CONCLUSION
Après avoir parcouru seulement ces deux musées de la Hollande, on comprend déjà combien l’école hollandaise est originale et profondément distincte de toutes les autres, sans excepter l’école flamande. Aussi est-il très-singulier que, d'habitude, les critiques français ! confondent obstinément les Hollandais avec
1? M. Louis Viardot, dans ses Musées d'Europe, passim : « Je confonds en une même famille les maîtres de la: Hollande et des Flandres, les grands et les petits Flamands... — Van der Helst, Terburg, Metzu, les petits Flamands comme on les appelle... — Rembrandt procède de Rubens. — Il n'y a pas d’école hollandaise. etc. »
M. Arsène Houssaye, dans le Moniteur universel du 25 mars 1858, article sur les Musées de province : « Ruysdael traîne à sa suite les paysagistes flamands comme Hobéma (sic), Berghem, etc... »
M. Edmont About, dans le Moniteur universel, Salon de 4857 : « M. Meissonier est un vrai Flamand qui s'inspire de Metzu...»
M. de Sault dans la Presse du 12 avril 4858 : « Voici un Flamand, Gevaërt Flink (sic). Cet artiste est Flamand... etc.»
M. Dréolle, dans l’Artiste du 25 avril 4858 : « Dans l’école flamande Paul Potter. etc. »
Il n’y a pas jusqu’à l’excellent Dictionnaire français de
les Flamands. Il y à là une hérésie historique et arüistique ‘ à la fois, un inexplicable oubli de l’histoire, une perversion de la géographie, une vue tout à fai fausse de l’art lui-même.
La Hollande et les Flandres ont eu, ilest vrai, une destinée presque commune jusqu'à la grande lutte politique et religieuse du xvr° siècle, et jusque-là un art à peu près commun. Mais, à partir de la Séparation de 4579, il ÿ a un abime entre les deux peupies.
Les Provinces-Unies, après s'être détachées des Pays-Bas espagnols, constituent géographiquement et socialement une nation à part, qui a pour principe la liberté religieuse et politique, le protestantisme et la république. C’est sous cette influence caractéristique que se produit, presque tout de suite, dès le commencement du xvrr* siècle, une école autochthone,
Bescherelle où l’on ne trouve : « Adrien Brauvwer, peintre flamand né à Harlem! » Et par une autre singularité : « Jean van den Hoeck, célèbre peintre hollandais né à Anvers! un des élèves les plus distingués de Rubens. »
Quelle promiscuité !
1 « C'est une hérésie historique et artistique, que de soutenir l'identité, en leur origine et leur développement, de l’écoie hollandaise et de l’école flamande. Rembrandt est le centre d’une tout autre pléiade que celle qui s’est formée autour de Rubens; il est le moteur d’une impulsion toute nouvelle. » — M, van Westrheene : Jan Steen, La Have, 48K7.
CONCLUSION, 321, qui n'a plus aucune adhérence avec les anciens Pays- Pas, toujours courbés sous le despotisme de l'Espagne catholique. Les écrivains français ne se souviennent done point de cela, puisqu'ils appellent Flamands — Brouwer, Paul Potter, Berchem, Hobbema , Metsu, Flinck, nés en Hollande un demi-siècle après sa constitution en république indépendante, — et mème Rembrandt! — qui n’est pas moins écarté de Rubens que de Raphaël.
Rubens était chez des vaincus et des esclaves ; Rembrandt, chez des vainqueurs et des hommes libres. Eà est surtout la différence de leurs génies.
Rubens est toujours à la suite de l’art italien, comme sujets, comme inspiration et composition, et il ne s’en distingue que par un style de dessin analogue aux types de son pays. Sur son œuvre peint, d’environ 1,500 pièces, 11 y à 6 à 700 tableaux catholiques, 5 à 600 tableaux mythologiques! le reste, portraits de princes, en général, et quelques paysages. On ne cilerait pas de lui plus d’une douzaine de tableaux où l’homme soit étudié pour lui-même, et interprété en dehors des traditions du christianisme ou du paganisme.— Soit dit sans entamer en rien son génie abondant et splendide.
Rembrandt, au contraire, comme sujets et comme
interprétation, est absolument neuf, I ne s'inspire plus des morts, mais des vivants. Sur son œuvre peint, de 6 à 700 pièces cataloguées, si l’on trouve une cinquantaine de sujets de la Bible et autant de l'Évangile. encore n’y a-t-il point suivi l’orthodoxie, ni dans le sentiment, ni dans la forme plastique; il n’y à vu qu'un prétexte pour mettre là, aussi bien qu'ailleurs, l’homme de son temps et de tous les temps. De mythologiades, il n'en a guère peint qu'une demidouzaine, pour se moquer des vieux dieux : il faut voir son Ganymède, de Dresde, et sa Danaé, de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg ! Mais le fond de son œuvre est la représentation de sujets humains, patriotiques, philosophiques ou familiers, comme /4 Ronde de nuit, la Leçon d'anatomie, de vieux savants qui méditent, des intérieurs de vie domestique, des scènes de travail ou de passions. Cela compte pour une centaine dans son catalogue. Et puis, 4 à 500 portraits, où il a étudié directement et exprimé l’homme, la femme, l'enfant, — l'humanité entière, saisie au vif.
Tel est le caractère de l’école hollandaise dans son ensemble. La vie, la vie vivante, l'homme, ses mœurs, ses occupations, ses joies, ses caprices. Les uns ont pris le citoyen en action pour la chose publique, qu’il se livre à l'exercice des armes ou à la
CONCLUSION. 323 délibération des affaires; les autres ont pris les familles chez elles, ou dans leurs distractions extérieures ; ceux-ci les classes distinguées, ceux-là les classes laborieuses, ou les classes excentriques. D'autres ont représenté le milieu où s’agite la vie commune, les mers et les plages, avec Les épisodes de l'existence maritime, si chère au pays ; les campagnes et les forêts, avec les dompteurs de la terre et les dompteurs des animaux; scènes agrestes et scènes de chasse ; les canaux et les ruisseaux, avec des moulins, des barques, des pêcheurs; les villes, places et rues, où la population cireule avec toute sa variété. Partout l'animation, la vie présente, qui est aussi la vie éternelle, — l'histoire du peuple et du pays.
Véritable histoire, en effet, que la peinture hollandaise, et dans laquelle les artistes indigènes ont fixé, en images lumineuses et justes, une sorte de photographie de leur grand xvr siècle, hommes et cheses, sentiments et habitudes, — les faits et gestes de toute une nation.
Ab! ce n’est plus l’art mystique, enveloppant de vieilles superstitions, l’art mythologique, ressuscitant de vieux symboles, l’art princier, aristocratique, exceptionnel par conséquent, et consacré uniquement à la glorification des dominateurs de l'espèce hu-
maine. Ce n’est plus l’art des papes et des rois, des dieux et des héros. Raphaël avait travaillé pour Jules IL et Léon X; Tiziano, pour Charles-Quint et François l‘; Rubens encore travaillait pour l’archiduc Albert et les rois d'Espagne, pour les Médicis de France et Charles I d'Angleterre. Mais Rembrandt et les Hollandais n'ont travaillé que pour la Hollande et l'humanité.
Etquel autre peuple a ainsi écrit son histoire dans ses arts ? Aucun, si ce n’est, à un certain degré, FAI lemagne.
Chez les nations latines, l’art est demeuré suspendu en l'air, au double sommet de l’Église et de la Cour, bien au-dessus des /idèles et des sujets. En Italie surtout, et même en France, le pays de la Httérature claire, significative, indépendante, on n’a presque jamais fait que de la peinture mystagogique, théologique, mythologique et allégorique, ou de la peinture « d’apparat, » suivant le mot d'Émeric David. Les dogmes et cérémonies de la religion, les bacchanales et les sacrifices, les hauts faits des souverains. les joutes et divertissements des seigneurs, les images des dieux et des grands, à l'exclusion de La nation entière, voilà le cadre infranchi par les artistes méridionaux.