PLANCHE XLIX
Adrien sous la figure de Mars *.
Cette petite statue fort rare a été découverte, il y a peu de temps, dans les jardins du Latran. Sa petite dimension, et la sculpture médiocre, la font juger une image consacrée dans des ^oratoires privés de quelque personne attachée d'affection à l'empereur Adrien , dont elle nous offre le portrait avec les attributs de Mars; mais elle ne fut pas ordonnée par l'autorité publique, ni destinée par elle à orner quelque endroit public. La composition de la figure tient beaucoup d'un semblable sujet que nous voyons au Musée Capitolili (i), exé-
* Haut, trois palmes ; cinq onces ; sans la plinthe trois palmes , trois onces.
(i) Musée Capitoliti, tome III , pl. XXI. Mons. Bottari ne s'est pas aperçu que c'est un portrait d'Adrien. D'abord il le croit un Mars, ensuite , s'apcrccvant que les traits du visage indiquent un portrait , il suppose que c'est celui d'un gladiateur. La physionomie d'Adrien est eVidente cependant. Ce qu'il y a de remarquable , c'est la finesse des jambes. Peut-être cette statue est une de ces figures que les anciens appelèrent (coniques , qui représentaient fidèlement la personne en entier. Or l'histoire nous apprend qu'Adrien se distinguait par la vitesse, avec laquelle il marchait à pied sans se lasser, d'où il serait probable qu'il eut eu des jambes d'une forme svelte, et comme on dit; de cerf* Lisez Elius Sparti an us, Vie d'Adrien.
cute d'une dimension plus grande que nature, et d'une belle manière. Celle-ci cependant était toute entière en marbre, au lieu que les armes de la nôtre étaient d'une autre matière , probablement de bronze, rapportées, comme il paraissait par l'entaille qui se prolongeait sur la poitrine pour recevoir le baudrier, et par le défaut du tour de la tête qui était diminuée exprès sur le front pour placer le casque. On a rétabli ces accessoires dans des temps modernes. On ne perdit pas de long-temps le goût de former des simulacres de différentes matières, qui a commencé dès le temps de Phidias, pendant lequel il se fit tant de statues en ivoire et en or; car sans parler de celles qui étaient en marbre et en bronze (i), comme celle dont
(i) Winckelmann, dans son Hisu de Vart9 K T; ch. 2? parle de cet assemblage qui a été de tout temps assez commun, surtout parce qu ii était souvent plus commode de travailler certains accessoires dans les statues, parce qu'ils étaient plus durables en bronze ; que lors qu'ils étaient pris dans le marbre même , auquel cas ils eussent été d'une extrême fragilité; et ils eussent coûté beaucoup plus de peine et de temps à former, et occasionné une inutile dépense. Il y avait dans le Musée Rolandi Magnini un beau casque de bronze, avec deux lêtes de bélier en bas-relief sur la visière ; son poids et sa grandeur faisaient voir qu'il avait été fait pour être placé sur quelque statue de marbre. L'uéage de rapporter des parties d'argent a des ouvrages en métal est très-ancien, puisque Pausanias, Attic.} ou 1. I, 24, nous dit qu'une statue de héros en bronze, faite à Athènes par Cléctas , avait des ongles d'argent.
nous nous occupons, il y en. eut de marbre et de bois, ou de métal et d'argent.
Il ne faut pas être surpris de voir représenté sous une forme martiale un empereur aussi pacifique, qui pendant son long règne, ne soutint aucune guerre étrangère. Il faut se rappeler, qu'avant d'être chef de l'empire il fut bon soldat, §t que les écrivains louent sa constance militaire dans les longues marches qu'il faisait à pied, tout couvert de ses armes , et le courage qui le distingua par d'honorables cicatrices sur son visage ; cicatrices qu'il voulut, étant dévenu souverain, cacher parsa barbe. Un savant (i), à qui cette barbe d'Adrien a donné lieu d'imaginer que ce fut de-là que vinrent les images du Mars barbu , l'une desquelles est celle qu'on appelle le Pyrrhus du Capitole, n'a pas réfléchi que non-seulement les monnoies grecques-italiques (2), mais même quelques médailles d'or de la république romaine nous offrent la tête de Mars barbu toujours sous les mêmes traits (3).
Le casque de notre Adrien , qui a été ajouté,
(1) Le comte Rarigliiasclii dans la dissertation sur le Mars de Chypre 7 insérée dans la Raccolta d'opuscoli scientifici du P. Mandelli7 t. XXXIX, pag. 45-
(2) Celles des Bruliens, des Reggiens, des Mamertins; Magnan. ? Brut* numism. 7 pl. YI et suiv. 7 XXXYIII et XLIX.
(3) Morelli, Thesaurus famil. Rom. , parmi les familles incertaines.
est une imitation du Capitolili ; c'est-à-dire , sans la visière yeia-ov, mais il est terminé par une pièce relevée sur le front. On appelle ordinairement romains ces casques , et on les distingue de l'autre espèce qu'on appelle grecs. Les monumens grecs d'ailleurs nous offrent indifféremment ces deux sortes de casques (t).
Lucius Vérus *.
Si nous reconnaissons que la tête d'un empereur a été placée , dans cette statue , sur un corps qui n'était pas le sien, mais qu'elle convienne très-bien au sujet, au travail, aux dimensions de la figure , celle-ci ne doit pas perdre pour cela de son prix , d'autant plus que nous savons, que les anciens ont souvent fait usage de ce moyen (2). Le torse , armé d'une cuirasse ou d'un corselet , fut découvert
(1) Pour le prouver ; il suffit de voir les médailles d'Athènes, en outre de la gravure grecque de la Minerve d'Aspas. Ajoutons à cela, que la tête de Rome sur les monnoies romaines de la république a souvent le casque que l'on dit à la grecque.
* Haut, dix palmes j sans la plinthe neuf palmes , quatre onces.
(2) Voyez Suétone dans Tibère , ch. 58 ^ Dion Crîsostome dans l'oraison aux Rhodïens.
à Castronovo (i), et la tête était déjà sur un buste moderne à la ville Mattei.
Tout le monde y reconnaît Lucius Yérus : Barba prope barbarice promis sa , et fronte in supercilia adductiore 'venerabilis (2). L'armure est celle en usage chez les Romains , celle que Ton donnait dans les statues aux plus illustres guerriers , thoracas addere (5) } et quoique le voluptueux Verus n'eut pas ce mérite , cependant il commanda la guerre des Parthes, et tout en se plongeant dans le luxe de Daphne , il acquit de la gloire aux légions romaines, et se fit donner les titres de Medicus 3 Parthicus y Armeniacus.
Cette statue, en outre du corselet, a une chlaniyde détachée et totalement rejettée sur Fépaule gauche. Fahretti, qui savait que ce manteau devait être attaché sur l'épaule droite, a cru que les statues auxquelles on le voit, comme dans la nôtre , sur la gauche , rappelaient quelque usage grec % et il n'a pas observé que la chlamyde y est repliée et rejettée, mais non pas attachée: d'oîi il en a conclu , que quelques toises ornés de ce manteau de la manière que Ton voit au Musée Carpe-
(1) On a parlé de cette fouille dans le tome I, pl. L; pag. 333.
(2) Julius Capitplinus dans L. Vèrus à la fin.
(3) Pline, H. W, liv. XXXI V , 10.
gna, étaient des ouvrages grecs, et par l'épigraphe de quelques bases absolument séparées de ces fragmens, il a décidé que le vainqueur de Corinthe les avait transportées en Italie (i).
Les bas-reliefs qui ornent la partie antérieure du corselet sont singulièrement remarquables. La Gorgone sur la poitrine est ordinaire et imitée de l'égide de Minerve ; mais le reste des ornemens est curieux. Dans le milieu, on voit la Fortune ailée, couverte d'un casque elle tient de la main gauche une corne d'abondance, et dans la droite une palme. Nous avons déjà parlé ailleurs du casque de la Fortune que nous avions remarqué sur la tête de cette divinité à Antium. C'était, je crois, le caractère particulier de celle que l'on appelait Fortis 9 et qu'on devait considérer comme la Fortune de la guerre, sans laquelle la vaillance était inutile ou malheureuse. Cette Déesse a aussi un casque sur une pierre gravée du cabinet de Stosch (3); elle a de même des ailes qui annoncent son instabilité. On voit à ses deux
(1) Fabretti ; Inscript. , ch. 5? p. 400, en note. Winckelmann a remarqué que le travail de ces torses n'est pas grec.
(2) Il est aussi dans l'original , quoique dans le dessin cela ne paraisse pas.
(3j Winckelmann, Descript, du Cab. de Stosch9 n. 1818.
côtés des trophées de dépouilles de barbares (i); et la figure de la province conquise est couchée dessous. Buonarroti dit d'excellentes choses sur ces cuirasses ainsi ornées (2), et il prétend qu'elles viennent de l'usage que l'on fit des cuirasses de lin embellies par des broderies étrangères, appelées, à cause de cela, barbares. Maïs de semblables furent en usage en Grèce dans des temps très-anciens , et nous voyons un corselet orné d'arabesques dans la peinture d'un vase de terre, espèce de monument qui nous retrace l'idée des plus anciens usages des Grecs (5).
Les jambes et les bras du simulacre sont modernes, mais le bras droit dans l'antique devait empoigner la lance: l'attitude de la figure serait alors plus noble, et la position du bras plus juste, si on l'eut restauré ainsi»
(1) On peut croire ; à la forme des boucliers ; que ces dépouilles viennent des Germains ou d'autres nations septentrionales.
(2) Buonarroti y Osservazioni su i medaglioni ; ec9 dans Gordien le Pieux y n. 5.
(5) Hancarville, Vases 9 tom. 11, pl. cxxix.