PLANCHE XLIV
Clèopatre *.
Quel est celui qui voudrait enlever à cette figure célèbre le nom illustre sous lequel l'ont chantée les Castiglioni , les Favoriti (1), et
* Longue de huit palmes ; sept onces ; hauteur six
palmes.
(1) Les beaux poèmes latins de ces deux excellens
sous lequel elle fut admirée pendant trois siè* des au Vatican? Mais si la critique des antiquaires modernes ne veut apercevoir qu'une erreur dans cette dénomination ; si cette erreur répétée et adoptée aveuglément, a répandu parmi les lettrés et parmi les artistes le nom attribué à cette statue ; que perdra ce rare morceau en changeant de désignation ? Que pourra enfin hazarder celui qui en l'examinant voudrait réformer l'opinion générale , et quelle conjecture proposerait-il , si non plus certaine , qui soit au moins plus fondée et plus vraisemblable ?
Dion nous ayant raconté que l'on porta dans le triomphe d'Auguste l'effigie de Cléopatre qui avait un aspic au bras , on a cru la reconnaître dans cette statue, dont le bras gauche est entouré par un serpent (i). L'espèce
écrivains ont été non-seulement imprimés , mais ils ont été gravés sur le marbre par ordre de Clément XI. Ils font cependant allusion à la fontaine sur laquelle la statue était placée dans le fond du grand corridor, qui en a pris son nom, avant qu'elle eut été transportée dans le nouveau musée par ordre de Clément XIV. On les lit aussi dans la Metalloieca de Mercati, Arm. X, et ils y ont été ajoutés par son commentateur.
(i) Pour ce qui regarde la manière dont cette reine fameuse se donna la mort, afin de se délivrer des mains du vainqueur , on peut recourir aux notes savantes de ceux qui ont écrit sur les antiquités d'Herculanum , tom. V, le premier des bronzes , à propos du bas-relief d'argent sur lequel ils ont cru reconnaître cette histoire* Ces antiquaires éclairé* ont repoussé, d'une façon vict»
d'assoupissement dans lequel paraît plongée la figure, fut pris pour le sommeil de la mort,
rieuse, l'opinion de ceux qui trouvaient dans ce monu ment précieux Ve' nus qui pleure Adonis \ mais je ne suis pas persuadé que le véritable sujet de ce bas-relief soit la mort de Cléopatre. On ne voit rien dans le costume qui fasse croire que l'action se passe à Alexandrie. Et je ne conçois pas, comment le simulacre de Vénus a été élevé sur le tombeau d'Antoine, qui devait être le lieu où s'est accompli cet événement. L'amour affligé, qui repose sur le sein de la figure principale , me fait soupçonner un sujet mythologique. Je crois y reconnaître les amours de Phèdre. On retrouve cette reine avec un amour triste qui paraît repoussé, sur tant de bas-reliefs , entre autres un qui a été gravé dans les antiquités de Bénévent par De-Vita , et que Passeri a expliqué par la fable de Méléagre. Le simulacre de Vénus avec des colombes à ses pieds , s'applique aux sacrifices que Phèdre offrait inutilement à cette déesse 7 pour être délivrée de sa funeste passion* La femme d'un âge avancé , est la nourrice qui a eu tant de part dans cette aventure tragique ] elle l'engage a se parer, à prendre de la nourriture ; comme dans l'Hyppolite d'Euripide. La corbeille de fruits renversée, se rapporte à. cette circonstance. L'autre suivante se voit aussi sur les bas-reliefs. L'expression de Phèdre annonce une femme dominée par une passion à laquelle elle ne peut résister. Ce n'est pas cette reine décrite par Horace :
Ausa et iacentem viser e regiam.
Vuhu sereno for lis , et asperas
Tractare serpentes , ut atrum
Corpore combiberet venenum
Deliberata morte fer odor. ( Carni. I, 57 Au reste la statue qui fut portée dans le triomphe d'Auguste, devait être petite, et peut-être d'or ou d'argent, ou plutôt de cire, comme celle des fêtes du Cirque, de grandeur naturelle.
et il n'en fallait pas davantage pour y trouver la dernière reine d'Egypte, puisque semblaient le prouver
Saevis admorsa colubris
Brachia, et aeterna torpentia lumina nocte (i).
Des observateurs plus éclairés , venus depuis, se sont aperçus que le prétendu aspic n'était autre chose qu'un bracelet. Nous avons déjà observé ailleurs, que les armilLes étaient formés sous la figure de ce reptile , ce qui leur fit donner le nom de o(piç ^ serpens (2); et à propos de trois autres figures, nous avons répété qu'il était d'usage de porter cet ornement, quelquefois à un seul bras, et plus particulièrement au gauche (3). L'unique fondement sur lequel on s'est appuyé pour la dénomination adoptée, se trouve donc renversé (4). Nous ajouterons à cela, que le portrait ne
(1) Castiglione ; Cléopatre, dans le commencement.
(a) Voyez notre tom. I, pl. X; où la Vénus qui y est représentée a un seul bracelet; en forme de serpent, sur la partie supérieure du bras gauche : Brachio summo sir nistro. Festus 7 v. Spiniher.
(3) Ces figures sont la Vénus citée, tom. I; pl. X; la Vénus de Gnide; même vol., pl. XI (b) 7 et la Pudeur qui a au bras droit seulement un bracelet fait absolument en forme d'un serpent. Voyez la pl. XIV du même tome.
(4) Il est évident que dans le marbre original le serpent n'est pas représenté comme un reptile vivant, mais seulement comme un bracelet sous cette forme.
correspond pas assez à celui qui est empreint sur les monnoies de Cléopatre et d'Antoine ; et que la position de la figure ne représente pas le sommeil de la mort ou une letargie , mais un vrai sommeil plein de vie , comme l'indiquent le mouvement du bras droit et celui de la jambe gauche ; et l'attitude elle-même, qui n'exprimant ni une chute , ni un abandon du corps , achevé enfin de le confirmer.
Dirons nous donc, avec Winckelmann , que c'est une nymphe, de celles qui, endormies par le murmure des fontaines , ont occupé si sou* vent les arts des anciens (i), et telles que nous les retrouvons sur 4 beaucoup de monumens ? Il me semble que la belle figure que nous représente cette gravure, est trop vêtue pour une nymphe. Indépendamment de la tunique longue et de la courte, qui est par-dessus, nous lui voyons encore sur le dos une espèce de couverture: elle est parée de belles chaussures, et contre l'usage qu'avaient les nymphes, sa tête est voilée par son manteau. Non-seulement
(1) Winckelmann , Hist. de Van, etc., toni. 1 , 1. VI , eli. 1 7 § 19, et tom. II , liv. XI, ch. 2, § 6. Dans ce dernier, l'abbé Fea avance plusieurs autres excellentes réflexions pour détruire , contre l'opinion de M. Lens , la dénomination de Cléopatre. Winckelmann a cependant attaqué à tort le mérite de cette statue, en accusant l'artiste d'avoir montré peu de talent en sculptant la tête, laquelle n'a pas d'autres défauts que ceux que le temps lui a imprimés.
l'habillement, mais même les formes du corps de cette figure, semblent avoir plus de dignité qu'il ne convenait à une Nayade , et la physionomie, à travers l'assoupissement, laisse entrevoir une mélancolie qui a encore donné du poids à l'opinion de ceux qui l'ont nommée Cleopatra.
Suivant moi , la statue représente Ariane abandonnée et dormant dans l'île de Naxos , telle que la vit Bacchus lorsqu'il en devint épris. Les réflexions qui m'engageaient à y reconnaître cette princesse , étaient de simples conjectures, qui n'étaient pas cependant à rejetter. La noblesse qui régne dans ses habillemens, me paraissait convenir à la fille d'un roi de Crète : la dignité des formes , à une héroïne qui fut ensuite divinisée , la tristesse peinte dans ses traits, à une amante trahie, le désordre de ses vêtemens, à ses longs mouvemens de désespoir , à la suite desquels je la suppose accablée par un douloureux assoupissement, et la couverture qui l'enveloppe depuis le milieu du corps, me paraissait dénoter le perfide hymenée consommé à Naxos.
J'errais dans le doute cependant, parmi ces conjectures, quand un monument curieux, qui fut trouvé sous terre par le célèbre M. Volpato à Lunghezza, propriété des ducs Strozzi, sembla découvert pour confimer mes idées et y apporter le cachet de l'évidence. Ce monument est un bas-relief de forme rectangulaire oblon-
Musée Pie-Clém, Vol- II. ai
gue , en hauteur , qui n'appartient pas à un sarcophage , mais sculpté exprès pour servir d'ornement à quelqu'endroit de délices (1)5 on y voit plusieurs figures qui expriment la surprise que cause la présence de Bacchus à la princesse de Crète abandonnée , et la figure de cette héroïne est précisément notre statue , soit qu'on examine la disposition de son habillement, ou qu'on ne considère que la situation dans laquelle elle est , et même toute la composition de cette figure.
Cette comparaison forme, suivant moi, une sorte de démonstration , qui devient plus puissante par la notice que nous retrouvons dans Pausanias , qui nous décrit un tableau d'Athènes, dans lequel Ariane était représentée livrée à un profond sommeil (2).
Donc , si à la ressemblance de notre statue avec l'Ariane du bas-relief, aux rapports qu'ont avec le sujet proposé tous les objets qu'on remarque dans la statue, nous ajoutons encore le poids de l'autorité qui nous apprend que les anciens artistes ont choisi, pour représenter Ariane, le moment de son sommeil, nous avons alors réuni assez de motifs pour reconnaître dans la Cléopatre supposée l'épouse de Thésée et de Bacchus, et ces motifs résisteront davantage à
(1) On en donnera le dessin dans les planches de suple'ment.
(2) Pausanias ; Attica } ou liv. I; ch. 20.
l'examen de la critique la plus sévère que n'a pu le faire jusqu'à présent l'ancienne dénomination si répandue.
On doit admirer l'art dans cette statue par la beauté de sa composition , par la noblesse que le statuaire a su donner à une figure qui dort, par cette expression de tristesse qu'elle conserve pendant le sommeil, mais surtout par la disposition très-ingénieuse et nouvelle des draperies. On croirait, au premier coup-d'oeil, que le sculpteur, en la créant, ait voulu suivre une idée de beau idéal et d'imagination , plutôt que d'imiter la nature et de s'en tenir à la vérité: mais en la considérant attentivement, on verra que tout l'art consiste dans un choix extrêmement délicat, qui s'élevant jusqu'à la beauté idéale , a su y conserver la vraisemblance , et le possible. La tunique qui laisse découvrir tant de nu , n'est pas ainsi ajustée de caprice. C'est une tunique spartiate, formée par deux morceaux d'étoffe, quadrangulaires , réunis sur les épaules par deux clavi ou petits boutons ; ils ne sont pas cousus sur les côtés (i), mais seulement arrêtés par la ceinture. L'agitation qu'a éprouvée l'héroïne , a fait détacher un des clavi qui reste pendant sur son sein; et le mouvement produit par un sommeil
(i) On connaît le surnom de (paiW^pL^eç ou cuisses découvertes , qui fut donné aux Spartiates.
inquiet, lorsqu'elle a pu se retourner, est la eause que la tunique a découvert sa gorge sans la mettre entièrement à nu, parce que ce vêtement s'est trouvé retenu par la ceinture qui est placée immédiatement sous les mamelles. Quel spectacle séduisant pour le conquérant des Indes ! La draperie qui enveloppe ses membres inférieurs n est pas parfaitement sentie par tous ceux qui l'examinent. Quelques-uns croient que le sculpteur grec , pour mieux développer les formes du nu, a sacrifié la vérité de l'imitation. Ils ne font pas attention , que cette draperie n'est pas le manteau de la figure, mais la couverture d'un lit, qui, par cette raison , est bien plus grande. Il n'y a rien de si naturel, que, par les mouvemens d'un sommeil laborieux , les jambes changeant souvent de situation, une partie de cette couverture se trouve placée et repliée entre-elles. Ce n'est donc pas, comme on le dit ordinairement, que la draperie semble percée en cet endroit ; elle est seulement repliée et comprimée par le poids des membres, qui ont pris cette position par un mouvement prompt , imprévu , presque involontaire , qui n'a pas permis à la couverture de s'étendre, et qui en a au contraire entraîné une partie. Les franges, dont les bords sont ornés, ne sont pas sans exemple dans les images des lits antiques (i); et cet ornement, si
(i) Winckelmann; pour soutenir son hypothèse; preten-
convenable à notre sujet, est une circonstance même suffisante pour rendre probable ma nouvelle dénomination, sans qu'il soit besoin d'autre motif.
Cette belle statue fut achetée par Jules II , qui la fit placer, peut-être, d'après les conseils du Bramante, dans le fond du grand corridor, ou galerie couverte du Belvédère (i).
Observations de V auteur, insérées dans le £. VII de V édition de Rome.
Tout confirme mon opinion sur cette statue. Les anciens artistes représentaient Ariane endormie Kpiàdvriv naOevdwav 9 comme l'a prouvé par divers exemples Reiske sur Chariton (1. I, ch. 6, pag. 241 de la seconde édition). Aussi Catulle la décrit ( de nupt. Pelei et Thetidis. v. 122): Tristi devinctam lumina somno , comme je l'ai déjà fait remarquer dans une note du t. III , pl. 45.
dant que notre statue représentait une Nymphe ? a e'tc' obligé d'imaginer que ces franges ressemblaient a de Feau tombant par goûtes.
(1) Le savant abbë Marini ; dans son excellent ouvrage des Iscrizioni Albano, a fourni des renseignemens sur l'acquisition qui fut faite de cette statue de Jerome Maffei, par Jules IL Maffei obtint 7 d'après le témoignage de Bramante, Tan i52i, lorsque le saint Siège était vacant, la somme de 4<4° ducats d'or, pendant quatre ans.