‹ Musées de la HollandeChapitre 12 sur 72 · PAUL POTTER · texte numérisé non relu

PAUL POTTER

Ce n’est pas pourtant au musée d'Amsterdam qu’on rencontre Paul Potter dans toute sa force. Mais le musée de La Haye et quelques collections particulières ensoffrent des exemplaires de la plus exquise qualité.

Le musée d'Amsterdam, après sa Chasse aux ours, n’a que trois Paul Potter : Paysage montueux avec du bétail (n° 218); — Orphée domptant les animaux par les accords de sa lyre (n° 219) ; — Un Pdtre qui se repose et du bétail (n° 221). Ce dernier petit tableau n’est pas même catalogué par Smith. Il n’a que 10 pouces de large sur 6 de haut. Le berger, sardant des vaches et des moutons, est assis près d'une maisonnette. Ce n’est qu'une sorte d'excellente ébauche, colorée comme un Cuijp dans de beaux tons roux. L'attribution à Paul Potter est d’ailleurs contestable, quoique le tableau soit signé Potter f 1645. Cette absence du prénom Paulus n’est pas habituelle au maitre.

L’Orphéeest une composition assez capitale, et trèscélèbre à cause de la variété d'animaux que le peintre y à représentés. À gauche sont de petites collines couronnées d'arbres ; à droite, une entrée de forêt et une percée de ciel. Pour premier plan, une prairie où l’on voit un chameau, un sanglier, une vache, un buffle, un âne, un bélier, une chèvre, un mouton, et tout en avant un lièvre; vers le second plan, au pied de la colline, Orphée, assis, pince de la Iyre; derrière lui, un chien; devant lui, des lions couchés, un éléphant, un cheval, une licorne blanche, un loup

et autres animaux, de toute espèce et de toute taille. A droite, au bord de la forêt, un cerf. Tout cela est bien froidement tourné, petitement exécuté, mais très-curieux. « Chaque objet, dit Smith, est peint avec la plus scrupuleuse attention dans le détail, mais on doit avouer que peu de ces animaux ont l’expression caractéristique de leur espèce. »

En effet, la bête fauve sort de la compétence du «Raphaël des vaches, » comme on à quelquefoissurnommé grotesquement Paul Potter. Les lions appartiennent à Rembrandt dans l’école hollandaise, ainsi qu'à Rubens et à Snyders dans l’école flamande. Cet Orphée avec sa ménagerie n’était point du tout l'affaire de Paul Potter, qui n’a rien de sauvage, ni de mythologique. Le petit troupeau ruminant dans son pâturage, au bord d’un canal, le pâtre qui regarde par-dessus une barrière, Ja laitière qui trait sa belle vache d’or, des fonds unis, à perte de vue, avec des moutons microscopiques, voilà ce qu'il lui faut.

L'Orphée, sur toile, à environ 3 pieds de large et plus de 2 pieds de haut. Ilest signé Paulus Potter f. 1650. A la vente Lormier, à La Have, 1763, il fut vendu 1,300 florins; l’année suivante, à la vente van der Wouw, il descendit à 975 florins. Smith l’estimait en 183%, 600 livres sterling. On pourrait hardiment doubler aujourd'hui, et même tripler cette estimation.

Le paysage avec animaux est d'une qualité incomparablement supérieure. Aussi Smith l’estimait-1l

PAUL POTTER. gi!

1,500 guinées (environ 40,000 francs). Au milieu, un taureau rouge debout, un bœuf, une vache couchée ; puis un cheval, un âne, un bélier, une chèvre, deux brebis, un agneau. Près d’un arbre, à droite, un berger, debout, joue de la cornemuse ; une femme assise allaite son enfant; leur chien noir est à côté d'eux. Sur la gauche, des terrains montueux, où paissent des moutons et des chèvres, sont couronnés d'arbres au grêle feuillage. Les fonds sont assez boisés et l’on y remarque une tour ronde. Signé et daté 1651. Hauteur 2 pieds 3 pouces, largeur 3 pieds 2 pouces. Sur toile. Provenant de la vente van der Pot, 1808, où il fut payé 10,050 florins. Une répétition de ce tableau fut vendue en 1796, à la vente Valkenier, 3,025 florins; à la vente Bryan, en 1798, 1,170 guinées. Elle passa ensuite chez le duc de Bedford et fut exposée en 1815 à l'Institution britannique, à Londres".

Le peintre des Régents et le peintre de la Chasse aux ours hous amènent, avec leurs petits tableaux, aux artistes qui ont représenté les scènes familières, les usages de leurs compatriotes de toute classe, les divers aspects de la nature dans leur pays, et qui — si l’on met à part Rembrandt, van der Helst et quelques autres maîtres de la grande peinture, — consti-

1 Le nouv. cat. donne le tableau d'Amsterdam, comme ayant passé dans les deux ventes Valkenier et van der Pot, et ne paraît pas connaître la répétition qui était en 1834 chez le duc de Bedford (voir Smith).

TK MUSÉE D’AMSTERDAM.

tuent spécialement l’école hollandaise. Peintres de genre, comme on les appelle d'habitude; peintres de mœurs ; peintres rustiques ; peintres du salon et du cabaret, de la ville et de la campagne, des forêts et de la mer ; peintres de la nature animée et de la nature tranquille ; depuis les élégantes conversations de Metsu, les chasses de Wouwerman, les estaminets de van Ostade, les orgies de Steen, les troupeaux de Cuijp, les cascades de Ruijsdael et les marines de Willem van de Velde, jusqu'aux pots de Kalf et aux fleurs de van Huijsum.

GErarD Dov. — Gerard Dov passe pour le premier des petits peintres hollandais, comme son maître Rembrandt pour le plus grand artiste de la Hollande.

Cela est vrai de Rembrandt, qui, en effet, domine incommensurablement tous ses compatriotes, et à pris rang dans la pléïade suprême, consacrée, audessus des nationalités diverses, par l’humanité entière. Le Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Corrége, Titien, Velazquez,— Jan van Eyck, Albrecht Dürer, Rubens, Rembrandt, — comme Dante, Cervantes, Molière , Shakespeare , Goethe, — appartiennent à tous les peuples '.

1 M. Théophile Gautier annonce : Les Douze Dieux de la peinture, à quoi M. Arsène Houssaye a répliqué qu'il n’en connaissait que sept. En fait de dieux, chacun se crée ce qu’il lui plait. Quels peuvent être, outre les dix grands hommes

GERARD DOV. 79 Rembrandt est sans pareil dans son pays — et dans le monde. Gerard Dov a beaucoup d’égaux dans son pays, quoiqu'il n'ait de semblables nulle part. Les trois Adriaan (le nom est de bonheur ! — van Osfade, Brouwer et van de Velde, — Aalbert Cuijp, Paul Potter, Jan Steen, Pieter de Hooch, Terburg, Metsu, Philips Wouwerman, Willem van de Velde, Ruijsdael, Hobbema, valent assurément Gerard Dov, chacun en son genre, et avec un génie différent. La Hollande a ce privilége unique, d’avoir produit plus d’une douzaine d'artistes parfaits en ce qu'ils sont. Dans les autres écoles, même les plus fécondes, combien compte-t-on de peintres hors ligne? Chez les Florentins : Masaccio, Léonard, Michel-Ange, fra Bartolommeo, Andrea del Sarto; …chezles Vénitiens : Giovanni Bellini, Giorgione, Tiziano, Tintoretto, Veronese;.… chez les Espagnols: Ribera, Velazquez, Murillo, Zurbaran;... chez les Flamands : Jan van yck et Memling, Rubens et van Dijk. Ces grands hommes dispensent des autres qui, autour d’eux, obéissaient à la même inspiration et la traduisaient, avec plus ou moins de talent, dans le même style. Mais il n’en est point ainsi chez les Hollandais. Chacun y a son caractère original et sa manière personnelle. Gerard Dov ne dispense point de van Ostade, nommés ci-dessus, les deux autres artistes que M. Gautier entend déifier pour faire sa douzaine? Paolo Veronese? Murillo ? — Peut-être Poussin, en manière de galanterie à l’école française.

ni-Metsu de Jan Steen; Paul Potter n'efface point Aalbert Cuijp; ni Ruijsdael , Hobbema. Tous ont une individualité très-distincte, et facilement reconnaissable. |

Cette qualité, inhérente à leur pays de libre examen, où les imaginations, comme les esprits et les consciences, ont une indépendance absolue, est une des causes qui ont fait monter le prix des peintures hollandaises.

Les maîtres d’une école italienne s’entre-confondent à ce point que la plupart de leurs tableaux ne sauraient être baptisés d’un nom propre et que les œuvres attribuées aux peintres même les plus célèbres sont souvent contestables. En fait de peinture italienne, on n’est jamais bien sûr de ce qu'on a. Les musées eux-mêmes, à moins d’une tradition directe et certaine, ne pourraient pas garantir tous leurs Raphaël ou leurs Titien. Ceux-ci ne sont-ils point de Palma, les autres de Jules Romain ? On ne donre pas volontiers 100,000 francs d’un tableau qui peut être une imitation de l’école, ou une copie.

Mais avec les Hollandais il n’y à point à se tromper, ni à être trompé. La Jeanne d'Aragon, attribuée à Raphaël, au Louvre, est presque tout entière de Giulio; mais /a Femme hydropique est bien tout enère de Gerard Dov, et non point de quelque autre.

Quand une fois un tableau hollandais a été reconnu, il ne peut plus jamais être méconnu. On l’achète donc en toute sûreté. Le Congrès de Munster,

GERARD POV. S{ de Terburg, sera toujours un Terburg; /e Brasson, de Ruijsdael, un Ruïjsdael. Les Hobbema de lord Hertford demeureront des Hobbema, et c’est pourquoi, outre des raisons qui tiennent à leur mérite, ils valent 100,000 francs.

Le musée d'Amsterdam à quatre Gerard Dov, deux de première importance, et deux fort ordinaires.

D'abord : « N° 65. Le tableau très-renommé, l'École du soir» ; ainsi l’enregistre le catalogue. Le maître d'école, en toque rouge, tourné de trois quarts à droite, est assis devant son pupitre, sur lequel sont une chandelle allumée et un sablier. Il menace du doigt un petit garcon qui s’en va vers le fond, où plusieurs écoliers sont assis autour d’une table à peine éclairée d’une chandelle, près d’un escalier en colimaçon par lequel descend une figure presque imperceptible. Une grande draperie brunâtre, accrochée en haut sur le devant, cache d’ailleurs la moitié des fonds, artifice employé sans doute pour mieux concentrer les effets de clair et d'ombre sous cette sorte de rideau de théâtre. Devant le maître, une petite

1 Le nouv. cat. persiste à donner 1613 comme date de naissance de Gerard Dov, malgré l'inscription de La Femme hydropique du Louvre, où M. Villot croit lire que « G. Dov avait 65 ans en 1663, » ce qui a déterminé le rédacteur du catalogue de Paris à inscrire pour date de naissance, 1598, au lieu d: 1613. Les Hollandais ne veulent pas de cette date 1598, etils ont raison (voir Trésors d'art, etc., par W. Burger, p. 258 et 259).

fille, vue de profil et penchée contre la table, épele des lettres en les suivant du bout de son doigt. A gauche, autre groupe : jeune garçon, assis et vu de dos, écrivant des calculs sur une ardoise, à la lumière d'une chandelle que lui tient une fillette debout et imontrant de sa main gauche les chiffres. Entin, une quatrième chandelle brûle dans une lanterne posée par terre, au pied de la table, vers le milieu de la pièce.

Tout cela agencé sur un petit panneau haut de 1 pied 8 pouces, et large de 1 pied 3 pouces. Lithographié par van Loo.

La signature, bien pure, un grand G auquel est accolé le petit nov, se lit au milieu du bas, sur le socle de la table.

Cette précieuse peinture fut payée 4,000 florins à' la vente de madame C. Backer, Leyden, 1766, et 47,500 florins à la vente van der Pot, Rotterdam, 1808. Ce qu’on y admire sans doute, c’est ce combat de chandelles ; un tour d’adresse, si l’on veut, trèsvrai et très-habile.

Pour ma part, je ne suis pas fou de ces espèces de jongleries en peinture ‘, dont quelques grands maîtres

1 «.. On montre ici avec orgueil un Gérard Dow (sic) qui a une réputation européenne : l’École du soir; c’est puéril à force de minutie, c’est peint avec des cils d'enfant nouveau-né, et j'avoue que je ne me suis pas senti le courage de m'extasier sur quatre différents effets de chandelle. » — M. Ducamp, Revue de Paris, oct. 57.

GERARD DOV. 83 ont pourtant donné l'exemple : Corrége, dans sa fameuse uit (l’Adoration des bergers), du musée de Dresde; Rembrandt, dans une Adoration des bergers (à la National Gallery de Londres), où, comme dans le tableau du Corrége, le centre de la scène est illuminé par le radieux bambino, lumière surnaturelle et éblouissante qui fait jaunir les torches et les lanternes portées par les bergers. Chez ces magiciens leur caprice est sublime. Mais quand Honthorst (Gerardo della notte) voulut imiter le Corrége, il devint faux et n'arriva qu’à la fantasmagorie. Gerard Dov, cherchant aussi à se créer une spécialité de ce qui fut chez son maître une fantaisie accidentelle, y témoigne sans doute d’une incomparable industrie, c’est le mot, mais l’art véritable n’a point de ces préoccupations futiles. L'art est plus spontané d'impression, plus franc dans ses résultats. J'aime mieux une tête naïvement peinte sous un rayon de soleil, que les plus ingénieuses combinaisons de lumicres factices. Et puis, le malheur est que presque toujours ces beaux effets de lanterne, de Gerard Dov, font lanterne, comme on dit dans les ateliers : la lumière qui éclaire ses figures passerait à travers, si on les regardait de l’autre côté.

C'est cette manière de Gerard Dov qui fut imitée par Schalcken, et que M. van Schendel s'efforce d’imiter aujourd’nui.

Smith (n° 79) vante beaucoup l’École du soir ; mais, après avoir dit que « rien ne peut surpasser

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l'effet magique de la lumière et de l'ombre dans cette peinture, » il ajoute : «Le maître semble avoir choisi des difficultés, afin de montrer avec quelle supériorité de talent il saurait les vaincre. Quelques connaisseurs considèrent ce tableau comme le plus capital de Gerard Dov, depuis la perte de la fameuse Chambre de l’accouchée', mais l’auteur n’est pas de cet avis; car plusieurs peintures de l'artiste possèdent un plus haut fini (possess much higher finishing), et sont plus agréables à la fois dans la composition et dans l'effet. IT est regrettable aussi que le temps ait un peu fait pousser au noir cette peinture, — circonstance qui lui est très-défavorable. »

Gerard Dov, à mon sentiment, est préférable dans le tableau n°68, où il a peint «un Seigneur et une Dame? » au milieu d’un paysage de Berchem.

L'homme est debout, de face, la main droite appuyée sur une canne. Il à un grand chapeau noir, un grand col rabattu, bordé de guipures dentelées ;

1 La Chambre de l'accouchée (Smith 38), mentionnée par Descamps comme étant, en 4754, chez la veuve van Hoeck, avait été payée 6,000 florins à la vente d’un membre de cette famille, Amsterdam, 4719 ; elle passa ensuile dans la célèbre collection Braamcamp, et à la vente Braamcamp, 4771, elle fut 4 achetée 44,100 florins pour l’empereur de Russie ; mais ie vaisseau qui l’'emportait avec beaucoup d’autres objets de grande 4 valeur fit naufrage et le tableau fut perdu ; il avait deux volets, 4 peints à l’intérieur par Gerard Dov.

? Le nouv. cat. dit que ces portraits sont ceux de Pieter van der Werf, bourgmestre de Leiden, et de sa femme.

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