi

Lumina , labeniem caelo quae duciiis armimi

Liber et aima Ceres.

Ensuite qu'Adonis ait été pris pour le Soleil , qui pendant la moitié' de l'année est sur l'hémisphère supérieur et l'autre moitié sous l'inférieur, on le voit clairement par la fable, et par l'idée que les anciens nous ont donnée des fêtes en son honneur. On le représentait mort , ensuite ressuscité. On pleurait sa mort, on mettait, dans les principales villes, son image dans les tombeaux, et après on se réjouissait de le voir rendu de nouveau à la vie. Plutarque , in Alcib.} Fal§oldi. de festis. Voici pourquoi Plutarque ne balance pas d'assurer que Ton adorait dans Bacchus et Adonis la même divinité. Sympos. IV,

(2) Bion , Epitaph. Adonidis :

pu arriver , si la blessure eût été en dehors de la cuisse. Les belles peintures trouvées dernièrement dans la ville Negroni , et gravées d'après les dessins qu'en a fait le chev. Mengs, nous font voir cette blessure précisément à la même place : circonstance qui me semble démontrer évidemment mon opinion.

Cette figure peut être considérée comme une des plus expressives de toutes celles que l'antiquité nous ait transmises. Elle a cependant beaucoup souffert du temps , et trop encore par sa restauration exécutée dans la manière barbare du siècle passé , parce qu'on a voulu retoucher les parties rongées. Par bonheur le plus grand nombre n'eut pas besoin de ce fatal remède. Le sentiment de la surprise , de l'épouvante , et de l'abbattement , au point que l'on se figure l'éprouver celui qui se voit mortellement blessé, est exprimé d'une façon admirable , et principalement très-propre au caractère du sujet (i). Jusqu'au tronc d'arbre qui a été

IitdSea (F In pijpm (potvio'o'eTO- ôi dy V7vo[iaÇoi Xtóveoi rzo%ó.poÙ£V ' kdàvidi rtoptpvpovro. Un flot de sang s'élançait sur son corps et lui baignait la poitrine et les flancs 7 dont la blancheur } qui le disputait à la neige , était devenue couleur de la pourpre par la blessure mortelle à" Adonis.

(i) On peut voir chez le sculpteur Pacetti, académicien ; dont nous avons déjà, vanté les talens , une trèsbelle tête d'Adonis blesse'. Elle est reconnaissable à la douleur exprimée sur le visage à-peu près comme dans notre statue*

ménagé pour soutenir la figure n'est pas absolument insignifiant , il est recouvert de la chlamyde du jeune homme qui dans sa douleur profonde Ta laissée tomber de son bras gauche , autour duquel les chasseurs avaient coutume de porter ce manteau (c).

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