‹ Musee Pie-Clementin (volume 5)Chapitre 43 sur 55 · PLANCHE XL III · texte numérisé non relu

PLANCHE XL III

Nous nous garderons bien de présenter aux lecteurs la statue de Phocion, avec la même assurance que nous avons eue en leur offrant le simulacre d'Alcibiade. On ne connaît encore aucun portrait authentique du dernier héros d'Athènes et celui que nous présentons

ici , n'a pas des caractères propres à le déter-

par l'Italie , prouve que ces arts durent beaucoup au voisinage de la Grèce ? au point de se métamorphoser entièrement ; et que les restes qui nous sont parvenus , nous offrent clairement des signes de cette imitation, et l'époque à laquelle on doit la rapporter. Le savant abber Lanzi ramènera, je l'espère ? les éludes des antiquaires sur ce sujet dans une meilleure voie.

* Haut, dix palmes ? six onces j sans la plinthe neuf palmes, onze onces.

(i) Celui que donne Fabri parmi les portraits des hommes illustres de Fulvius Ursinus ; n. io87 est sans tête -, il n'en reste que la poitrine avec l'épigraphe grecque.

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miner avec certitude. Ce n'est donc que sur des conjectures que nous avons fondé la dénomination que nous donnons à ce marbre ; nous les exposerons à nos lecteurs en les soumettant à leur jugement , et ils en fixeront la valeur et l'importance.

Il paraît évident que cette figure simple et estimable nous transmet le portrait d'un illustre capitaine grec. On y voit un guerrier dont le menton est orné d'une barbe courte, dont la chevelure épaisse est resserrée par un casque à visière (i), dont la physionomie est non- seulement sérieuse, mais même austère, sans avoir rien de féroce. Il est tout nu , et seulement couvert par une chlamyde , qu'à sa grosseur

(i) Winckelmann a déjà observe que cette partie saillante du casque s'appelait yeiaov, suggrundium. Ce nom se donnait aussi à la saillie que le sourcil forme sur l'œil, et qui est ordinairement fort prolonge dans les ouvrages grecs. Au reste les vases de terre , appelés étrusques, nous montrent l'usage que l'on faisait de casques semblables qui devaient couvrir le visage, et à ce dessein on y faisait deux trous pour pouvoir regarder au travers. Mais ces ralonges au casque qui ont en partie la forme du cou, et qui ressemblent davantage aux modernes , ne servaient chez les anciens que pour les combats des gladiateurs, et cela encore dans des temps postérieurs à Vére chrétienne. Au moins les monumens sur lesquels on les trouve , n'ont pas une date ante'rieure. Winckelmann, Monum. inéd*, n. 199. Aussi M. de Caylus a eu tort de placer un casque de cette forme parmi les antiquités Etrusques, Recueil, tom. III, pl. XXVI, n. 5; et tom. IV, pl. XXV , n. 4 et 5.

et au peu de plis qu'elle montre , on peut juger être d'un drap commun. On ne peut le prendre pour le Dieu Mars , parce que cette nudité totale indique un mortel : les veines des bras sont très-ressenties , la peau paraît rude, et les formes sont peu arrondies, telles qu'on les remarque sur des membres livrés au travail. Quant à la physionomie , nous en avons des répétitions dans plusieurs marbres \ ce qui peut la faire croire celle d'un illustre capitaine (i). Voici maintenant les motifs qui nous déterminent à retrouver dans cette image d'un guerrier, un Phocion plutôt que d'autres capitaines grecs.

On conserve en Angleterre une statue trèsremarquable de Demosthènes; et plusieurs amateurs à Rome , en possèdent des plâtres. Le style du travail de la sculpture , soit qu'on l'observe dans la manière de traiter le nu, soit dans celle de la draperie , est absolument le même dans les deux statues. Or les simulacres de Phocion et de Demosthènes ont dû être contemporains , comme le furent ces deux grands hommes , qui se rendirent dignes de cet honneur, tous deux également récompensés avec ingratitude par la mort, des services qu'ils

(i) Parmi les antiquités du Muse'e Pie-Cle'mentin / qui ne sont pas restaure'es 7 on voit une tête casque'e du même portrail? et en outre une copie antique ? en petit > de toute la figure.

avaient rendus à leur patrie, l'un par son éloquence , l'autre par ses armes , et tous deux par leurs conseils. Mais le. peuple d'Athène ayant aussitôt reconnu avec quelle injustice il avait traité l'un et l'autre, chercha à la réparer, en consacrant par de tardives et de stériles marques d'honneur la mémoire de ces pères de la patrie. La ressemblance du style des deux statues , que l'on peut supposer imitées d'après les statues de bronze élevées a Athène (i), est un motif qui mérite d'être considéré, pour faire croire que la nôtre représente Phocion , puisqu'il est certain que l'autre est indubitablement un portrait de Demosthènes*

On peut rapporter à ces temps la manière de porter la barbe telle qu'on la voit dans la statue de notre guerrier. Les Athéniens d'alors conservaient l'usage de laisser croître leur barbe, mais ils la tenaient un peu courte. Nous en prenons une idée dans les portraits, bien connus pour véritables , de Demosthènes et d'Eschine , contemporains de Phocion. Bien plus, Plutarque nous parle d'un certain Archibiade, qui portait une longue barbe à la spartiate , et qui affectait dans Athène une sévérité lacédémonienne; ce qui lui fit donner le surnom de Laconiste (2). Cet imposteur, dans une

(1) Pausanias 7 Attica 7 ou liv. I; ch. 19, Plutarque ; Phocion 9 à la fin.

(2; Plutarque, vie de Phocion*

harangue qu'il adressait un jour au peuple, ne lui épargnait pas la flatterie ; Pliocion se retour— Da vers lui, et lui dit: pourquoi donc, Àrchibiade, n'es-tu pas rasé? Il paraît que les Athéniens se rasaient, non pas en entier, comme le démontrent les portaits cités , mais comme nous le voyons dans notre guerrier.

Une conjecture plus positive encore pour s'assurer que notre marbre offre le portrait de Phocion, c'est, ce me semble, l'idée de pauvreté que 1' artiste a voulu exprimer, non-seulement par la qualité grossière et commune de l'étoffe de la chlamyde , mais encore par son défaut d'ampleur , ayant de la peine à le couvrir. Il faudrait copier la moitié de sa vie écrite par Plutarque, pour accumuler tous les exemples de cette vertueuse et volontaire pauvreté, à laquelle s'attacha toujours ce rare citoyen. Si cette pauvreté est devenue en quelque sorte le caractère qui distingue Phocion , quel motif peut être plus sûr pour reconnaître l'image de ce héros dans une statue, à laquelle le sculpteur s'est attaché à donner l'idée de la plus pauvre simplicité dont se soit parée la vertu dans un homme d'état et de guerre ?

Je ne puis assez faire l'éloge du talent admirable du statuaire qui a su, avec un costume aussi mesquin, donner tant de dignité à sa figure. Il était impossible de mieux représenter la misère qu'il ne l'a fait dans ce manteau grossier ; mais la physionomie est celle d'un

héros, dont Fattitude composée convient à un homme tranquille et assuré , et non pas à un misérable , à un homme avili et méprisé. On aperçoit dans toute sa personne non- seulement cette fermeté dans les desseins , qui forme le caractère des ames honnêtes , mais même cette satisfaction intérieure de soi-même , qui est en même temps le fruit et le palladium de la vertu.

Un mérite de Fart plus remarquable se trouve dans cette manière de disposer des plis larges et peu abondans , comme il convient à une étoffe commune. Cette draperie accuse le nu d'une façon si merveilleuse, que le spectateur trompé, semble désirer qu'on lui découvre la statue, comme il arriva à Zeuxis, à la vue du tableau de Parrhasius. Les jambes, qui sont modernes, sont de la main du célèbre sculpteur M. Pacetti , lequel , en lui laissant les pieds nus , a suivi ce que dit Plutarque dans la vie de cet illustre général.

Enfin le visage, sur lequel est empreinte l'idée d'une ame forte , nous présente cette supériorité d'esprit qui tint également éloigné du rire ou des pleurs Phocionj il peint ce courage avec lequel il sut braver sans trouble la haine populaire et même la mort. Telles sont les idées sur lesquelles j'établis les conjectures qui me portent à croire, que cette belle statue est une image de Phocion. Peut-être que le plaisir flatteur de retrouver et d'honorer le

portrait d'un si grand homme , m'a fait attacher à ces conjectures plus de valeur qu'elles n'en ont réellement. J' espere que le plus grand nombre des connaisseurs en sera le juge , et je ne redoute nullement que le prétendu portrait de Phocion qui a été publié dans les pierres gravées de Stosch (ï), me soit opposé h l'appui d'une opinion contraire à la mienne.

Observations de V auteur, insérées dans le l- VII de ï édition de Rome.

La beauté idéale du front et des yeux ne devait pas faire penser à y trouver un portrait en examinant cette statue , et encore moins que ce fût celui de Phocion, que l'on représentait, avec une physionomie revêche , capable d'intimider ceux qui l'eussent abordé , sans

(ï) Stosch , Gemmae antiquae , n, LVI , parie d'un carnee qui a deux noms grecs , savoir, Phocion et Pirgote'lès. Peut-être que le nom de Phocion était antique et pouvait être celui de l'artiste : d'autres depuis, pour en faire le portrait du guerrier ; y ont ajouté le nom de Pirgotélès. Une marque indubitable de l'imposture, c'est la manque d'uniformité des caractères. Le sigma final du nom de Pirgotélès est ainsi S, quand ceux du nom de Phocion sont en forme de lune, ainsi C. Il y a plus, dans le nom même de Pirgotélès, comme gflOlgl qu* le suit, les E sont en croissant, et par-là ne correspondent pas avec le S , qui pour être analogue à ces g devrait aussi être en croissant.

le connaître , et sans savoir à quel point se portait la bonté de son cœur ( Plutarque , Vie de Phocion , pag. 745 ). Le lieu où la statue fut découverte, lequel était l'ancien Forum de Archémoros , pourrait plutôt faire conjecturer qu'elle représentait un des sept guerriers de Thèbes, Adraste ou Amphiaraûs, qui furent les premiers instituteurs des jeux Neméens en l'honneur d'Archémorus.

Dans la note (1), pag. 5i5, j'ai parlé d'un prétendu portrait de Phocion , attribué à Pirgotélès, et j'ai mis en avant des doutes sur l'autentiche de ce monument. L'abbé Bracci, dans ses Mémoires sur les anciens graveurs > t. II , à l'article P ir go télé s , avait déjà prouvé que cette pierre n'était pas antique , mais qu'elle avait été exécutée dans le XVI siècle par l'excellent graveur Alexandre Cesari, surnommé le Grec.

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