PLANCHE LL
Julie Sokmia sous la forme de Vénus *«
Cette statue, qui vient du Forum de Préneste, est fort remarquable > parmi les autres statues , par sa belle conservation (i). La tête, quoique trouvée séparée du corps, se rapportait si bien avec les brisures du cou , qu'il n'y avait pas de doute qu'elle n'appartint à ce simulacre. Ce n'est donc pas une Vénus que Fou a sculptée dans ce marbre , mais plutôt quelque femme illustre car il est évident que les agrémens de la figure , et même rajustement de sa coiffure, sont imités d'après nature pour faire portrait. Si le nom que nous lui donnons n'a pas toutes les certitudes pour lui , il a au moins beaucoup de probabilités ; car les images reconnues authentiques , de la mère d'Eliogabale, correspondent avec celle-ci non-seulement dans la manière dont sont ajustés ses cheveux, mais bien plus encore avec les traits de la physionomie, quoique ceux d'un de ses portraits sur les monnoies de ce temps commencent à être d'un caractère moins sensible, ce qui rend la comparaison moins facile quand on veut dé-
* Haut, huit palmes, deux onces \ sans la plinthe sept palmes 7 huit onces.
(i) Voyez ce qui a été dit de celte fouille ; toni. I; pl. vi; et dans celui-ci ; pl. h.
terminer l'identité d'un sujet , ou en fixer la différence par le rapprochement avec des portraits de grandeur naturelle. Malgré cela la vraisemblance du portrait de cette Romaine prend une nouvelle valeur par d'autres considérations : d'abord il n'est pas probable que dans un lien public d'une colonie romaine, squs les yeux de Rome même, on eut honoré sous la forme d'une Déesse une autre femme qu'une impératrice : ensuite l'impudeur de se faire représènter ainsi toute nue, ne pouvait convenir qu'à la corruption des mœurs dont s'est souillée cette famille régnante: elle n'était convenable aussi qu'à un rang assez élevé au-dessus des autres, pour qu'on ne s'occupât pas, en satisfaisant une capricieuse fantaisie, de la louange ou du blâme public. Ces^ réflexions ajoutées à une certaine ressemblance du visage avec des portraits bien surs de Julie Soémia , rendent -cette dénomination proposée d'autant plus vraisemblable, que le style même de l'art convient à cette époque; et l'âge de l'impératrice représentée, est celui d'une femme qui n'a pu obtenir des honneurs publics, que lorsqu'elle s'est vue mère d'un empereur.
Cette statue nous indique à quel excès était alors porté le luxe dans Rome, et comment ce luxe , en s'introduisant même au milieu des arts , avait pu les détourner de la bonne voie. La chevelure de cette statue est amovible , excepté les deux boucles de cheveux qui tombent sur les épaules , et qui ont rapport avec
les agrémens qui conviennent à Vénus, sous la figure de laquelle cette impératrice se présente. Quelques-uns , en observant des coiffures ainsi mobiles sur d'autres têtes antiques, en ont conclu que c'était un usage adopté dans ces temps là de porter des chevelures fausses (i). Cette mode cependant , beaucoup plus ancienne et plus générale que la prétendue imitation (2), ne me paraît pas avoir avec elle le moindre rapport. Si les femmes ornaient leurs coiffures avec des cheveux postiches, elles ne se fesaient pas pour cela raser les leurs, et à-coupsur elles n'étaient pas si jalouses de laisser apercevoir cet emprunt à autrui jusqu'à exiger qu'on ne dissimulât pas la vérité dans leurs portraits, en exigeant des sculpteurs qu'ils % fissent en marbre de véritables perruques propres à placer sur la tête de leurs portraits enlaidis par une totale calvitie. Et l'imitation de la nature n'exige jamais de l'art que l'on fasse de différentes pièces ce qui est détaché dans le modèle. A-t-on jamais imaginé de sculpter séparément de la statue les chlamydes , les chaussures, les boucliers, les casques, et toutes les autres parties des armures ou de l'habillement , comme on a fait de la chevelure , à laquelle on devait encore moins appliquer
(1) Bottali ; Museo Capitolino, tom. 11 ; in Salonina.
(2) Foemina pròcedit densissima crinibus emplis \ Ovid.; de art. am. in; v. i65. V. aussi Athénée xn, 5.
ce moyen ; car que les cheveux soient naturels ou postiches, on ne doit jamais les supposer séparés de la tête ? Je ne découvre dans cette singulière particularité qu'un raffinement de luxe chez les dames romaines, qui changeant souvent de mode , portèrent la vanité jusqu'à ne pas vouloir se voir dans leurs portraits ajustées avec une vieille mode, et qui obligèrent les artistes à imaginer une ressource au moyen de laquelle on pût changer la coiffure d'une statue de marbre sans l'endomager. Voilà, selon moi, ce qu'on peut conjecturer de mieux sur l'origine de ces perruques en marbre (i).
Au reste la figure est bien sculptée. On voit que l'ensemble , et jusqu'à l'attitude , tout est copié d'après des statues de Vénus , mais on a évité ce beau idéal qui ne conviendrait pas à un portrait ; on s'est contenté de copier la nature avec grâce et morbidesse. On trouve dans beaucoup de statues de Vénus la draperie qui couvre cette figure depuis la ceinture en bas, de même que le dauphin avec Cupidon , mais ces accessoires sont inférieurs dans leur exécution.
(i) ïl y a dans le Musée un buste de Julie Mammea, trouve' sur le mont Esquilin ; lorsqu'on fabriqua l'église des Paoloite. Comme les cheveux n'étaient pas amovibles ; pour pouvoir changer sa coiffure , on avait anciennement fait trois entailles des deux côtés ; et par derrière ; dan s lesquelles se plaçaient des morceaux qui représentaient une coiffure différente.
L'art de la sculpture se soutint , particulièrement dans les portraits , presque jusqu'à la moitié du troisième siècle de l'ère chrétienne, et le Caracalla Farnèsien n'est pas, comme on pense , le dernier ouvrage de cet art expirant (i). L'xilexandre Sévère de notre Musée, le Philippe ancien du palais Chigi (2), prolongent un peu cette époque , dans laquelle la sculpture , qui devait survivre aux autres arts , tomha dans une longue letargie , de laquelle il a été impossible de la tirer complètement , ou d'une façon durable, malgré tous les efforts continuels faits depuis trois siècles.