‹ Musée Pie-ClémentinChapitre 18 sur 49 · PLANCHE XVII · texte numérisé non relu

PLANCHE XVII

DlDON ET EnÉE , BAS-KELIEF *.

Ce grand bas-relief qui provient d'un tombeau

(i) J*ai dëjk avancé cette conjecture dans le tome V , pag- 57 , (a).

(a) Pline, lîb. XXXV, § XL , n. 3i. Le même auteur fait mention d*un sujet exécute par Aristolaiis, c'était un sacrifice , boum immolatio. On peut d'après cela penser que cet artiste avait traité des sujets con^posés d'un bon nombre de figures. Il était fils et disciple du célèbre Pausias.

* Ce grand bas-relief est de marbre de Paros , que les •uvriers de Rome appellent absolument marbre grec. Il a cinq palmes et demie de haut , sur onze et demie de long. On l'a taillé \x un grand sarcophage, dont il était la face principale , et je l'ai vu tout entier dans la vigne de M. Moiraga hors de la porte Latine. Ce monument aVait été trouvé dans la. même possession. Il semble que la note 87 de Pietro Santî Bartoli ( Memorie di varie

de marbre de Paros , dont il formait la façade , par le nombre , le désordre et la bizarrerie des figures qu'il représente , est un des moins propres à être imité , quant au travail ; mais en même temps il est un des plus curieux sous le rapport de Térudiiion et de sa singularité. Mais la matière / les dimensions, les têtes des deux principaux personna* ges, qui ne sont qu'ébauchés simplement ou laissés , comme on dit , en blanc , ces choses font conjecturer que ce sarcophage est venu tout travaillé de la Grèce en Italie , et qu'U a servi à la sépulture , ou à l'ornement du mausolée de quelque riche habitant de la capitale (i). Beaucoup d'autres monumens , semblables en quelque partie, nous ont démontré que ce commerce de marbres sculptés se faisait à Rome au profit des provinces grecques d'oh le marbre était tiré. Le style de la sculpture fait supposer le troisième, ou peut-être le commence-

esca^azioniy tom. I àt% MisceUanee de M. l'av. Fea)ÎDdlqae la découverte que Ton fit de ce 5arcophage :r Dans la vigne ( dit-il ) prhs la porte ( Latine ), à main droite , on trouva une quantité diurnes sépulcrales j entre autres une très-grande , et de la plus grande dimension que Ton en ait vu à Rome ; le travail en était merveilleux ; quoique cependant il ne Jût pas de la plus belle manière , néanmoins Fexécution en était admirable, z^

(ij On peut voir ce que j'ai déjà remarqué sur l'usage de faire venir de la Grèce les marbres sculptés , et pritici* paiement les sarcophages, dans le V vol.de cet ouvrage, p. i4> (0^ ^^ P* ^1 f (^) 9 c^ ^^^ Tusage de laisser les portraits simplement ébaucUt's ^ dans le tome IV , pi. i >^ page 127, n. i.

Musée Pie-Clém. Toi- VIT. n

ment du quatrième siècle de Fère chrétienne (i)«

Ces observations préliminaires ne seront pas inu-* tiles pour l'interprétation du bas-relief. Le sujet qu'on y voit représenté se réduit principalement aux amours d'un héros et d'une héroïne. La nudité de la figure virile ne permet pas de s'égarer hors de la mythologie. Le lieu de l'action est une superbe ville , dont les édifices publics occupent presque tout le fond du bas-relief: cette ville est située sur Je bord de la mer , ayant un port , et placée sous une montagne couverte d'une forêt.

En considérant tant le groupe principal , que les accessoires de la composidon , il me semble que l'artiste n'a laissé rien à douter sur le sujet. Je le crois pris dans le IV livre de TÉnéide , et j'y retrouve les amours de Didon à Carthage. La non-* velle ville a été fondée il y a peu de temps par cette reine ; le port qu'on nomme Cothon est plein de vaisseaux ^ il est garni d'une haute tour qui sert de phare ou de lanterne ; il a un arsenal spacieux, ou navale. Les temples, les simulacres des Dieux , les fabriques publiques décrites par Virgile s'élèvent sur tout le bas-relief. Cependant aucune de ces images n'indique simplement les statues des divinités , mais elles sont là pour y représen-

(i) I] est peut-être infe'rieur aa style de la sculpture des urnes de porphyre de sainte Hélène et de sainte Constance (pi. X[ et XII) h celui des bas-reliefs que Ton voit sur Tare de Constantin^ rt du sarcophage de Junius Bossus dans les grottes du Yalicau.

ter les divinités eUes-mèmes. Le groupe des deux

Déesses que Ton voil en haut, k la gauche du speciaieur, me parait être de cette sorte. Une des deux figures est Junon vêtue en mauôné et voilée , et qui semble parler avec Vénus (i). CeQecl parait avec la coiffure , et avec la tunique tom* baote au bas de Tépaule qui reste nue, telle que nous l'avons remarquée dans d'autres monumens (2). On doit remarquer l'attitude de Junon qui se couvre le visage en parlant , comme avec un air mj'sté* rieux et de finesse qui cadre très-bien avec son zèle simulé en faveur des Troyens, qu'elle voulait cenir éloignés de l'Italie et de leurs hautes destinées par le mariage de Didon et d'Enée (3). Je ne pourrais dire si la figure de femme qui est aptes Yéous est une de ses nymphes suivantes , la Grâce ou la Persuasion, ou si elle est placée là comme limage d'une autre Déesse qu'on honorait dans cette ville. La figure assise qui la suit est cer-

(1) Il paraît que Junon est venue trouver Te'nus dans son temple ëlevë dans la Colonie Carthaginoise* La façade de cet édifice était pareillement composée de quatre colonnes avec de semblables Acrothres aux angles , comme on les Volt représentés ici. Nous eu avoos une image dans une médaille de grand bronze de Carthage^ publiée par Pellerin ^ tome III ^ pi. 89, n. 9. Autour du temple on lit \ENERIS.

h) Voyez la pi. XXV du tome II ^ la IX du t. III , et les notes.

(3) Virgile parle de cette entrevu e,^ene/^. IV , v. 90 et saiv. Il suffit d*obscrver ces figures pour démontrer que le siijt't du baj-rcltef e«t prccihcmciit celui que je présente.

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tainement celle de la mère des Dieux ; on la reconnaît à sa tête couronnée par des tours; mais on ne peut déterminer avec assez d'é^dence si elle est placée ici pour représenter le simulacre d'une Déesse particulièrement vénérée à Carthage (i), ou comme la Déesse elle-même en personne, qu'on y a introduite comme la protectrice des Troyens, et comme favorable aux entreprises d'£née(a). Le jeune honune vêtu d'une cblamyde , d'une proportion plus grande , qui parait se détacher « en volant, du haut d'une montagne , sur laquelle on voit un arbre et un petit temple, est vraisemblablement Mercure. Le Dieu se confiant à ses ailes se précipite du haut du mont Adas (3)j et paraît se diriger vers un vieillard enveloppé dans un ample manteau. Ce vieillard ne serait-il pas Ânchise ou son ombre éi^oquée par Mercure , pour que s'accordant avec le but de son

(i) Je préfère cette opinion y d'autant plus que la figure est placée à l'entrée d*un temple rond j monoptère , a arcades ^ et nous savons que Ton donnait cette forme aux temples d'une Déesse confondue à Carthage avec la Terre. (Ovide , Fastes VI ^ v. 26 et sulv. ) Cibele était confon^ due k Gartbage avec la Déesse Céleste ou avec Astarté, dont le culte était très-ancien dans cette. contrée, et qui provenait des supertitions phéniciennes. La mère des Dieux couronnée de tours et assise sur un lion est par cette raison le symbole de Carthage sur les médailles de Septime Sévère et de Caracalla^ très-bien espliquécs parEckel. D« N. , tome VÏI, page i85.

(a) Aeneîd., liv. IX, v. 88.

(3) Aeneid, ^ liv. IV ^ y. a46 et suir.

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message , il fasse abandonner Caithage par Énée , et le porte vers le Latium qui lui était promis (i)? Cette opinion me semMe la plus probable. Cependant le béros s'embarassant peudesorades , parait se livrer avec la reine son amante et Anne sa soeur (j) aux plaisirs des Bacchanales. D tient dans la main gauche une branche de vigne (3); de la droite il yerse le jus des raisins dans une coupe que Didon paraissait tenir. Les mains manquant, on ne voit plus cette action, mais cela n'empêche pas que l'imagination du spectateur ne découvre le mouyement qu'avaient les figures. La main droite de la reine, qui est posée sur l'épaule de sa soeur, soutient une couronne de fleurs. Son visage , de même que celui d'Enée , sont ^ comme nous l'avons déjà fait remarquer , à peine ébauchés , et ils étaient desti-

(i) Aeneià.y lîv. IV ^ v, 35i ; ce manteau d*Anchîse pent ^tre la convertare dans laquelle on enseyelissait les cadavres ^ et que dans d'autres monumens nous avons remarqué être rhabillement des morts.

(2) On pourrait considérer cette figure comme la Junoa Pronuba dont parle Virgile à cette occasion ( Aeneid, IV, V. 166 ) y mais Topinion émise dans le texte me paraît plus probable y cette figure ne me paraissant pas asseï ma jcs« tueuse pour représenter la reine des Dieux.

(5) J'ai déjà remarqué à un Bacchus couché de la Villa Borghèse {salle III , n. i ) une branche de vigne ainsi roulée en forme d'arabesque^ et la même chose dans d*autres monumens. Les feuilles de vigne qui restent attachées au fond près du bras gauche de la figure , ne laissent pas douter que cette branche n^ f&t de la vigne.

nés à représenter les portraits des dëfunls qu'on devait placer dans ce sarcophage. Cependant la coiffure de la figure de femme est précisément celle que l'on commence à voir aux femmes de la famille de Didius Julianus ^ et qui continua d'être en usage jusqu'au quatrième siècle. La tète de l'homme nu pouvait être barhue, à moins que la barbe ne fiit courte ; ce qui correspondrait à la mode qui prévalut à Rome dès le commencement du troisième siècle de Fére chrétienne , et qui se maintint jusqu'à la fin de Tempire. Le Génie du mont Atlas , qui est presque élevé sur le territoire de Carthage, apparaît en haut et entre les têtes des deux figures principales. U est selon le costume de ces figures allégoriques, nu depuis le milieu du corps en haut, et il est à demi-couché ( I y En allant vers la droite , on trouve la tour du phare ; on voit paraître aux nombreux rangs de fenêtres de cette tour des personnages qui semblent jouir de la vue du port et de la mer. Ensuite viennent dans la partie supérieure deux temples , l'un est celui de Junon, Déesse tutélaire de Carthage (2) : son image , voilée , parait sortir du pronaum qui est tétrastyle , et formé de colonnes goudronnées en spirale. Un autre temple voisin parait renfermer les simulacres de la Déesse

(i) Voyez ce que j*ai remarque sur les figures des montagnes personnifiées dans le V vol. de cet ouvrage , pi. XVT.

(2) Carthage fut appelée Colonia Junonia quand elle fut assujetie par les Komains Tan 652 delà fondation de Rome.'

îo5 de la santé et du Dieu de la mëdecine , d*Hygie et ^d'Esculape (c). Et le temple de cette diviDÛé Asclepieum est justement indiqué par Straboa comme placé à Carthage sur la sommité d'une ro.che (3). On voit au dessous s'élever deux arcs comme les arcs triomphaux de l'ancienne Rome: sur le sommet du premier est un char ou quadrige d'éléphans, semblable à celui que nous trouvons représenté à la cime de l'arc de Domitien; un autre qui paraît se rapporter aux victoires navales , et quatre Tritonesses en face , qui sont sur la terrasse , paraissent destinées à tirer le char de quelque divinité marine. Un peu plus au-dessous , quelques images pins grandes de Déesses de la mer ou des Néréides semblent contempler les opérations du port , se tenant assises sur les arcades de son arsenal. La fenune qui embrasse une tour est peut-être la nouvelle cité personnifiée ; elle a le visage tourné vers la mer, \k laquelle elle de-

vra sa grandeur future. Le port est occupé en entier par de petits vaisseaux qui vont à rames et à voiles: l'un a pour devise un Triton qui sonne de la trompe 3 peut-être la devise de l'autre était une Victoire : mais il ne reste de cette figure que le bord inférieur de sa tunique voltigeante. Les voiles n'existent plus , mais on y voit encore les agrès , les cordes , les échelles , un fragment infé-

(1) On voit dans le marbre original , très-clairement autour du bras droit de la figure de femme.

{1) Slrab , lix. XVII, pag. 832.

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rieur du mât principal Ou voit sur le vaisseau qui semble le chef j Paliuure prêt à déployer la voile , regardant le ciel et consultant les augures, qui sont indiqués par un oiseau volant. Le costiuue du nocher est celui que les artistes anciens ont donné aux figures d'Ulisse ; et la tête est couverte du même bonnet de marinfer. L'artiste n'a laissé rien de vide sur le fond : ni la mer elle-même , car dans les endroits où elle n'est pas couverte de vaisseaux ou interrompue par les môles, on y voit des nageurs et des dauphins. La rive la plus basse laisse voir des grottes où les Troyens vont se pourvoir d'eau pour leur expédition^ Mais rien de plus capricieux que l'architecture de cette grande quanùté d'édifices qui y sont représentés^ plusieurs sont à dlfférens ordres, quel* ques-uns présentent des édifices avec des coupoles, mais si on y regarde avec attention, on voit que ce sont des édifices circulaires auxquels on a aputé sur le devant un portique rectangulaire^ comme celui du Panthéon d'Agrippa, celui du temple près du cirque de Caracalia, au mausolée de sainte Hélène , et à d'autres sépulcres romains.

Voici l'exposition du sujet, et l'indication des nombreux accessoires qui en couvrent le fond. 11 ne reste donc qu'à dissiper quelques doutes que J'explication précédente pourrait inspirer au lecteur. Il ne paraît pas que l'on puisse contester que le bas-relief représente les aventures d'Euée à Cartilage ^ mais d'un autre côté il n'est pas facile de

io5 eoDcevoir comment un artiste , probablement grec et demeurant dans la Grèce, ait pu choisir une faUe tirée d'un poème ronudn , et on conçoit encore moins, comment^ l'ayant choisie, il n'a pas suivi plus exaciement la narration de Yirgile. Je me suis fait à moi-même cette objecdon , mais il ne m'a pas paru impossible de la détruire. O est bon d'observer que toutes les fables et les histoires les plus merveilleuses depuis le commencement des siècles jusqu'au commencement du troiâème siècle de l'ère vulgaire avaient été recueillies et publiées vers celte époque en vers grecs par Pisandre fils de Nestor Larandesien ( i). Ceux qui possèdent l'histoire de la littérature grecque et de sa décadence savent comme des compilations de cetxe espèce plus récentes ont pris peu à peu dans la Grèce la place des poèmes les plus anciens , et comment elles en ont fait disparaître la plus grande partie. L'artiste grec aura eu sans doute devant les yeux le nouveau compilateur, d'autant plus que le poème original était écrit en langue étrangère. Pisandre, comme nous nous en sonmies assurés par un équivoque de Macrobe (j), n'avait pas manqué d'introduire dans son poème grec la fal>le de l'Enéide. Cette fable étant connue dans la Grèce , aura fourni le sujet au sculpteur de ce

(i) Suidas et £adoxe, v. Ileiaav9ûOÇ, Vojez en outre le trcs-célèbre M. Hcyne , liv. Il de TËneide j Excurs, I.

(i) Saturnal. , liv. V , c. a j cet équivoque est savamment redresse par M. Heyne dans l'endroit cité.

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sarcophage , et il avait peut-être destiné cet ouvrage pour la colonne afTricaine de Carthage , laquelle , à cette époque précisément , et après les désastres d'Alexandrie sous Caracalla, était devenue une des principales villes de l'empire romain (i). Peut-être l'artiste esperait-il de vendre ce morceau grandiose à quelqu'habitant de cette colonie si riche et si populeuse. Le hazard l'aura ensuite fait passer à Rome au lieu de le placer à Carthage. Alors il est très-probable que ces édifices qu'on y voit sculptés ^ savoir- le phare , les temples , l'arsenal , y auront été sculptés pour représenter ceux de la colonie carthaginoise (2). Quoiqu'on puisse penser d'une telle conjecture , une fable tirée du poème de Virgile convenait fort bien au mausolée d'un Romain. On doit cependant remarquer que les circonstances de la fable s'y trouvent un peu variées, conune peut-être elles l'étaient dans les poésies grecques de Pisandre. Mercure et An-

(1) Herodicn ^ liv. VII, § i4; ^^t que sous Maxîmin Carthage ne la cédait qu'a Rome y et disputait a Alexandrie la seconde place. Cette colonie continua encore à avoir la primauté sous Diocletien et Maximien y comme le prouvent les médailles de ces empereurs collègues. Ausone dans les temps suivans rend encore témoignage à l'opulence de cette ville. Carm. 28G.

(•2) En comparant le temple de Vénus comme il est représenté dans le bas-relief avec celui qui est gravé sur une médaille de cette colonie y citée ci-dessus dans la n. (1), page 99, on a un fort argument en faveur de celle conjecture. On jJcut tirer une autre preuve du genre d'architecture que Ton observe dans ces édifices.

I07 chise apparaissent tous deux k Énée dans le qua* triènie livre de rÉuéide , mais il u'y est pas dit , ce que Ton . voit dans le bas-relief , que Mercure ait provoqué rappariiion de l'ombre d'Anchise : peut-êu^ ce trait était-U dans les fables du Larandesien. Didon nous est présentée par Virgile agitée comme une Bacchante ivre, et Enée négligeant, même oubliant les promesses des Dieux et ritaiie: mais les fêtes des Bacchanales que ces deux amans célébraient si gaiement étaient peutêtre un épisode que l'écrivain grec avait ajouté. Les poètes compilateurs ne se font pas de scrupule de commettre de telles infidélités ; leur but est de plaire , les moyens sont à leur choix , et rarement un poêle adopte une fable sans l'altérer.

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