‹ Musee Pie-Clementin (volume 5)Chapitre 40 sur 55 · PLANCHE XXXIX · texte numérisé non relu

PLANCHE XXXIX

Laocoon *f

Sujet tragique, merveilleux de dessin, expression sublime, excellente exécution, voilà

* Haut, huit palmes, neuf onces j sans la plinthe huit palmes, cinq onces*

tous les rares avantages qui ont distingué ce groupe (i) dès le temps de Pline, sur une foule immense de statues grecques qui existaient alors $ et ce sont eux qui excitent de la surprise et une vive émotion dans Fame des personnes accoutumées à apprécier le vrai beau , à connaître le mérite de la noble imagination des artistes grecs, qui surent élever au-dessus des limites que leur offrait la nature , un art qui semblait né seulement pour pouvoir l'imiter.

Laocoon, qui transporté de l'amour de la patrie , osa s'opposer à l'introduction du fameux cheval de Duratée dans Troie, et contrarier par-là le destin, qui avait juré la ruine de cetle ville, est représenté dans notre groupe, près d'expirer, avec ses deux jeunes fils, parles morsures de deux terribles serpens qui les tiennent serrés dans leurs longs replis, et que Minerve , conjurée plus que toutes les autres divinités contre les malheureux Troyens , a envoyé pour punir ce vieillard d'avoir > lui seul , connu la vérité , et d'avoir osé la proclamer devant un peuple aveugle et séduit. Il s'était encore rendu plus coupable envers elle, lorsque poussé par un louable patriotisme , il avait dédaigné de partager la superstition du vulgaire , et que pour rendre évidemment sen-

(i) Pline ; liv. XXXVI, 4,

sible la tromperie, il ayait violé le voeu offert à Pallas en lançant sur ce cheval son javelot9 dont le coup fit que

Insonuere cavee gemitumque dedere cavernœ (i) :

mais les Troyens n'en furent pas mieux persuadés , et le héros périt misérablement (2).

C'est cette fable , si peu morale > qui a fourni le sujet tragique le plus parfait que jamais le ciseau d'un sculpteur ait produit (3) avec

(1) Virgile, Aen. H, v. 53.

(2) "Virgile, Quintus Smirneus et Hygin racontent tous cette fable avec des différences. Nous nous sommes at» tachés à ce que dit Virgile , comme étant le plus ancien , et le plus conforme à l'invention des auteurs de notre groupe. Hygin se rapporte dans le fait , mais il varie dans le motif, en disant que les Troyens crurent que Laocoon reçut cette punition pour avoir frappe le cheval de bois \ mais que ce fut vraiment Apollon qui le punit parce qu'étant son prêtre il n'avait pas conservé le célibat. Quintus Smirneus, dans le XII livre de ses Paralipomenon , prétend que Pallas punit Laocoon en le privant de la vue, et en faisant dévorer ensuite ses fils par des serprns, lesquels cependant, selon lui, épargnèrent ce malheureux père , qui éleva à ses enfans un cénotaphe.

(3) La Phèdre de Racine, le chef-d'œuvre de la poésie tragique, est aussi fondée sur une fable qui est dépourvue de morale , ou même qui en a une mauvaise } telle que l'amour incestueux de Phèdre, que cette malheureuse éprouve par l'effet de la haine que la déesse Vénus avait contre sa famille, et cette puissance divine et fatale avait rendus vains tous les efforts qu'elle avait fait pour vaincre cette passion criminelle.

tant d'expression. Ainsi on peut appeler merveilleux ce groupe , dans lequel la vertu , qui souffre injustement , est représentée de la manière la plus sublime que jamais l'esprit humain ait pu concevoir.

Un homme issu du sang des rois , descendu même des Dieux, représenté dans un âge avancé de virilité, quand toutes les facultés de Tana e ont acquis la plus grande perfection, et que le corps conserve toute sa vigueur, tel est le personnage principal de ce morceau. Le héros meurt, et d'une mort affreuse , épouventable , c'est-àdire , par les morsures de deux serpens , qu'une divinité a animés contre lui. il sait que sa faute n'étant qu'un acte do dévouement pour sa patrie, le malheur que lui fait éprouver la colère des Dieux qui le desaprouvent , ne peut lui faire sentir aucun remords (1). 11 connaît son innocence , et cependant il se voit condamné à mourir comme coupable de sacrilège dans l' opinion de ses concitoyens j et bien qu'il prévoie que l'événement funeste qui le menace va justifier sa prudence , cette idée , 3e joignant à celle de la destruction de sa patrie , au lieu de le consoler , ne sert qu'à Taf-» fliger davantage. Il ne souffre pas seul encoreson cœur est déchiré , plus cruellement que ses membres par les morsures des serpens , de tous

(1) Ces contradictions appartiennent seulement au* fausses religions,

les tourmens que la pitié et l'amour paternel lui font ressentir pour ses fils , innocentes victimes , comme leur père , de la vengeance de Pallas. Il ne se repent pas malgré cela de son zèle , et il préfère le témoignage de sa conscience à la colère des Dieux et à l'opinion des hommes. C'est cette sublime idée toute entière qu'ont entrepris d'exprimer les auteurs du Laocoon ; et ils y sont parvenus avec leur ciseau , bien au-de là de ce que l'éloquence ellemême eut pu faire.

Laocoon est assis sur l'autel, oii il se préparait, avec ses deux fils , à offrir (i) un triste sacrifice à Neptune (2). L'artiste a supposé, que se voyant attaqué par les serpens, il est tombé ainsi assis. Ses efforts pour repousser les

(1) M. Heyne dans ses Observations sur les antiquités écrites en allemand, part. II, § r, pag. 28 , a expliqué par un passage de l'Iliade À. v. /fiz et IfòS ie coutume des temps héroïques , selon laquelle les jeunes gens et les enfans assistaient les vieux piètres dans les sacrifices.

(2) Virgile, pass, cite, n'a pas dans sa description dé Laocoon , égale' la noblesse et l'intérêt que les trois sculpteurs de Rhodes ont su donner au leur. La comparaison des vers de Virgile, avec le groupe, a fourni à Lessing le sujet d'un ouvrage en allemand , fort intéressant, qu'il a intitulé: le Laocoon , dans lequel il traite des limites entre la poésie et les arts du dessin. Je dois cette notice au savant conseiller Reiffenstein , qui joint à une grande érudition un goût délicat dans les beaux arts , et beaucoup de zèle pour leurs progrès.

reptiles lui ont fait lâcher (i) son manteau , qui pose sur l'autel même , et par cette adresse le sculpieur s'est ouvert un champ plus étendu pour déployer son habileté dans ce nu admirable. Cette idée de le faire asseoir , est extrêmement heureuse , soit pour exprimer que le héros dans ce terrible combat n'a pas eu la force de se soutenir long- temps , soit pour le placer en même-temps dans une situation qui lui permette encore quelque résistance et ne le présente pas tout-a-fait abbattu. Tout conspire à montrer un héros qui succombe sans s'avilir, parce qu'il ne se sent pas coupable. La tête n'est pas inclinée , au contraire , elle est relevée d'une façon vraiment énergique vers le ciel, auquel il semble reprocher son injustice. Sa figure est d'un homme mur, doué d'une beauté surprenante : tous ses traits portent l'empreinte du caractère vertueux de son âme : et quoique oppressé par de violentes douleurs, son visage conserve toujours un air de douceur qui excite le plus vif intérêt en le voyant. Mais sur ce front silloné, dans ses yeux comprimés par le

(1) Quelques personnes ont cru que le sculpteur a sacrifie le costume 7 pour faire valoir davantage son habilité et augmenter les beautés de son ouvrage. Elles n'ont pas réfléchi à la circonstance que nous avons fait remarquer , et aussi que le costume de convention des temps héroïques- et mythologiques, prescrit de donner peu d'habits aux figures.

chagrin * on Voit triompher, bien plus que les douleurs, la compassion que lui inspire la mort de ses fils sous ses yeux, et la destruction prochaine de sa patrie. Ces cheveux en désordre par l'effet d'une forte agitation , et par la position relevée de sa tête , laissent son front entièrement découvert , et donnent à sa physionomie un certain air de sérénité au milieu de tant de maux , ce qui offre vraiment un ensemble merveilleux d'expression*

Les bras et les mains sont en mouvement , pour se débarasser des replis cruels de ces monstrueux serpens (i) qui l'enveloppent , et pour tâcher d'éloigner de ses membres leurs dents meurtrières : mais on y découvre en même-temps l'impossibilité de réussir. La poitrine est gonflée par la violence des douleurs qu'il ressent, par les efforts qu'il fait , et par les affections qu'il éprouve. Son ventre est contracté par les convulsions* dont le mouvement se fait sentir dans tous les membres jusqu'à l'extrémité des pieds. Tout ceci cependant relève encore davantage le caractère de la figure : la poitrine soulevée et agitée lui

(i) Ille simul manibus tendit divellere nodo s , Virg.> lieu cité, v. "iio. Je ne croirais pas par cette raison que l'image que Virgile donne de Laocoon ressemble en rien a notre statue ; quiconque voudra lire Virgile ? et «n même temps lui comparer la gravure que nous donnons p s'assurera du contraire.

donne de la noblesse, et la rend plus grandiose, et en apparence plus forte: les extrémités contractées écartent toute idée de langueur, d'affaissement , et nous représentent son état de résistance.

L'artiste habile qui a conçu ce chef-d'œuvre de l'art , s'est imposé à lui même les plus grandes difficultés, pour atteindre à un degré de perfection dont Jes plus célèbres statuaires n'avaient encore donné aucun exemple (i). 11 a voulu réunir avec l'idée du beau, de la noblesse des formes , l'expression d'un ame opprimée par une peine cruelle , et nous avons à peine indiqué ici une esquisse des moyens qu'il a employés pour y parvenir : il a fait bien plus , il a cherché à allier le beau ideal à l'expression d'un corps tourmenté par la douleur, et dont toutes les articulations son altérées et contractées par elle. Pour arriver à ce

(i) Pytagoras et Ctésilaiîs célèbres statuaires , s'étaient fait un mérite de ce genre ; le premier par son Phiioctète qui boîtail , et qui inspirait à crux qui le regardaient le sentiment de la peine qu'il avait à se mouvoir, cette statue était en bronze : le second par un blessé, à la Vue duquel on pouvait concevoir ce qu'il avait encore à vivre; statue également en bronze: Pline, XXXIV, 8. J'ai donné au premier morceau le nom de Phiioctète , quoique Pline ne le dise pas , parce que je regarde comme certaine l'opinion de l'abbé Fea , qui reconnaît ce héros dans le bronze de Pitagoras. ( Winckelmann , Hist. de fart. eu.} 1. IX; c. a, § 3; (A) ).

Lut, il semble quii eut du perdre de vue les

principes , au moyen desquels Fecole grecque savait répandre tous les genres de beauté sur les traits de ses figures. Ces artistes éclairés tâchaient d'en rendre les formes simples , les contours coulans, en les exprimant par le moins de lignes possibles , en confondant leurs extrémités avec tant de ménagement > que chaque muscle bien déterminé dans sa forme , juste à sa place, et vrai dans son action j n'est sensible que dans tout son ensemble , sans que l'œil puisse en distinguer avec exactitude les attachemens , comme on les apperçoit dans les pièces anatomiques , et presque toujours dans les meilleurs ouvrages des modernes. Quoique pour mieux imiter la nature, ils les ayent plus fortement prononcés qu'à l'ordinaire dans les personnages d'un certain âge, et d'un caractère particulier , ih les ont cependant toujours recouverts par les chairs de manière à réunir avec grâce toutes leurs parties, et à donner même de la noblesse aux contours, et ils ont été dirigés dans cette habile exécution par une profonde connaissance de la nature, et par le goût le mieux établi dans le choix et l'application des principes du beau. Dans notre groupe, dont tous les membres devaient exprimer la douleur et les convulsions qu'ils éprouvaient , l'altération des muscles qui en était une conséquence , semblait devoir s'opposer à cette douceur, à cette harmonie dans les con-

tours, qui constituent vraiment la beauté. Les auteurs cependant ont évité ces difficultés par le choix même du sujet. En se proposant de représenter un homme d'un âge mur, ils n'avaient pas besoin , pour donner à sa figure le caractère de beauté qui lui convenait, d'employer ni cette morbidesse , ni cette rondeur ,. ni ce fondu des formes qu' exige Y espèce de beauté propre à un jeune homme. Ils ont donc trouvé plus de liberté dans ce choix^ ensuite pour remplir avec succès le but qu'ils se proposaient , ils se sont attachés à faire sentir l'altération dans la forme de presque tous les muscles de l'estomac, en les gonflant dans leur centre, et les faisant, pour ainsi dire, se resserrer sur eux-mêmes, comme il arrive dans une violente contraction de ces parties. De cette façon ils ont su exprimer cet état dans lequel la nature , au moment de sa destruction , redouble contre elle-même tous ses efforts, sans un but déterminé : et ils ont adopté une certaine ondulation dans les formes si parfaitement composées de plans concaves et convexes , en plaçant les premiers dans les intervalles, les seconds dans le corps des muscles, que tout cet ensemble, qui ne s'écarte en rien de la vérité , donne à ce groupe un caractère nouveau et admirable , que l'imagination ne peut concevoir , à moins d'avoir long-temps contemplé ce rare chef-d'œuvre de l'intelligence humaine et du bon goût.

Musée Pie-Clém. Vol IL iS

Si ce superbe morceau est unique pour l'expression , si dans la partie du dessin rien ne lui est comparable , sa composition générale n'est pas moins savante. La figure de Laocoon présente un mouvement parfaitement imaginé, son bras droit se tend pour écarter le serpent 5 tandis que le gauche sç replie pour en éloigner la morsure. Le bras droit qui est moderne , est à-peu-près dans la position qu'il devait avoir dans l'antique (i), car s'il l'avait

(i) Sur la restauration et sur la position du bras droit } on peut voir ce que dit Winekelmann ; Hist. de l'art, liv. X, ch. i , et au même lieu les notes des éditeurs de Vienne 7 comme celles qui ont été' ajoutées dans l'édition romaine par le docte abbé Fea. Il faut remarquer cependant 7 qu'on ne doit pas attribuer la restauration du bras droit en terre cuite ; qui est toujours encore en place, à Bandinelli, comme on le conjecture dans les additions faites entre parenthèse à la note (i) y p. ^44- ^e Dras d"e terre cuite convient sans doute avec celui de la copie qu'en a faite Baccio dans la position, non pas dans les replis des serpens; et celleci le surpasse de beaucoup par l'exactitude musculaire et l'habileté du travail dans toutes les parties. C'est, sans contredit ; une des meilleures restaurations que l'on voye adapte'es à d'antiques sculptures. On peut croire cependant que l'antique était un peu plus en arrière dans l'articulation supérieure ; ce qui augmentait l'énergie de l'expression , et les oppositions dans le mouvement de la figure. L'opinion de M. Heyne, qui attribue Cette restauration a Fr. Gio. Angelo Montorsoli ; n'est pas absolument invraisemblable. Peut-être Fr. Gio. Angelo avait il d'abord ébauché en marbre le bras qui tkt%% pas terminé, lequel a été long-temps au-bas de la

replié , comme l'ont pensé quelques-uns , vers la tête , elle n'aurait pas paru avec tant d'avantage , et cette attitude aurait trop de ressemblance avec celle du fils aîné qui est à la gauche, et qui dans l'antique a sa main droite ainsi repliée, pour se débarasser des serpens, et non pas étendue , comme Ta restaurée Partiste moderne (1), qui par-là lui donne une action insignifiante. De plus les efforts que fait Laocoon pour se débarasser de ces nœuds meurtriers , exigent qu'il étende le bras, dont il à saisi les replis tortueux des serpens de toutes ses forces , afin d'éloigner , autant que pos^ sible , de ses membres ces monstres terribles.

statue, et qui, selon l'opinion vulgaire, doit être de la main de Buonarroti. Ensuite Angelo changea d'idée, il fit la restauration en terre , et suivit le mouvement qu'avait imaginé Bandinelli , mais en le perfectionnant de beaucoup dans le reste. V. M. Heyne , Observations sur des antiquités y part. II, pag. 11 et suiv.

(1) Ce fut Cornacchini qui refit en marbre les mains et les bras qui manquaient aux enfans , a la place de ceux qui déjà y étaient peut-être en terre, comme on peut le croire par les gravures plus anciennes ; et ces parties avaient été faites, suivant toute probabilité, par le même Montorsoli. Il faut prendre garde que le pied droit du jeune fils, qui a été rattaché, n'a pas été remis parfaitement à sa place, et qu'une partie du marbre qui manque près de l'occiput de la même figure , peut faire soupçonner que la main droite touchait à la tête. QcSmirneus, cependant, dit que les fils étendaient leurs bras vers leur père, L XII.

Son fils au contraire replie son bras droit pour en arracher ce serpent qui déjà l'enveloppe ; de la main gauche il cherche à dégager son pied , et sur sa figure est exprimée toute la pitié que lui inspire le malheur de son père % qu'il regarde avec une tendre affliction , mais avec un sentiment de douleur plus prononcé que celui de son père même , et qui &n effet convient davantage à son jeune âge. L'autre fils qui est à la droite, d'un âge plus tendre, qui sent les morsures pénétrer son flanc , est tout occupé de son malheur , il se contourne }e corps avec force. De la main gauche il tâche de faire lâcher prise au serpent , il a la main droite et la tête élevées , comme quelqu'un qui pousse des cris et qui demande du recours. Mais Laocoon ne le regarde pas , car si ses yeux se portaient sur lui , il ne pourrait soutenir ses propres douleurs avec tant d'héroïsme.

Tout est conduit avec un talent inappréciable. Il a paru cependant à quelques personnes que l'épithète d'admirables que Pline a donné aux circonvolutions des serpens autour de ces trois figures , était déplacée. Mais quiconque les examinera attentivement , et sentira tout l'art avec lequel ils lient la composition , et celui de leurs révolutions bien disposées , qui laissent apercevoir les principales jointures dans les trois corpst le choix du moment oii ils attaquent de leurs morsures le père > un de ses

fils, et le second plus mortellement que le premier ; enfin l'ingénieuse combinaison par laquelle, tandis que l'un blesse Laocoon , et l'autre l'enfant à droite, tous deux tiennent enlacés le père et l'autre fils qui n'a pas encore été mordu; quiconque, dis-je, observera cela avec sentimi nt y trouvera autant de motifs d'admiration et d'éloges pour des amateurs éclairés , que dans les autres parties de la composition.

Il paraîtrait que la position de ce groupe devait anciennement être plus basse. Il y a des marques qui indiquent que les auteurs n'ont pas voulu établir le point de vue se portant de bas en haut. Si nous nous le représentons posé sur une simple plinthe, peu élevé de terre , alors nous concevrons pourquoi les jambes de Laocoon , dans la partie qui est placée immédiatement sous les spirales des serpens , n'est pas parfaitement polie. On peut en dire autant des parties qui sont sous les pieds. De la manière dont ce morceau est placé k présent la tête du père a perdu la moitié de sa beauté. On ne peut , sans monter sur le piédestal , distinguer la couronne de laurier qui orne sa tête (i). Ou perd la belle expression de cette

(i) Maffei qui Ta fait graver (Statue di Roma , tàv. t )^ Ta observée ) ensuite M. l'abbé Fea a vérifié la chose (Storia etc., t. II, p, 1^1 (B) J. L'ayant examinée à mon îour7 j'ai reconnu qu'elle était de laurier. Cette couron-

bouche qui ne profère pas des cris , mais des reproches douloureux. Le visage du plus jeune fils est aussi perdu. La jambe de rainé , que l'on trouve plus grande qu'elle ne doit l'être, si on la mesure , paraîtrait racourcie et proportionnée (i) si elle était au-dessous du point de vue. L'œil enfin embrasserait mieux toutes les parties de la composition , et tous les traits de l'expression. Enfin rien de ce qui est admirable dans ce chef-d'œuvre sans prix ne serait dérobé au spectateur.

Si en effet l'excellence de cet ouvrage de sculpture , devenu classique , est si grande , devons nous être surpris que Pline Fait exalté comme la production la plus précieuse de deux parties de l'art , le dessin et la sculp-

ne peut convenir à Laocoon comme prêtre d'Apollon. On voit aussi sur les médailles grecques Neptune couronné de laurier.

(i) D'après ce que dit Yitruve de l'artificieuse inégalité des colonnes selon les points de vues diffe'rens ; on peut conclure que ce que les modernes regardent comme une incorrection ; dans quelques parties des figures, était chez les anciens un principe 7 un art de l'école : ils cherchaient à offrir le beau ; alors ils devaient sur tout satisfaire l'œil , ensuite s'occuper des proportions, dont la justesse peut n'être considérée dans les beaux-arts qu'autant qu'elle peut servir à la vérité' et à la beauté de l'imitation ; et obtenir l'une et l'autre. Cette exactitude de proportions est donc un objet secondaire 7 et les artistes doivent la procurer toujours par l'apparence , en lui sacrifiant quelquefois la réalité.

ture (i). Il y avaif des statues plas agréables, il y en avait de travaillées avec plus de soin dans tous leurs détails , mais il n'en existait aucune qui eut atteint un dégre si haut et si sublime d'expression qui en formait le principal mérite aux yeux de Pline , homme doué d'une ardente imagination. Et nous sommes bien éloignés de croire, en remarquant que les figures des enfans , quoique très-habilement composées et sculptées , n'ont pas encore la perfection que Ton voit à la figure principale > que quelques négligences, que de savans connaisseurs ont eu peine à trouver, fassent perdre à ce groupe sa place dans la première classe des ouvrages connus des plus grands maîtres anciens qui ayent existé , et qu'elles fassent naître des incertitudes ou sur l'identité avec le morceau tant loué par Pline , ou sur la justice des éloges que lui a accordés cet écrivain. Le lieu où dans le commencement

(i) Pline, même lieu, après avoir cité les sculpteurs les plus illustres de la Grèce, ajoute: Nec multo plurium fama est y quorum dam clarilati in operibus eximiis obstante numero artificum 7 quoniam nec uniis occupât gloriam, nec plures pariter nominari possunt : sicut in Laocoonte , qui est in Titi imperaioris domo , opus omnibus et picturae , et statuariae artis praeponendum. Ex uno lapide eum , et libero s , draconumque mirabilcs nexus de consilii sententia fecere summi artifices Agesander , et Polidorus , et Athenodorus Rhodii. Similiter Palatinas domos Caesarunt replevere probatissimis signù,

du XVI siècle le Laocoon fut trouvé, coincide trop bifcn avec celui ou l'encyclopédiste des Latins Ta vu (i). On peut voir encore dans les

(i) Il fut trouvé du temps de Jules H dans les bâtimens annexés aux thermes de Titus y dans une niche que l'on fait voir encore ; et ce fut par un nommé Felice de Fredis; qui a été enterré dans l'église d'Araceli, où se lit sur son épitophe la mention de cette heureuse découverte. On lui accorda en compensation les droits d'éntrée de la porte S. Jean 7 et Leon X les changea ensuite en un emploi a vie. Les renseignemens sur cette importante acquisition ont été mis au jour par M. l'abbé Marini dans ses Iscrizióni Albane , p. u; note (2), Il est bon de remarquer ici que M. Heyne , dans l'ouvrage cité, paraît croire que le Laocoon ne fut pas trouvé dans la place qu'il avait eue anciennement, parce qu'on ne peut pas dire qu'un souterrain des thermes de Titus fut le palais de cet empereur ; ni un lieu convenable pour un si excellent ouvrage. On peut sans doute attri* buer les deux erreurs dans lesquelles est tombé a ce sujet cet écrivain; à sa position loin de Rome. Le lieu près des thermes de Titus , où Ton voit encore la niche du Laocoon, n'était pas anciennement un souterrain, mais un séjour orné de peintures, dans lequel on pouvait très-convenablement voir une statue quelconque. Que Titus ait eu dans Rome d'autres palais , ce n'est pas là un motif pour en conclure qu'il n'en eut pas aussi un près de ses thermes; au contraire, il y a des conjectures assez fortes pour faire croira que réellement il eut dans ce lieu une habitation impériale. L'amphithéâtre Flavius avait certainement un pont qui le réunissait aux thermes de Titus; cela paraît par le nombre les arcs marqués sur la clef de chaque arc du premier rang, et sur un seul du côté interrompu, où l'on distingue les vestiges des attaches d'un autre édifice. Ce pont se

ruines des thermes et du palais de Titus , 1$ niche ou ce groupe était anciennement placé. * Et quoiqu'il ait paru fait d'un seul bloc, tandis qu'il est formé de cinq (i), cela ne doit pro~ duir.e aucune incertitude , puisqu'à l'œil il sem* ble être d'un seul morceau , et qu'on ne peut ' se convaincre du contraire , si on ne monte pas exprès pour l'examiner plus facilement. Ne voudrait-on faire aucun cas du jugement de Pline , parce qu'il n'était pas artiste '9 on doit néanmoins réfléchir qu'ayant des connaissances fort étendues dans les beaux^arts , il ne sç

voit aussi sur les médailles certaines et originales, oïl est représenté cet amphithéâtre. Or ce pont n'eut pas été fabriqué, si en outre des thermes, il n'y avait pa$ eu dans ce grand édifice un séjour digne des empereurs,. Considérant dans l'intérieur du colisée le voisinage de cet arc de communication, on voit qu'il servait d'entrée à une espèce de galerie ornée de stucs , qui se prolongeait jusques sur les ouvertures des gradins, et laquelle était évidemment la loge de l'empereur. S'il est donc presque assuré qu'il eut un palais joint à ses thermes j si Pline nous dit que le Laocoon était placé in aedibus Titi Caesaris ; s'il fut trouvé, comme tout l'atteste, dans une niche bien décorée, d'un vestibule au rez-de-chaussée, orné de belles peintures, et près de ces thermes y pourquoi aller imaginer un transport de ce groupe, ou placer sa situation dans quelqu'autre lieu que cet ancien palais ?

(i) Mengs, OEuvres , t. ïl , pag. 9, 12 et 25. Il y a trois morceaux principaux, deux des assemblages, doni Michel-Ange s'aperçut le premier , suivant ce que rapporte Maffei^ Raccolte di statue , pl. I.

serait pas hazardé à louer avec tant de chaleur un ouvrage qui n'eut pas été ré^ardé par les connaisseurs, et peut-être même par les écrivains en matière de beaux-arts , pour être digne du premier rang , et qu'il n'aurait pas d nné aux auteurs du groupe le titre d'artistes extrêmement habiles, s'ils n'avaient pas été généralement reconnus comme tels. Envain objecterat-on qu'Agésandre , Polydore et Athénodore de Rhodes, auteurs du Laocoon, ne jouirent jajmais d'une réputation égale à celle de Phydias et de Praxitèle; L'historien lui-même se faisant cette objection , en attribue le motif à ce que trois sculpteurs ayant travaillé sur ce groupe c'eut été une injustice de n'en nommer qu'un seul , et qu'on ne pouvait pas sans se fatiguer la mémoire les retenir tous les trois , qu'il était même trop long de citer les trois noms ensemble. C'est encore envain qu'on objecte quelque défaut de proportions , principalement dans la longueur de la jambe droite du plus âgé des fils (1) , puisque nous ne voyons pas ce groupe

(1) Cette observation est de Mengs ; Œuvres, t. Il , page citée. M. Heyne, qui a critique' les figures des fils, qu'il trouvait trop petites ; n'a pas fait attention que la fable exigeait qu'ils fussent ainsi :

. ..... parva duorum

Cor por a natorum : ?

dit Virgile. On peut même observer dans les miniatures du Virgile du Vatican que les fils sont deux en fan s ; et

dans la place où il devait être , selon l'intention qu'ont eue les artistes , et selon sa destination j car on avait soin de ne pas négliger dans les écoles grecques de travailler les statues pour certaius points de vue déterminés.

D'ailleurs , si ces sculpteurs n'eurent pas d'autre célébrité que celle que Pline leur a accordé, l'école de Rhodes a joui cependant d'une grande réputation ; et si pour la pureté de la langue grecque elle fut préférée par beaucoup de savans à celle d'Athènes même , elle ne fut pas moins renommée pour ce qui appartient aux arts d'imitation de la nature. L'éloge que Pindare fait dans les odes à Diagoras des sculptures de Rhodes (i), montre la célé-

que le père n'est vêtu que d'une chi am y de de la grandeur de celle qui se voit dans notre marbre , jette'e sur l'a^itel, où Laocoon est assis. Ces mignatures, quoique exe* cutées dans le V siècle, ont e'të tirées des meilleurs originaux ; comme le prouvent les gravures de San Bartoli , qui les a rendues très-belles en y faisant quelque petites corrections. Le savant M. le chevalier d'Agincour en donnera quelques-unes , copiées sur les originaux avec beaucoup d'exactitude; dans sa très-utile et très-ëtendue Histoire des beaux arts 7 depuis Constantin jusquà Raphael ; ouvrage que le public qui est déjà prévenu par l'opinion qu'il a des vastes connaissances de cet amateur, et de ses recherches faites avec soin ; attend avec impatience.

(î) Pindare ; Olympiorûcae , ode VII, epod. 5, où le Scoliaste ajoute, que àpiarot yàp rtspï r^V TÔP âv~ dpbâvTQv Kavaaxevr(v oî 'Vódtoi. « Les Rhodiens sont ks plus excellens artistes pour faire les statues. »

hrité qu'elles obtinrent dans la Grèce, et dans un temps même oh cette célébrité ne s'accordait qua un mérite extraordinaire. Par rapport à nos sculpteurs , une inscription de la villa Albani , indique qu'Athénodore était fils d'Agésandre , et Winckelmann par une conséquence arbitraire , étend cette qualité à Polydore ('. ). Il faut observer dans l'inscription le Dorisme du mot AOANOAÛPOS } Athanodo- Vos, qui joint à la beauté des caractères, peut placer nos artistes à une époque plus correspondante à leur talent supérieur, que celle de l'empire romain , sous lequel quelque écrivain les a placés (2). Le style des draperies, dont les plis heureux, mais peu variés, manquent d'une certaine élégance recherchée, qui annonça la décadence des arts, est une preuve encore de l'antiquité plus reculée de ce morceau, que je juge par ces motifs antérieur à l'Apollon. Enfin il ne faut pas négliger cette autre observation, que ce groupe n'a jamais

(1) Marini , Iscrizioni delle ville e palazzi Jlbani , pag. 172.

(2) Mengs, t. II, pag. 9 et suiv. Pour ne pas dissimuler la vérité > ce que Pline dit de ces artistes, que Palatinas àomos Caesarum replevere probatissimis signh ? pourrait faire croire qu'il ne les supposait pas antérieurs à l'empire romain. Ce raisonnement, qui n'a été' cependant contredit par personne, ne me paraît pas très-concluant, attendu la variété et la recherche que Pline â affectée dans ses phrases.

reçu le poli que Ton a coutume de donner aux ouvrages en marbre terminés avec la pierre de ponce v poli qu'ont ordinairement les plus célèbres sculptures antiques. Si les figures qui sont restées ainsi , ne satisfont pas autant l'œil par un certain brillant , elles ont l'avantage d'offrir un meilleur effet de clair-obscur , et elles imitept plus fidèlement la nature. Le fameux Faune Barberin a été traité de cette manière.

Ce fut Jules Second qui orna son jardin du Vatican de ce précieux monument. Le jardin , incorporé maintenant au Musée Pie-Clémentin, forme Fècole du goût, et le temple des beauxarts.

Observations de V auteur insérées dans le t. VII de V édition de Rome.

J'ai noté à la page 284 que le nom d'Athénodore, un des sculpteurs auxquels nous devons le Laocoon , est écrit doriquement , et j'en ai conclu que l'artiste devait être antérieur au temps des empereurs. Cette conséquence n'est pas juste 1 nous trouvons le dorisme dans les légendes de médailles grecques i frappées à l'honneur des Césars.

Nous remarquerons que plusieurs sculpteurs, habitués à observer les antiques , ont découvert beaucoup d'analogie dans le faire du Laocoon avec celui du Faune endormi du musée Bar*

berini, trouvé jadis près du môle Adrien. On reconnaît une autre analogie dans le mouvement de la tête , et du cou de la figure principale du groupe avec celle du Centaure barbu de la villa Pinciana , qui est semblable à un des Centaures de Furietti retirés des ruines de la villa Adrienne.

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